Lettre à l'abbé dOlivet, de Vieuue, 10 mai 17i
aimait, nous apprend-il', la paix par-dessus toutes choses, mais point par-dessus VEsprit des lois, et l'Esprit des lois fût resté sans doute à l'état de projet imposant, si son auteur n'avait uni à l'aclivité la plus active et la plus pénétrante la plus inaltérable sérénité. « Pour moi, écrivait-il, je ne sais si c'est une chose que je dois à mon être physique ou à mon être moral, mais mon âme se prend à tout. Je me trouvais heureux dans mes terres, où je ne voyais que des arbres, et je me trouve heureux à Paris, au milieu de ce nombre d'hommes qui égale les sables de la mer. « Il l'écrivait à Maupertuis (2o nov. 1746), alors retiré à Berlin, et ce n'est pas sans une secrète ironie peut-être qu'il exposait son tranquille optimisme à ce pessimiste amer, dont il disait, trois ans après : « M. de Maupertuis, qui a cru toute sa vie et qui peut-être a prouvé qu'il n'était point heureux, vient de publier un écrit sur le bonheur^. ■>•> On se tromperait si l'on croyait que cet optimisme n'est que le fruit banal d'un climat et d'une vie faciles : le physique et le moral, pour parler comme Montesquieu, s'y confondent, et le moral a été formé par une forte éducation familiale et classique, par le contact avec les étrangers, par des habitudes laborieuses qui, chez un Méridional, supposent un effort paisible, mais suivi, sur soi-même. Faut-il dire pourtant, avec M. Sorel, qu'on retrouve partout chez Montesquieu l'esprit de stoïcisme amendé par l'humanité française et imprégné d'humanité moderne? Montesquieu est stoïcien à peu près de la même façon que l'épicurien Montaigne : il l'est par les souvenirs, par l'imagination, beaucoup plutôt que par la nature. Un stoïcien n'eût pas écrit le Temple de Gnide, ni ces vers galants où Anacréon est opposé et préféré à Caton d'Ulique, car Montesquieu semble ne s'être fait poète, dans ses rares loisirs, — si c'est là être poète, — que pour prôner une aimable facilité de mœurs :
Nous n'avons pour philosophie Que l'amour de la liberté...
On manque, à force d'être sage, De raison.
Dans son Discours sur Cicéron, il fait un grand éloge des traités philosophiques que l'orateur romain nous a laissés, et il y vante surtout un certain air de gaieté, qui attire à la vertu