‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 115 sur 153 · Lettre à M^' de Bernières ,7 oct · texte numérisé non relu

Lettre à M^' de Bernières ,7 oct

16 COUlîS DE LITTERATURE

défiance réciproque. Qu'aa prenne telle lettre de Voltaire, par exemple celle de l'Aigle et du Hat (17 janv. 1776), et qu'on y compare telle lettre de Frédéric, par exemple celle du 12 mai 1700, où M'^^ Denis est traitée plus durement encore que son oncle, on verra qu'il manquait à l'ennemi de la France un peu de la politesse et de la délicatesse françaises.

Il est deux pays où Voltaire ne mil jamais les pieds, mais dont il connut et apprécia fort le génie ancien ou nouveau. Fin lettré, il devait avoir une tendresse d'àme particulière pour le pays de Cicéron, de Virgile et d'Ariosle. Aussi, dans ses lettres à ses correspondants italiens, aux marquis Algarolti, Albergoli, Malfei, à Goldoni, à Deodati de Tovazzi, le voit-on très sincère admirateur de la littérature et de la langue italiennes, mais non pas au point de leur sacrifier la littéralare et la langue françaises. L'autre pays est la Russie, dont la grandeur naissante occupait sa pensée depuis sa jeunesse, comme on le voit par les lettres à Schouvalotf, à Soumarokofl" et surtout à Catherine II. La gloire de la grande Catherine n'était pas très pure: Voltaire n'en voulut voir que les aspects éclatants. De son côté, le patriarche de Ferney avait eu, avait encore ses faiblesses : Catherine voulut, non pas les ignorer, mais les oublier, et la lettre émue qu'elle écrivit à Grimm' après la mort de l'illustre vieillard a la valeur d'une oraison funèbre. Ne pouvant avoir ses restes, elle tint h garder un souvenir de lui, et fit acheter sa bibliothèque, dont elle conlia la surveillance àWagnièie, le secrétaire de Voltaire à Ferne}'. Dans cette bibliothèque elle fit placer le buste du mort, et, s'inclinant devant lui, s'écria : « Voilà l'homme à qui je dois tout ce que je sais et tout ce que je suis. » Exagération théâtrale, mais qui n'est pas sans un fond de vérité, et qui prouve, en tout cas, 'que les souverains ne croyaient pas déroger en traitant d'égal à égal « le roi Voltaire », celui que Butfon saluait du nom de « Voltaire I" ».

Cette royauté intellectuelle ne fut pas acceptée partons tout d'abord. Ce fut seulement à Ferney, à partir de 1760 environ, qu'elle commença de s'affermir. Mais si l'on veut mesurer le terrain conquis par Voltaire, que l'on compare ces deux correspondances royales, la correspondance avec Frédéric, la correspondance avec Catherine. Quand Frédéric le connaît, Voltaire n'est encore qu'un très bel esprit, dont une cour peut

1, Voir cette lettre, p. 27 de l'étude sur Voltaire,

lirer vanité, mais qu'on traite précisément en poète de cour, en le caressant d'une main, en l'égratignant de l'autre'; et l'on ne fait pas, en somme, une très grande dilTt^rence entre un Voltaire et un Dargens. Comme on s'est engoué de lui, on se dégoûte de lui et on le chasse. Ce qui prouve que déjà, cependant, il est quelqu'un, ce n'est pas son séjour à Berlin, c'est la reprise de la coirespondance après Berlin et la rupture. Il faut qu'on ait besoin de lui pour qu'on lui pardonne. Mais jamais Frédéric ne lui parlera sur ce ton d'admiration et de respect que prendra Catherine, vers 1767. C'est que, dans l'intervalle, il y a Ferney. C'est que Voltaire y règne aussi, apaisé, transfiguré, « bon homme et grand homme tout à la fois », comme le voyait un autre étranger, le prince de Ligne.

Le caractère de Voltaire. — La comparaison traditionnelle avec M"'e de Sévîgnc.

Grand homme, on l'admet sans peine ; bon homme, cela étonne davantage. 11 est même de tradition d'opposer, dans un parallèle classique, la sensibilité du cœur de M"^" de Sévigné à la pénétrante mais froide intelligence de Voltaire. La comparaison est possible, et même utile, à la condition qu'elle ne tourne pas trop à l'antithèse. Ce sont deux individus très vivants que la châtelaine des Rochers et le châtelain de Ferney. Dans leur correspondance à tous deux, on voit l'écrivain, la personne, penser, vivre, se mouvoir. « Ce qui plaît toujours quand on rouvre Voltaire, dit Sainte-Beuve, et ce qui fait qu'on s'y intéresse, c'est qu'il met de l'action à tout... 11 fait tout par démon, par accès et verve. » — « J'écris pour agir, » disait Voltaire lui-même. Et pourtant il disait aussi qu'il était « né tué >i, et, presque dès sa jeunesse, il aime à annoncer à ses amis, périodiquement, sa mort très prochaine. Mais il explique aussi fort bien comment il ressuscite après chaque crise : « La vivacité de mon tempérament me tient lieu de force : ce sont des ressorts délicats qui me mettent au tombeau et qui m'en retirent bien vite^. » Toujours mourant, il est toujours vivant; il semble

Page 1