C. de Litt. — VoLr.\ re {Correspondance
lées, SI catégoriques, en faveur de la langue parfaite du xvu" siècle, avec ces épigrammes contre ceux qui cherchent des phrases nouvelles parce qu'ils manquent d'idées, ou contre les lourds métaphysiciens qui corrompent le génie français, en le forçant à s'assimiler les qualités ou les défauts du génie anglais ou allemand'? Deux remarques sont nécessaires. Voltaire souhaite qu'on embellisse le vocabulaire français, non qu'on modifie la syntaxe de la langue française. Il sait, beaucoup avant que Rivarol l'ait dit, que la syntaxe française est incorruptible, et il n'a garde d'ébranler ce qui est, au contraire, le fondement solide des réformes qu'il souhaite d'accomplir soit dans le vocabulaire soit dans l'orthographe. En second lieu, c'est la pauvreté de notre langue poétique qui le préoccupe surtout. Il n'a jamais senti vivement ce qui manquait à notre prose. Cette prose « claire, solide, indestructible, cette prose de cristal"^ », cet ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées et de construire ses phrases, comment ne les aimerait-il pas? La langue qui a ces rares mérites est aussi éminemment sociale.
De toutes les langues de l'Europe, la française doit être la plus générale, parce qu'elle est la plus propre à la conversation : elle a pris son caraclère dans celui du peuple qui la parle.
Les Français ont été, depuis près de cent cinquante ans, le peuple qui a le plus connu la société, qui en a le premier écarté toute la gène, et le premier chez qui les femmes ont été libres et souveraines, quand elles n'étaient ailleurs que des esclaves. La syntaxe de cette langue toujours uniforme, et qui n'admet point d'inversions, est encore une facilité que n'ont guère les autres langues; c'est une monnaie plus courante que les autres, quand même elle manquerait de poids. La quantité prodigieuse de livres agréablement frivoles que cette nation a produits est encore une raison de la faveur que sa langue a obtenue chez toutes les nations.
Des livres profonds ne donneront point de cours à une langue : on les traduira; on apprendra la philosophie de Newton; mais on n'apprendra pas l'anglais pour l'entendre.
Ce qui rend encore le français plus commun, c'est la perfection où le théâtre a été porté dans cette langue. C'est k Ciiina, à ['hédre, au Misanthrope, qu'elle a di'i sa vogue, et non pas aux conquêtes de Louis XIV.
Elle n'est ni si abondante et si maniable que l'italien, ni si majestueuse que l'espagnol, ni si énergique que l'anglais; et cependant elle a fait plus de fortune que ces trois langues, par cela seul qu'elle est [dus de commerce, et qu'il y a plus de livres agréables chez elle qu'ailleurs'.
Elle est aussi, ce que Voltaire ne dit pas assez, la langue de
1. Lettres à d'Olivet, 6janv. 1736, etàM"'» du Boccage, 2 févr. 1759.
2. Virtor Hugo, Littérature et Pliilosophie Jiiêlées, Préface.