‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 118 sur 153 · Lettre à Thiériot, 7 mai · texte numérisé non relu

Lettre à Thiériot, 7 mai

premier des poèmes didactiques, des poèmes philosopliiques; mais ne metton rien à côté de Virç^rile. Vous le connaissez par les traductions; mais les poètes no se traduisent point. Peut-on traduire de la musique? Je vous jilains, Madame, avec les goûts et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile.

Il laut lui savoir gré d'avoir tant aimé Virgile, de l'avoir aimé au moins autant qu'Horace, qui avait plus de traits de ressemblance avec lui, et dont il répand les citations, avec à-propos, à travers ses lettres. Il avait des raisons plus particulières pour admirer Lucrèce, ces « tableaux admirables qui feront passer son livre à la dernière postérité », et surtout le troisième chant, qu'il se proposait de traduire lui-même*. Mais, quoique les élégiaques latins ne semblent pas lui être aussi familiers, on peut dire qu'il a été un critique très suffisamment compétent de la poésie latine. Pour la prose latine, Cicéron peut-être à part, on n'en dirait pas autant, car il ne suffit point, sans doute, pour juger Tacite, de le définir « un fanatique pétillant d'esprit», ni de déclarer qu'il amuse, alors que Tite-Live instruit^. Mais Tacite n'était pas aussi en honneur que Virgile à Louis-le-Grand.

Cette éducation un peu étroite du collège eût pu être complétée, élargie par celle que donne la vie, et précisément la vie ménagea à Voltaire un exil assez court dans un pays où l'on pensait, où l'on écrivait plus librement qu'en France. Mais l'Angleterre, où il eut, par ailleurs, à faire une féconde moisson d'observations, n'était plus l'Angleterre de Shakespeare ni même celle de Milton. Sans doute la faveur publique était revenue à Shakespeare, longtemps oublié; mais ce « Gilles de la foire », à qui Voltaire daigna reconnaître du génie, n'était pas encore à la veille de s'imposer à l'admiration universelle, et longtemps après encore Voltaire pourra dire de ce Shakespeare à Saurin (4 déc. 176o) : » Ce n'est pas un bon signe pour le goût d'une nation quand ce qu'elle admire ne réussit que chez elle. » Addison composait une tragédie avec plus de dignité; mais qu'était-ce qu'Addison? un disciple des tragiques français. Et ils n'étaient pas rares en Angleterre même, les hommes distingués qui, aussi bien que Voltaire, ne voyaient guère dans Milton qu'un fanatique et un pédant. Le goût fran-

1. Lettre à M™» du Deffand, 13 oct. 1759. Sur Vir^rile, voyez aussi les lettres à Formont, 22 sept. 33, et à M. R***, i!0 juin 3S ; à Rossel, 22 avril 7i.

2. Lettre à M"" du Deffand, 30 juillet 1768. Voir, sur Cicéron et Tacite, les lettres h d'Olivet, 12 février 36; à Fyot de la Marche, 4 mai 64; à la Harpe, 2 juin 68; à Marin. 27 avril 72.

çais avait passé par là. Voltaire eut ce mérite, qu'il ne faut pas lui chicaner, de sentir certaines beautés de Sliakespeare et même de Miiton. De l'épopée religieuse de Miiton il ne pouvait rien tiier; du théâtre de Shakespeare il lira quelque chose. Mais il n'y eut pas là, à proprement parler, élargiss^ement du goût, ni à trente ans, ni à soixante. Ricliardsoii, dont les romans exercèrent une si grande influence sur la seconde partie du xvui° siècle, qui inspira Rousseau et attendrit Diderot, laisse Voltaire inditl'éient, presque hostile. D'autre part, il connaît très mal l'Espagne, et n'en parle guère que pour condamner la barbarie des autos, les extravagances d'un théâtre grossier et absurde. Quoiqu'il n'ait jamais vu l'Italie, il se montre singulièrement préoccupé de la littérature et même de la langue italienne. Mais, s'il prend les Italiens modernes pour correspondants ou pour modèles (bientôt oubliés, sinon raillés), ses favoris sont Tasse, uu Virgile affaibli qu'il ose mettre au-dessus d'Homère; Arioste surtout, le spirituel Arioste, sur qui il ne tarit pas. Ce n'est pas Dante, que certains Italiens appellent divin, et qui n'est dieu que par l'obscurité de ses oracles. 11 félicite le P. Bettinelli d'avoir osé dire que Dante était un fou, et son ouvrage un monstre.

Partout, c'est donc le « goût français y. qu'il prend pour devise. Mais ce goât lui-même a varié. Il y a des nuances entre le goût de Montaigne et celui de Rabelais; il y a plus que des nuances entre le goût de Rabelais et de Bossuet, de Ronsard et de Boileau. Montaigne, déjà classique au fond, esprit indépendant, causeur aimalde, ne pouvait déplaire à Voltaire, qui le loue comme il convient*. Dans le Temple du Goût, il faisait réduire, par la main des Muses, l'œuvre de Rabelais à un demiquart de ce qu'elle est au total; mais, plus vieux, il écrit à M™" du DetTand (13 oct. 1759) que ce mépris s'est changé en estime : « Je l'ai repris depuis, et, comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j'avoue qu'aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m'a fait un plaisir extrême. » Combien d'auteurs du xvi^ siècle, pourtant, lui sont farhiliers?

En quelques lignes, au début du chapitre xxxii du Siùclc de Louis XIV, il expédie tous les vieux écrivains français, de Joinville aux auteurs de la Satire Ménippée, et leur accorde tout au plus « une certaine naïveté », qui tient beaucoup d'ailleurs de

1 Voir surtout la lettre au comte de Tressan, 21 août 1746.

l'irrégularité et de la grossièreté. La Fontaine, la Bru yère, Fénelon, croyaient que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot et de Montaigne. Ils se trompaient : on a seulement laissé tomber quelques termes familiers, auxquels on a substitué des équivalents plus nobles. C'est dans le siècle de Louis XIV que la vraie langue française s'est fixée : il faut la conserver dans sa pureté.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne ; mais il n'eut point encore d'élévation et d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les philosophes et les médecins. Malherbe répara le tort de Ronsard. La langue devint plus noble et plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, et acquit enfin, dans le siècle de Louis XIV, la perfection oii elle pouvait être portée dans tous les genres'.

Aussi les auteurs de ce temps serviront-ils toujours de modèles. Il semble donc que nous saisissions enfin l'idéal littéraire de Voltaire et que la littérature duxvn'^ siècle en soit l'expression. S'il sent peu le génie de l'antiquité, s'il ne rend pas toujours justice à celui des autres nations, ni même à celui de la France du moyen âge ou du xvi" siècle, en revanche il connaît à fond la littérature du xvii^ siècle, et c'est de plein cœur qu'il i'admire. Oui, mais, ici encore, une distinction est nécessaire. Ce n'est pas tout le xvii^ siècle, c'est le xvii" siècle à partir de 1660 environ, le xvii° siècle de Hacine et de Boileau, « les seuls qui aient eu un pinceau correct, qui aient toujours employé des couleurs vives et copié fidèle.ment lanature^». Trois fois déjà, à propos des œuvres critiques de Voltaire, de son théâtre, du Siècle de Louis XIV, nous avons essayé de définir ce goût très particulier de Voltaire, ses préjugés littéraires comme ses préjugés philosophiques, et aussi sa finesse, ses moments de pénétration définitive, ses retours de justice. Ces défauts et ces qualités de Voltaire critique, on les retrouve à chaque pas qu'on fait dans sa Correspondance, mais les défauts frappent moins ici que dans les œuvres dogmatiques : la rapidité du mouvement, la grâce de la fantaisie, emportent tout et sauvent tout. Quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit qu'il est plus classique

1. Dictionnaire philosophique, art. I^anguk française, Db la nation française. On voit trop que Voltaire se souvient de V Art poétique.

t. Lettre à Brossette, 14 avril 1732. Sur liaciiie jusré seul ou comparé à Corneille, voir lettres aux auteurs du Nouvelliste, \\.\\n 31; à M"» "*, 20 juin 56; à d'Olivet, 20 août 61 ; à d'Argental, 25 févr. et 24 mars 63 ; au marquis de Ximénès, 18 mars, et à iM"» du Boctag>% 2 avril 67; à M"»» du Delîand, 12 déc. 68; à d'Argental, 19 févr. 68; à Soumarokof, 26 févr. 69; à la Harpe, 22 janv. 73.

{dans le mauvais sens du mot) que ce Boileau dont il fait l'oracle du bon goût et l'égal «pour le moins » d'Horace'. La simplicité qu'il aime n'est plus celle de Pascal, ni de Corneille, ni de la Fontaine 2, ni même de Bossuet. La Fontaine est incorrect dans ses Fables; Hossuet abonde en trivialités et en fautes dans ses Oraisons funèbres. Il y a plus : Racine Uii-mème, le divin Racine, est quelquefois trop familier; Boileau, l'arbitre du goût, est trivial. Où trouverons-nous donc le modèle que nous cberchons? Ce ne sera pas au xviii^ siècle, où tout est en décadence, surtout au théâtre. Dancourt a accoutumé le parterre au bas comique, et ne sait pas faire rire l'esprit; le métaphysique et quintessencié Marivaux pèse gravement des œufs de mouche dans des toiles d'araignées et manque le chemin du cœur en prenant pour y arriver des routes trop détournées; les comédies larmoyantes sont la honte du temps. Tous les écrivains originaux du xviii^ siècle, Voltaire les a raillés ou combattus : il a commenté VEsprit cl'S lois comme il avait commenté les tragédies de Corneille; il s'est heurté à Buffon, dont la majesté tranquille n'en a pas été ébranlée; J.-J. Rousseau l'a exaspéré. Il criait à la décadence, et il ne sentait pas la renaissance toute proche. Il vantait la correction, la politesse, la noblesse du xvn" siècle, et il ne semblait pas se douter que ce siècle avait, même dans la prose, sa grande poésie, antérieure et supérieure aux règles.

Combien plus ouvert et moins rigoureusement négatif sera le goût d'un Diderot! combien plus expansive sa force de sympathie! C'est que Diderot est moins auteur, moins polémiste, plus artiste que Voltaire. Homme d'imagination et de sentiment, Diderot conçoit déjà la critique féconde des beautés; homme d'intelligence avant tout, et d'intelligence presque exclusivement critique, Voltaire a trop souvent le ton d'un rival, alors qu'il devrait être un juge. Ce n'est point son humeur seule

1. Lettres à Helvétius, 54 janv. 1740, 20 juin 1741; au cardinal Passionei, 12 oct. 1745; à d'Argeotal, 6 juill. 57 ; et à Walpole, 15 juillet 1768. Je ne parle pas ici des préjugés philosophiques : Pascal et Bossuet ne sont pas épargnés. Cf. les lettres à la Condamine, 21 juin 1734; au P. Tournemine, 1735; à Formont, juin et 2(j juillet 1733 ; ù Maupertuis, 20 avril, et à à'Argental, mai 1734: à Cide ville, 1"' juillet 1733; à d'Olivet, 6 janv. 1736 ; à S' Gravesande. 1" juin 1741 ; à M^e du Deffind, 13 oct. 1759 ; à de Missy, 12 déc. 42; à Burigny. juillet et 12 sept. 61 ; au duc de Bouillon, 23 déc. 67; à Henault, 28 sept. 68; à Saurin, 2S déc. 08; à Cramer, 31 mars 70; à d'Alenibert, 22 oct. 76 ; à Condorcet, 1" nov. 76 , 4 et 8 janv. et 28 févr. 77 ; à de Vaines 4 et 1 1 juin 77.

2. Sur la Fontaine, voir en particulier les lettres à Diderot, 20 avril 1773, et à Chanifort, 16 nov. 1774; aux éditeurs de la Bibliothèque universelle des romans, 15 août 75.

qu'il en faut accuser : avec cette passion qu'il apporte en tout, sans doute, mais aussi avec une sincérité où il semble qu'il y ait parfois de la candeur, il s'est constitué, en ce siècle où il encourage les audaces philosophiques et proscrit les audaces littéraires, le déposilaire et le conservateur du vrai, du seul goût classique. Ces sortes de missions qu'on s'arrope avec une confiance tranquille ne vont point sans quelque intolérance : Bossuet l'avail prouvé dans les choses de la religion, Voltaire le prouva dans celles de la littérature. Pendant toute la première partie de sa vie, tant qu'il lut avant tout un littérateur épris de son art, il se montra critique pénétrant dans toutes les occasions où ses préjugés et ses passions ne faussaient pas la rectitude naturelle de son jugement : son culte pour les grands écrivains de la seconde partie du xvii^ siècle, dont il était encore tout près, et qui eux-mêmes avaient fait eifort pour se rapprocher des anciens, lui communiquait un peu de leur santé intellectuelle; et, d'autre part, son universelle curiosité lui ouvrait les yeux sur des beautés qu'ils n'avaient pas connues. Quand il devint le chef du parti philosophique, il fut conduit à juger les œuvres d'un point de vue moins désintéressé : ainsi s'expliquent, par exemple, ses jugements contradictoires sur Athalie. Son goût, à le juger d'ensemble, ne peut donc être qu'un goût de transition et parfois de circonstance, un peu mêlé et gêné entre les souvenirs du xvii"^ siècle et les nouveautés du xyiu". Ce n'est ni le goût à la fois pur et large des grands classiques, puisqu'il aboutit à un purisme trop délicat, ni le goût à la fois altéré et renouvelé des Diderot et des Rousseau. Héritier du classicisme et homme d'un âge nouveau, timide et curieux, Voltaire critique ne manque pas d'idées, mais il manque d'idées directrices : il a pressenti, par exemple, la théorie moderne des milieux et des races; mais à quoi lui sert d'admettre qu'il puisse y avoir ditférents types de la beauté, selon les temps et les lieu.x, puisqu'il en approuve un seul, celui qui a été imaginé et réalisé dans un certain pays, la France, et à une certaine époque de l'histoire littéraire de ce pays?

Tout cela est vrai, mais tout cela n'empêche pas Voltaire d'avoir été un critique original, précisément en ses évolutions et contradictions. Critique lin, à coup sûr, plutôt que profond : c'est son propre goût qu'il semble définir quand il écrit, dans le Dictionnaire pliilosophique : « Le goût fin et sûr consiste dans le sentiment prorapt dune beauté parmi les défauts et d'un défaut

parmi les beautés. » Il est clair que, parmi ces beautés, les beautés poétiques ne sont pas celles dont il sent le mieux tout le prix : quelques-unes des pensées les plus justement célèbres de son ami Vauvenargues,il les bilFait comme trop « poétiques ». Mais ce nom de Vauvenargues suflit à nous rappeler que le goût chez lui n'était pas seulement un esprit de justesse, mais de justice. Voltaire a souvent mal parlé de Corneille'; mais que son cher disciple Vauvenargues, outrant, comme il arrive d'ordinaire, la pensée du maître, saciifie trop délibérément Corneille à Racine, il le ramène doucement au respect dû à un génie créateur (15 avril 1743). Il voulait « des préférences, et point d'exclusions »; et l'on sait comme il aime à répéter le mot biblique : « 11 y a beaucoup de demeures dans la maison de mon père. » Comme en tout il voyait le pour et le contre avec une égale lucidité de coup d'oeil, il n'avait pas de peine à être équitable quand la passion ne faussait pas la rectitude naturelle de son jugement. Et c'est pourquoi ses lettres de direction et de consultation littéraire, si l'on peut parler ainsi, sont encore si vraies et d'une lecture si utile. Son ami Cideville a la démangeaison de briller et prodigue les traits ingénieux : il le supplie de n'avoir point d'esprit, d'aller droit au but et de ne dire que le nécessaire (26 nov. 1733). Un autre ami, Helvétius, est doué d'une facilité négligente : il ne lui manque plus que de travailler avec difficulté (4 déc. 1738). Ses lettres à Frédéric lï sont d'excellentes leçons de goût et de langue, à condition qu'on n'oublie pas à qui elles s'adressent. Par exemple, la lettre écrite de Cirey, le 20 décembre 1737, paraît creuser un fossé trop profond entre la langue de la poésie et celle de la prose : c'est que Frédéric a ordonné à Voltaire de lui présenter « quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose de ceux qui sont consacrés à la poésie ». Voltaire donne aussi des consultations gratuites aux étrangers, même quand ils ne sont pas princes. Il en donne à des femmes très françaises, qui le preiment comme directeur de leurs lectures, et qui en vérité pourraient choisir plus mal. Voyez comme il apprend ce que c'est que « savoir lire » à la trop délicate et ennuyée M™^ du Deffand (1759), qui ne s'afTectionnait point à ses lectures, n'en faisait point son affaire, pour parler comme M™* de Sévigné.

1. Dans la Correspondance, voir surtout les lettres à Duclos, mai 1761, ù M™» du Deffand, 18 juillet 1764, à d'Olivet, l*"" avril 1766, à Maillet du Boullay, 20 oct. 1768 (celle-ci plus favorable), à d'Alembert, 12 juillet 1782.

Vous me demandez ce que vuus devez lire, comme les malades demandent ce qu'ils doivent manger; mais il faut avoir de l'appétit, et vous avez peu d'appétit avec beaucoup de goût...

Mais vous, Madame, prétendez-vous lire comme on fait la conversation? prendre un livre comme on demande des nouvelles? le lire et le laisser là? en prendre un autre qui n'a aucun rapport avec le premier, et le quitter pour un troisième? En ce cas, vous n'avez pas grand plaisir.

Pour avoir du plaisir, il faut un peu do passion; il faut un grand objet qui intéresse, une envie de s'instruire déterminée, qui occupe l'ùme continuellement : cela est difficile à trouver, et ne se dor.ne point. Vous êtes dégoûtée; vous voulez seulement vous amuser, je le vois bien; et les amusements sont encore assez rares.

Et il lui conseille de lire... l'Ancien Testament et l'Arioste. C'est aussi l'Arioste, c'est le Tasse, mais c'est également M™'= de Sévigné et même !\I™° Deshoulières, c'est Racine, Fénelon, Bossuel, Boileau, dont il recommande la lecture à une demoiselle qui a fait une élude particulière de la langue italienne, mais qui ne paraît pas avoir une connaissance aussi familière de la littérature française (20 juin 1756) : lire peu, et seulement les auteurs qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, c'est un précepte excellent en soi, qui souffre pourtant quelques exceptions, mais dont Voltaire eût peut-être atténué la rigueur apparente, s'il se fîit adressé à M™" du Deffand ou même à M""^ Denis. Ses « consultations » littéraires ont donc un fond de vérité générale,, mais sont accommodées, dans la forme, à des cas individuels. El il semble que, sans y trop songer, il se donne lui-même un modèle, quand il écrit : « Les bons auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le rechercbent jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. » Et quelle leçon abstraite de goût vaudra jamais la leçon vivante de ces lettres"? Même alors qu'elles n'enseignent rien, directement, elles sont des leçons vivantes, et d'autant plus persuasives, de simplicité, de sobriété, de mesure, de justesse, de clarté. Légères et logiques à la fois, elles ont le mouvement, certes, avant tout; mais elles ont aussi l'ordre, un ordre parfois caché, mais réel. « Je veux de l'ordre jusque dans mes lettres, » écrivait-il en plaisantante Mais on retrouverait quelque chose de cet ordre intime jusque dans ses lettres les plus abandonnées. On ne parle ici que des mérites raisonnables de la Correspondance. Si l'on y étudiait le ton et l'accent, on verrait combien ils sont variés, combien les reproches amicaux

i. Lettre à M"» Denis, de Clèves, juillet 1750.

adressés à Thiériot (12 juin 1733) ressemblent peu aux traits ironiques décochés à Rousseau f30 août 175o), ou le plaidoyer adressé à milord Hervey en faveur du siècle de Louis XIV (1740) au plaidoyer en faveur de Sirven, adressé à un conseiller au Parlement de Toulouse (19 avril 176o) '. La couleur fait défaut. Non que Voltaire en ait absolument méconnu le prix; il semble même avoir senti d'instinct ce qui manquait à la langue française, du moins à la langue poétique, par exemple lorsqu'il parle des beautés delà poésie orientale :

On a beau dire que ces beautés de diction sont des beautés épiques, ceux qui parlent ainsi ne savent pas que Soptiocle et Euripide ont imité le style d'Homère. Ces morceaux épiques, enlrcmèlés avec art parmi des beautés plus simples, sont comme dos éclairs qu'on voit quj'qiiefois enflammer l'horizon, et se mêler à la lumière douce et ésale d'une belle soirée. Toutes les autres nations aiment, ce me semble, ces ligures fraiipantes. Grecs, Latins, Arabes, Italiens, Anglais, Espagnols, tous nous reprochent une poésie un peu trop prosaïque. Je ne demande pas qu'on outre la nature, je veux qu'on la fortifie et qu'on l'embellisse'.

El il allait jusqu'à désirer un peu plus de « coloris » au Rapliaël français, à son cher Racine. Cette « maigreur », qu'il attribuait à la c gène de nos phrases et de notre poésie », ne la reconnaissait-il pas aussi dans noire prose'? Ce n'est pas à la poésie seulement qu'il pensait quand il écrivait à Frédéric (21 avril 1749) : «Je roule aussi de petits projets dans ma tète, pour donner plus de force et d'énergie à notre langue, et je pense que si Votre Majesté voulait m'aider, nous pourrions faire l'aumône à celle langue française, à celte gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence... Si on laisse faire l'Académie, elle appauvrira notre langue, et je propose à Votre Majesté de l'enrichir. Il n'y a que le génie qui soit assez riche pour faire de telles entreprises. Le purisme est toujours pauvre. » Il préférait, et il le disait au même prince dés 1738,

Les belles fautes du génie

A l'exacte et froide oraison

D'un puriste d'Académie.

Mais comment ce souci de renouveler et d'enrichir la langue française se concilierait-il avec d'autres déclarations, si répé-

1. « La perfe lion consisterait ù savoir assortir toujours son style à la matière qu'on traite. - {Dictionnaira philosophique, art. Genres de style.)

i. Lettre à la Noue, 3 avril 1730. Voyez aussi la lettre à Beauzée, 14 janv. 1768, sur l'appauvrissement de la langue par l'usage.

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