‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 120 sur 153 · Dictionnaire philosophique, art. Gkme des langues · texte numérisé non relu

Dictionnaire philosophique, art. Gkme des langues

la propagande philosophique. Avant tout donc elle doit être intelligible. Vinet observe qu'au fond Voltaire n'a rien ajouté à la langue du xvu° siècle, dont il a conservé sinon toute la grâce, du moins la limpidité, la fluidité, la simplicité, en lui donnant un mouvement plus agile et des tours plus vifs. Il n'a donc pas connu ni deviné toutes les ressources de la langue française, brillante ou grave avec Montesquieu, pénétrée de sentiment et de fantaisie avec Diderot, animée du souffle oratoire avec Ilousseau. Mais nul n'en a mieux connu et mis en usage les ressources essentielles. « Il y a, dit Bersot, une autre langue que celle de Voltaire, mais la langue française éternelle, c'est celle-là... Quand on a ôté l'harmonie de Fénelon, la couleur de Rousseau, la flamme de Pascal, il reste la clarté, il reste le style de Vollaire. Les autres qualités frappent, avertissent le lecteur et se font reconnaître; la clarté est insensible comme l'air où nous vivons plongés. Les autres qualités sont individuelles, appartiennent à un esprit, point à l'autre; la clarté est l'intelligence, elle est la qualité de l'esprit humain. » Celle absolue transparence de la forme, précisément parce qu'elle découvre à nu la pensée, ne la fait pas assez valoir. On ne voit pas assez combien celle pensée a dû être pénétrée, éclaircie, simplifiée, pour atteindre à ce degré d'intelligibilité accessible à tous. Le contact de notre esprit avec elle est trop direct pour que nous distinguions entre elle et lui. Quand elle se dérobe derrière un léger nuage et qu'il nous faut faire quelque effort pour la saisir, elle nous semble d'autant plus originale que nous avons eu plus de peine et, par suite, de mérite à la préciser. Mais nous ne devons pas être injustes pour ceux qui nous épargnent cette peine. La lucidité de l'expression ne témoigne en rien contre l'originalité ni même la profondeur de la pensée. C'est ce que pensait, sans doute, Ernest Renan, si différent de Voltaire, lorsqu'il caractérisait avec une admiration discrète ce « grand, limpide et parfois profond génie ».

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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LIVRES

Correspondance de d'Alembert, Diderot, Frédéric II, Rousseau, Vauvenargces, etc.

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Mme DO CnATELET. — Lettres, édit. Asse, 1882.

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J. Maugras. — Voltaire et J.-J. Rousseau, 1886. Vernier. — Voltaire grammairien, 1889, iu-8°.

JUGEMENTS

Vous n'êtes pas sans un peu de penchant h l'imitation de Voltaire. 11 n'y aura pas de mal, tant qu'en disant comme lui vous prendrez garde à ne pas toujours penser de même. Le dénigrement de Voltaire aurait desséclié son esprit, si cet esprit n'avait été souvent du génie. L'habitude de la satire aigrit la pensée, passez-moi celte expression, et je suis convaincue qu'une jeune tète qui se laisserait aller à prendre toutes les choses du monde par le côté de leurs ridicules se trouverait très vide au bout d'un certain temps, parce qu'on arrive toujours à rejeter ce dont on s'est moqué. Mais comme j'espère que vous éviterez cet écueil, je ne suis point fâchée de vous voir un peu trempé de la façon de dire de Voltaiie : ses lettres sont un modèle, et personne ne possède mieux que lui cet avantage d'une opposition inattendue entre la légèreté de la forme et la solidité du fond, qui amuse beaucoup en n'appliquant que ce qu'il faut.

M'"^ DE Rémusat, Lettres à son fils, 13 avril 1816; Calmann-Lévy.

Voltaire, correspondant de l'univers, répandait dans ses lettres familières, chef-d'œuvre insoucieux de soixante-dix ans de vie, plus de naturel, d'atticisme, de souplesse, de grâce, de solidité et d'éclat de slyle qu'il n'en faudrait pour illustrer toute une autre littéral ure. Il ne manque qu'un caractère à cette grandeur, le sérieux.

Lamartine, Entretiens, 8.

S'il fallait sacrifier quelque chose de Voltaire, je donnerais les tragédies et les comédies pour garder les petits vers; s'il

fallait sacrifier encore quelque chose, je donnerais pkitôl les histoires, toutes charmantes qu'elles sont, que les romans; si on ne me permettait de garder qu'un seul ouvrage, je me ferais beaucoup prier, j'aurai.? dof. sciupjiles et des regrets inQnis, mais enlin il y aune chose que je ne me déciderais jamais à livrer, c'est la Correspondance. Pour ceux qui cherchent un intérêt dramatique, voici une guerre de soixante ans conduite avec un courage et une tactique merveilleuse, par un général admirable, demeuré vainqueur. Si, outre la tactique, ils s'intéressent à l'objet de la guerre, l'objet est assez .grand : c'est la guerre de la tolérance et de l'humanité. Pour ceux qui recherchent l'histoire, voici un homme qui a vécu près d'un siècle, a assisté à tous les événements importants, les a notés et caiactérisés au passage. Pour ceux qui recherchent l'art, il est ici prodigieux. Il me semble que nos Français n'ont de supérieurs en aucun genre; mais où ils sont uniques, c'est dans l'art difllcile des riens élégants. Dans les autres compositions, il y a un fond qui soutient, une matière qui fournit; ici la main est tout, par conséquent l'homme est tout; du même talent dont ils façonnent un bijou, ils façonnent une de ces compositions légères de substance, mais d'un travail exquis, comme les bulles de savon qui se tiennent en l'air et où se meuvent toutes les couleurs de la lumière; c'est quelque chose d'impalpable et d'impondérable, un souffle emprisonné dans une vapeur. Voltaire est maître dans cet art. Un homme de talent pouvait composer ses pièces de théâtre et ses épîtres; quelques vérités de bon sens développées admirablement font tous les frais de sa philosophie; dans l'histoire, il a des qualités qui peuvent se trouver chez d'autres : l'intelligence, la clarté, la rapidité, l'intérêt; SCS petits vers, ses pamphlets et sa Correspondance sont lui-même, ne sont qu'à lui. Quel génie se joue dans ces poésies et ces plaisanteries et ces lettres immortelles! Or, tout ce qu'on admire dans les deux premières se retrouve dans les lettres avec une inépuisable abondance : vers faciles, railleries charmantes à propos de tous les personnages et de tous les événements qui ont passé, dans ce siècle agité, devant cet esprit curieux. Bersot, Essais de philosophie et de morale, t. II; Didier.

Les grands personnages littéraires du xviii« siècle ont écrit des lettres fort inégalement et avec des différences qui sont

bien celles de leur caractère el de leur physionomie. Voltaire est le premier, et il demeure incomparable : vif, naturel, facile, toujours prêt, donnant au moindre compliment un tour aisé, une grâce légère, exprimant au besoin des pensées sérieuses, mais les déridant bientôt, et toujours attentif à plaire, h. faire rire l'espiit.

Sainte-Reuve, Causeries du lundi, t. XIV; Garnier.

On a dit de lui : « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde. » Oui, mais cet esprit de tout le monde, c'est encore le sien.

Il a de GU Blas la raillerie souriante qui effleui-e les travers de chacun, et dont ne s'excepte pas l'éci-ivain. Seulement, dans Gil Blas elle est si discrète, qu'elle semble comme involontaire, et que l'auteur en parait à peine averti. Dans Voltaire, elle est plus près du trait, et le premier qui s'en doute, c'est Voltaire lui-même. Pour goûter laraillerie dans Gil Blas, peut-être fautil à la fois plus de finesse et do candeur que n'en a le commun même des gens d'esprit; pour n'en rien perdre dans Voltaire, à peine est-il nécessaire d'avoir de l'esprit.

Il y a une autre sorte d'esprit qui fait presque toujours compagnie à la raillerie enjouéj : c'est l'art de louer, aussi en perleclion dans notre pays que l'art de railler. Dans l'opinion des étrangers, c'est notre travers. E\ tout cas, ne l'a pas qui veut, et peut-être ne nous le reproche-t-on que parce qu'on nous l'envie. 11 est très vrai que l'art de louer n'est pas une veriu héroïque; mais c'est encore moins un vice. Voltaire y est exquis. Railler ne lui est pas plus naturel que louer. Voltaire a uu grand art : il nous fait goûter des louanges qui ne sont pas pour nous. Je me suis demandé pourquoi nous aimons tant ces friandises, que d'autres ont mangées; le motif nous fait honneur : c'est notre tendresse à la louange et notre désir de la mériter.

Outre l'art de louer les autres, il y a dans la Correspondance l'ail de recevoir leurs louanges. Celui-là est plus difficile. L'homme qui reçoit une louange est si disposé à s'en faire l'écho, et cette sorte d'écho qui renvoie plusieurs lois le son! Il est poussé sur une pente si glissante, et s'y retenir demande tant de vertu! Voltaire y réussit, et sa vertu ne sent pas la peine.

LA CORRESPOiNDANCE DE VOLTAIRE 41

11 ne prend pas tout ce qu'on lui donne; bon moyen de s'assurer ce qu'il prend. Quand nous louons les gens, nous aimons qu'ils y lassent quelque cérémonie; cela nous y entête, et nous redoublons, plus jaloux de les convaincre de notre bon goût que de les persuader de leur mérite. Que de louanges ainsi rencliéries Voltaire ne s'est-il pas attirées, en se dérobant à des louanges ordinaires!

Otez du discours d'un homme d'esprit ce qui est pensée ou sentiment juste, raillerie fine, louange délicate; il reste encore quelque chose, qui ne nous apprend rien et pourtant qui n'est pas de trop. Vollaire est plein de ce « superflu si nécessaire ». Mais à quoi bon énuniérer louidement des choses si légères? En fait de genres d'esprit, il n'est guère plus aisé de trouver celui qui manque à Voltaire que de définir tout ce qu'il a. Il lui manque l'espiit précieux; je dis l'espril, parce qu'on n'est pas précieux sans beaucoup d'esprit, témoin les héros du genre au temps de Voltaire, P'ontenelle, Marivaux, qui, en y mellant ou plutôt en y gâtant beaucoup de très bon esprit, rendaient le défaut si tentant. Il n'y a pas une phrase de style précieux dans la Correspondance , pas même dans les louanges, où l'on est enclin à ralfiner et où l'on ne craint pas les scrupules du goût dans les gens qu'on loue.

NiSARD, Histoire de la littérature française, t. IV; Didot.

Quand on juge sévèrement Voltaire, il est juste de considérer que c'est surtout de sa Correspondance qu'on tire des preuves contre lui. Or, cette Correspondance est unique en son genre; elle n'a point été expurgée comme l'ont été toutes les autres, comme l'a été celle de M'"'^ de Sévigné, par exemple, où l'on trouve encore d'assez singulières choses. Pas le moindre billet qui y ait été omis; la vie de Voltaire, ses pensées, ses terreurs, ses passions, bonnes ou mauvaises, tout y est enregistré, iixé jour par jour, avec la fidélité traîtresse de la photographie : c'est la confession la plus complde, la plus involontaire, la plus compromettante, qui fut jamais. Qui résisterait aussi bien aune pareille épreuve?

E. Despois, /es Lettres et la liberté; Hachette,

Ce qui tient la plus grande place dans la Correspondance de Voltaire, chose naturelle et dont nous n'avons pas à nous plaindre, c'est VoUaire lui-même. Sa vie, ses projets, ses plans d'ouvrages, ses idées de pièces; quand ses ouvrages ont paru, les réponses aux critiques ou aux objections; ses inquiétudes, la vie fiévreuse dont il est accablé, qu"il mène à Paris; le loisir et le calme laborieux de son existence à Ferney; compliments à celui-ci, remerciements à celui-Là, recommandations détaillées pour la publication ou la représentation de ses ouvrages; mille circonstances de cette destinée si pleine, si accidentée, font de cette Correspondance une biographie au jour le jour, la plus nourrie, la plus variée, la plus intéressante. On y saisit Voltaire chez lui, d;ins son cabinet de travail, tout échauffé de sa présence et comme chargé d'électricité, sur son théâtre de campagne, où il joue avec sa nièce et ses amis, d'un jeu animé et fougueux, avec ce diable au corps qu'il reprochait toujours aux acteurs de ne pas avoir et jetant d'uae voix vibrante le vers fameux :

Romains, j'aime la gloire, et ne veux pas m'en taire.

Rien d'amusant et d'instructif comme la confidence journalière de colle humeur mobile et de cet esprit à la fois grand, obstiné et aventureux.

E. Faguet, Voltaire; Lecène.

Voltaire est intéressé, d'une avarice dont l'excès devient parfois comique. Il est menleur, avec effronterie, avec cynisme, toutes les fois que sa sûreté, sa renommée ou le plus léger intérêt l'y invitent. Mais ce même homme, d'autre part, a montré que, comme on l'adit d'une femme du xvii"^ siècle, l'esprit aussi est une dignité. Il a entendu mieux que. personne l'ail de louer, môme de llatter sans s'avilir, et l'art plus rare encore de recevoir avec décence la louange et la flatlerie même outrées. 11 a été très réellement jjon, sensible, humain : il y a moins de ricanen\ent dans sa Correspondance que dans ses œuvres p' ' 'iqucs, où il fallait forcer l'attention d'un public

railleur et frivole. Avec ses familiers, dans la liijerté du commerce épistolaire, il a plus de passion, plus d'emporlement, plus de chaleur de cœur et d'enthousiasme qu'on ne l'en supposerait capable. Il est tout flamme : jamais en équilibre ni de sang-froid. Non seulement ce qui touche à sa personne, mais tout l'émeut et le jette hors de lui : il est toujours prêt à se faire le défenseur public de tous les hommes ou de toutes les causes qu'il aime. Amour du bruit, je le veux bien, et calcul de l'amour-propre qui trouve son compte à ce rôle d'avocat des opprimés : mais il suffit d'avoir feuilleté la Correspondance pour s'apercevoir que Voltaire a vraiment aimé ses amis, même ceux qui ne lui servaient à rien, ceux qui le trahissaient, qui le volaient, et qui ne le flattaient pas, comme ce parasite de Thiériot. Qu'on prenne la liste de ses ennemis : combien y en a-t-il qui ont commeiic-é par être ses obligés? Combien y en a-t-il dont il ait réellement provoqué et légitimé l'ingratitude? Enfin combien de fois a-t-on fait appel inutilement à sa générosité? Cet avare, à qui n'a-t-il pas donné? 11 élait riche, et cela ne l'a pas ruiné : si l'on appliquait cette mesure à tous les hommes, combien seraient justiflés? Combien de fois a-f-il abandonné à ses libraires, à ses amis, à ses acteurs, le produit de ses œuvres? Enfin, pour attester son humanité, il suffit de rappeler Calas, la Barre, les serfs du Mont-Jura : sans déclamer à la mode du siècle dernier, il ne faut pas être injuste pour Voltaire, et méconnaître les efforts généreux qu'il a faits pour mettre plus de justice et plus d'humanité dans nos lois. Il y allait de tout son cœur, et non pas seulement l'amour-propre, mais toute sa nature le soulevait contre les atrocités judiciaires et les iniquités sociales...

En somme, nature complexe, riche de bien et de mal, mêlée de tous les contraires, dispersée en tous les sens, mais tendant avec une énergie inépuisable au vrai et au bien, du moins à ce que son incomplète raison lui représentait comme le vrai et le bien, active surtout et aspirant à exercer tous les modes possibles de l'activité humaine, comme d'autres recherchent tous les modes de la sensation : c'est un des exemplaires je ne dis pas les plus nobles, mais les plus complets et les plus curieux des qualités et des défauts de la race française, de ces Welches dont il a dit tant de mal, et qui se sont aimés en lui.

Lanson, Lettres du dix-huitième siècle; Hachette.

LETTRES

Vollaire, installé depuis quelque temps à Ferney, fait part h sou ami, M. de Cideville, de sou nouveau genre de vie. Il lui parie de ses occupations, de ses plaisiis, de ses travaux.

(Tours. — Lycée de .ieu.nes filles.)

Vauvenargues mourant écrit à Voltaire.

Il meurt sans avoir rempli sa destinée, avec mélancolie, mais non sans fierté, puisqu'il a mérité l'amitié de Voltaire.

Du moins, dans son œuvre inachevée, il a essayé de réhabili!or l'iionuiie. en dis-^i-àce Jusquo-là chez les morali.-tes, de lui i'aire aimer hs passions noMes, et de le préparer à l'action, pour laquelle il est né, en lui faisant sentir sa lorce plutôt que sa failHesse.

Ce siècle, pins que tout autre, sera le siècle de l'homme, de la raison humaine et de l'action. Il compte sur Voltaire pour assurer cet avenir, qu'il entrevoit plein de grandes choses.

Le 10 mai 1781, le conseiller d'Éprémesnil dénonçait au Parlement l'enlroprise la plus révoltante, selon lui, qui se fût jamais vue. 11 faisait paraître sa dénonciation sous ce titre, emprunté à Jérémie : ÛUiluteet clnmate. « Voilà, Messieurs, disait-il, ce que ci-ient à tous les hommes vertueux la patrie, la religion elles mœurs. » Il s'agissait de la publication, entreprise par Beaumarchais, de l'édition des œuvres complètes de Voltaire, dite édition de Kehl (1784-1789) et dont Oondercet écrivit les notes.

On suppose que Beaumarchais écrit à d'Éprémesnil.

Il est surpris du long souvenir que lui gardent messieurs du

Parlement; il les avait un peu oubliés pour écrire le Bcrbier de Séville.

Fort de l'opinion publique si manifestement déclarée en sa faveur, il ne se tairait pas si on le frappait; mais en le frappant, lui, cliélif, c'est Voltaire qu'on veut atteindre. Ne sent-on pas le léger ridicule d'une telle entreprise?

Il ne s'agit pas de glorifier tout ce que Voltaire a pu écrire, mais de placer sous les yeux des Français son œuvre entière, afin qu'ils puissent en toute liberté d'esprit comparer, trier et juger.

Mais que M. d'Éprémosnil se rassure, cette œuvre toute française, c'est chez le margrave de Bade qu'elle s'accomplira. Il ne restera plus aux ennemis de Voltaire qu'à interdire la lecture de son œuvre aux souscripteurs de France. Qu'ils essayent. Voltaire annonçait aux jeunes gens « de grandes choses » : on commence à deviner ce qu'elles pourront être.

Doudan vécut longtemps dans une grande famille française sur le pied d'un ami plutôt que d'un précepteur. Esprit pénétrant et mesuré, il se révoltait pourtant quand, dans ce milieu, on faisait trop bon marché du xviii" siècle. 11 admirait surtout Montesquieu et Voltaire, mais sans les admirer en tout. Dans une lettre, il s'étonne que ses amis trouvent vide et monotone la correspondance de Voltaire, « ce démon du xviii^ siècle ». Ailleurs, répondant à un autre ami, qui avait malmené Montesquieu, et déclaré mort le siècle tout entier, il écrivait : (' Pour mort, le xviu^ siècle n'est pas mort du tout : il fera le tour du monde avant de mourir. »

D'après ces indications, on composera soit un discours, soit une lettre, soit un entretien, où Doudan justifiera son eslime réfléchie pour un siècle si vivant, si agissant, et dont relèvent ceu.x-là mêmes qui s'y croient le plus étrangers.

DISSERTATIONS ET LEÇONS

Les principaux traits du caractère de Voltaire, d'après sa Correspondance (années no4-1760).

(Paris. — Agrégation des lettres. — Leçon, 1898.)

Qu'est-ce qui fait, selon vous, le charme de la Correspondance de Voltaire?

(Paris. — Licence es lettres. — Composition, mars 1897.)

Discuter ce jugement de Voltaire sur son temps : « L'excès de l'esprit a égaré dans presque tous les genres le talent et le génie. » {Choix de lettres, de Fallex, p. 266.)

(Paris. — Devoir de licence, 1897.)

Définir le genre d'esprit et le style de Voltaire d'après sa] Correspondance.

(Aix. — Licence es lettres, juillet 1896.)

La rhétorique de Voltaire d'après sa Correspondance.

(Dijon. — Devoir de licence, mars 1888.)

Comparer la théorie de Voltaire sur la distinction des gènes.

(Lettre à Horace Walpole, 15 juillet 1768) et la Préface de Cromwell.

(Toulouse. — Licence es lettres.)

Montrer, surtout d'après la Correspondance de 1762 à 1778, que Voltaire fut un esprit universel d'une infatigable activité.

(Agrégation de l'enseignement spécial. — Leçon, 1888.)

VIIT

Développer ces lignes d'une lettre de Voltaire : « On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit. On se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude; il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela; on n'a de maiLre que son plaisir et son goût. »

(Sèvres. — Concours d'admission, 1886; Sciences.)

Développer, éclaircir par des exemples et, s'il y a lieu, discuter ces lignes d'une lettre de Voltaire : « Je regarde la tragédie et la comédie comme des écoles de vertu, de raison et de bienséance. Corneille, ancien Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d'àme, et Molière a fondé celle de la vie civile. "

(Sèvres. — Cu.^c.,^•Rs d'admission, 1882; Lettres.)

Expliquer ce mot de Voltaire : « Corneille, vieux Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d'àme; Molière a fondé celle de la vie civile. »

(Fontenay-aux-Roses. — Devoir de seconde année.

Voltaire n'a pas été toujours jusie envers Corneille, cl même ne l'a pas toujours compris. Mais lorsqu'il n'était pas égaré par ses préventions en faveur de Racine et des écrivains délicats

de la fin du xvu' siècle, il sentait juste, et trouvait des formules définitives. Aucun jugement, si complet qu'il soit, sur Corneille et Molièie, n'est préférable à ce jugement concis et qui pourtant dit tout, car il embrasse à la fois la tragédie et la comédie, ridéal et la réalité.

Dire de Corneille qu'il est un « vieux Romain parmi les Français », ce n'est pas dire seulement qu'il s'est attaché de préférence à peindre Ibs persounages romains, c'est donner à entendre aussi qu'il s'est fait une âme toute romaine, qu'il est devenu l'égal et presque le compatriote de ses héros, — en restant Français et très Français, — qu'en un mot, capable luimôme d'atteindre à l'héroïsme romain, héroïsme un peu solennel et tendu, mais toujours Oer et viril, il nous rend capables d'y atteindre avec lui. Mais la grandeur d'âme n'est pas le partage exclusif des Romains, et l'on peut dire avec Balzac que Corneille les a faits souvent plus Romains qu'ils ne l'ont jamais été. Qu'entend donc Voltaire lorsqu'il écrit que le théâtre de Corneille est une école de grandeur d'âme?

Il serait banal de répéter, après tant d'autres, que le grand ressort du théâtre de Corneille est l'admiration, et que cette admiration naît en nous du spectacle de la passion sacriliée le plus souvent au devoir. Mais si le devoir triomphait de prime abord, sans hésitations, sans luttes donlourt'uses, sans déchirement intérieur, le drame ne serait plus vraiment humain; par suite, la leçon morale serait inefficace, car nous sommes moins touchés qu'étonnés par tout ce qui est surhumain et hors de proportion avec nos forces. Comment se fait-il donc que la grandeur d'âme, parfois plus qu'humaine, des personnages cornéliens, nous émeuve, et qu'en l'admirant nous ne désespérions pas de la pouvoir imiter un jour, s'il en était besoin? 11 ne suffit pas, eu effet, que cette grandeur d'âme soit réelle; si l'on veut que l'exemple n'en reste pas stérile, il faut qu'elle puisse se communiquer à nous; or, elle n'aura point de vertu communicative et bienfaisante si elle nous semble démesurée, invraisemblable, étiangère à notre nature bornée. Le génie de Corneille y a pourvu : il place très haut son idéal, pour nous contraindre à l'effort incessant et salutaire, mais il ne le place pas du premier coup au-dessus de notre portée. Avant d'atteindre à l'héroïsme, ses héros sont des hommes. Avant de provoquer le comte, l'odrigue doit vaincre sa propre passion; le vieil Hoiace pleure en envoyant les siens au combat; Auguste ne s'élève point sans clî'ort à l'héroïsme de la clémence, et Po-

lyeucte, moins impassible qu'on ne le fait souvent, est longtemps parlagé entre l'amour humain et l'amour divin, qui l'emporte seulement à la fin. Comme nous les voyons si profondément hommes, comme nous assistons à leurs combats, noire sympathie pour eux s'accroît avec noire admiration, à mesure qu'ils se dégagent de leurs faiblesses, voient plus clairement leur devoir et y marchent d'un pas plus ferme. A mesure qu'ils s'élèvent, nous nous élevons à leur suite; les yeux toujours fixés sur cet idéal héroïque qu'ils contemplent, nous faisons elfort pour nous en rapprocher de plus en plus. Nous prenons ainsi l'habitude de porter haut nos regards et d'aspirer au grand. Ainsi Dante, tremblant d'abord et conscient de sa nature mortelle, mais rassuié par Béatrice, qui le tient par la main, monte à sa suite dans la pure lumière.

Il serait injuste de demander à la comédie ce que la tragédie nous donne, et de chercher l'idéal dans la peinture de la vie réelle. Comme la morale de la Fontaine, la morale de Molière est celle de la vie, médiocrement élevée. Il ne s'agit plus ici de nous donner des leçons de grandeur d'âme; il n'est besoin que de nous enseigner les vertus de la vie civile. Mais que sont ces vertus de la vie civile auxquelles Voltaire attache un si grand prix? L'éloge serait mince s'il n'était question que des vertus mondaines; mais n'est-ce rien que posséder les vertus sociales, dans le meilleur, dans le vrai sens du mot? Toutes ces vertus délicates qui faisaient Vli.onnéte homme au xvu'^ siècle, Molière nous les enseigne. Gaulois par sa verve, il est Français par son bon sens, et son théâtre n'est pas autre chose que l'école du bon sens. Rester dans la juste mesure, se défier de l'exagération et de l'alfectalion en tout, mais ne pas faire fi des qualités moyennes et bien équilibrées, voilà sa doctrine, si tant est qu'il en ait une; mais il n'a point de prétentions didactiques : c'est un témoin sagace, un observateur impartial des choses humaines. Est-ce sa faute si les hommes, tantôt vertueux avec mollesse, tantôt vicieux avec une sorte d'inconscience, tantôt flottant à égale dislance de la vertu et du vice, tantôt enfin cyniques dans le vice, exagérés dans la vertu, ne nous offrent pas des modèles que nous puissions imiter sans crainte? Il peint et ne dogmatise pas, mais ses peintures sont par ellesmêmes inslructivcs. Le pédantisme, l'hypocrisie, l'avarice, la misanthropie, aulant d'ennemis contre lesquels il nous prémunit lien qu'en nous les faisant connaître. Nous apprenons ainsi par lui à ne pas faire étalage d'une instruction d'autant plus

orgueilleuse qu'elle est moins profonde, à fuir les vaines grimaces en respeclant le sentimenl religieux, à nous tenir à égale distance de la prodigalité folle et de la parcimonie élroile qui dessèche le cœur, à associer la mâle franchise d'Alceste à l'indulgence souriante dePhilinle, en se gardant de l'humeur trop niisanlhropique de l'un et de l'indifférence trop mondaine de l'autre. Simplicité, modération, tolérance, ne sont-ce pas là par excellence les vertus civiles, et la société subsisterait-elle longtemps sans elles? et cetle douce morale de la vie commune n'esl-elle pas personnifiée dans les personnages les plus clairement désignés à notre sympathie, dans le sage Arisle, dans la charmante Henriette? Si riionnéto homme, selon la définition de la Rochefoucauld, est celui qui ne se pique de rien, c'està-dire qui se connaît, et n'a de prétention d'aucune sorte en dehors de ce qu'il sait pouvoir, le théâtre de Molière est une école d'honnêteté dans le double sens du mol, puisqu'il est à la fois une école de sagesse et de bienséance. Avant Voltaire, Boileau l'avait dit : M

Chacun profite à son école, ■

Que pensez-vous de ce conseil donné par Voltaire à une jeune fille : « Je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, et dont la réputation n'est point équivoque. Il y en a peu, mais on profite bien davantage en les lisant, qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés »? (Lettre du 20 juin 17oô.) (Sèvres. — Concours d'admission, i896.)

Voltaire écrivait à Frédéric II (31 août 1749) que la langue française est « une gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence »; et à Beauzée (14 janvier 1768) que « c'est une indigente orgueilleuse qui craint qu'on ne lui fasse l'aumône ->. Les expressions de Voltaire vous semblent-elles s'appliquer justement à la langue des xvn* et xvni" siècles? Pourraient -elles être appliquées h la langue du xix° siècle? (Agrégation de l'unsiugnement secondaire DES jeunes filles. — Coucours de 1804.)

LA COUllESPONDANCE DE VOLTAIRE 51

Voltaire regrettait fort que, dans son diclionnaire, l'Académie française se contentât de donner, pour les différents emplois de chaque mol, des exemples simplement tirés de l'usage courant le plus correct. Il eût voulu, pour rendre le dictionnaire plus intéressant et plus instructif tout ensemble, au lieu de ces locutions anonymes, des exemples copieusement recueillis chez les bons auteurs et textuellement cités. Il allait même jusqu'à dire qu'un dictionnaire, sans de telles citations, « n'est qu'un squelette ". (Lettre à Duclos, 1760.)

Villemain (préface du Diclionnaire de l'Académie, 1837) fait à ce vœu de Voltaire plusieurs objections. Où s'arrêter, demande-t-il, dans un pareil travail, la limite étant souvent peu distincte entre les expressions qu'un auteur emploie heureusement, selon la langue et d'accord avec elle, et celles que crée plus ou moins heureusement son génie et qui ne sauraient également faire loi? — Un dictionnaire où la langue des auteurs serait largement représentée, alors même qu'il ne remonterait pas au delà de Malherbe et de Balzac, ne favoriserait-il pas ce penchant à l'archaïsme qui se produit à l'arrière-saison des langues et des littératures? — Un tel dictionnaire, excellent pour le choix de la langue, offrirait pour le goût, dans la richesse même de son répertoire d'expressions, plus d'un écueil.

Que pensez-vous de ces opinions de Vollaire et de Villemain? (Certificat d'aptitcde a l'enseigxement secondaire DES JEUXES filles, 188 0.)

Un critique a dit, à propos de la Correspondance de Voltaire : « S'il y avait à préférer dans l'excellent, je préférerais, parmi les lettres de Voltaire, celles dont le sujet est littéraire. » Êtesvous de cet avis? Appuyez votre opinion sur des exemples. (Professorat des écoles normales. — Leçon.)

Replacer Voltaire dans le milieu de ses correspondants, qu'on essayera de grouper et de caraclériseï-, en se demandant quels

divers côtés de la physionomie morale de Voltaire leur amitié met en lumière.

(Fontenav-aax-F.oses. — LrroN.)

Quel intérêt plus ou moins vif le temps où ont vécu M'"" de Sévigné et Voltaire communique-t-il à leur correspondance? En quelle mesure peut-on s'expliquer par là les ditïërences de pensée et de sentiment, de ton, d'horizon?

(IT

Caractériser dans la Correspondance de Voltaire les divers tons, correspondant soit aux diverses époques, soit aux divers états intellectuels et moraux de Voltaire. Quels sont les sentiments qu'on voudrait y rencontrer plus souvent encore?

(IT

Pourquoi la Correspondance tient-elle une si grande place dans l'œuvre de Voltaire, et pon.rquoi devait-il réussir dans ce genre plus que dans tous les autres? Montrer que, d'ailleurs, la Correspondance est inséparahie de l'œuvre entière, et que l'œuvre s'y reilète.

(IT

Les correspondances aux xvii'" et xvin° siècles; en marquer les difTérences, et par là celles q:;i séparent les deux époques.

(IT

M™« de Sévigné et Voila!; e consiiiércs seulement au point de vue des deux formes dilféreutes de l'esprit français que leur

Correspondance exprime. Insistez en particulier sur leur manière d'écrire.

(Fontenay-aux-Roses. — Leçon.)

Voltaire, en 1763, écrit à Helvétius : « Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses. » Que signifient ces paroles? A quoi Voltaire fait-il allusion?

(Ariège. — BaEVET supérieur. — Aspirants, 1891.)

IMPRIMERIE DELAGRAVE VllLEFBANCHE-DE-ROUERGUE

(noT-nss)

Coup creeîl sur la ^îe cl l"(ieuvi'e de ISiitt'oii. — Le Jardin du roi. — Les priueiiiaux collaborateurs.

La vie de BiifTon, inséparable de son œuvre, tient presque tout entière en deux dates : 1739, date de sa nomination comme intendant au Jardin du roi; 1749, date de la publication des premiers volumes de l'Histoire naturelle, qui se continue pendant quarante ans ensuite.

Georiies-Louis Leclerc, fils d'un conseiller au parlement de Bourgogne, qui prit le nom de Builon d'une terre échue par héritage à sa famille, naquit à Monlbard le 7 septembre 1707. Il fit à Dijon, chez les jésuites, des études qui paraissent avoir manqué d'éclat. « Esprit lent et épais, intelligence d'une valeur latente et enveloppée, il ne promettait alors qu'un écolier vulgaire' », sauf en mathématiques. Au collège il eut pour condisciples l'abbé Leblanc et le président de Brosses, qui i^eslérent ses amis. Bientôt après, il se lia avec un jeune Anclais, le duc de Kington, qui voyageait avec un précepteur allemand nommé Hinckman, et qui séjourna quelque temps à Dijon. Il les accompagna dans leurs voyages en Suisse et en Italie, de 1730 à 1732, et, en 1738, il passa trois mois près d'eux à Londres.

C'est, dit-on, de l'Allemand Hinckman qu'il prit le goût de l'histoire naturelle. Mais on ne s'explique pas fort bien comment, dès 1733, à vingt-six ans, il peut se faire élire membre adjoint de l'Académie des sciences, car ses traductions de la Statique des végétaux, de Haies, et du Traité des fluxions, de

i. Th. Foisset, le Pri^sident de Brosses.

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