C. de Litt. — Mo.NTESQtiED
d'une façon plus insensible, mais plus sûre, que celle de Sénèque et de ses semblables, « gens plus malades que ceux qu'ils veulent guérir, plus désespérés que ceux qu'ils consolent, plus tyrannisés des passions que ceux qu'ils en veulent affranchir ». Mais, épicurien surtout par l'humeur, il est stoïcien par l'esprit : ce n'est pas du pur épicurisme qu'il pouvait attendre la règle de conduite et de travail dont il avait besoin pour mener à bien son œuvre immense.
Cette œuvre, il la poursuivait tantôt dans la paix de la Brède, tantôt dans le tourbillon de Paris. « Moins on travaille, a-t-il dit*, moins on a de force pour travailler. » Le contraire n'est pas moins vrai : plus Montesquieu travaillait, plus il activait en lui la faculté de travailler vile et bien. Mais le travail du cabinet ne l'absorbait pas tout entier. Habile et probe négociant, il répandait à travers l'Europe la réputation de son vin aussi bien que de ses livres. Il se promène « du matin au soir, en véritable campagnard », et jouit de ses prés. Certes, il ne sent pas la nature comme le fait un Jean-Jacques Rousseau ; mais il a le goût vif de la vie provinciale et rurale, et dans son bonheur de propriétaire il y a de la fierté, car la Brède, c'est son œuvre presque autant que les Considérations : u Je puis dire que c'est à présent un des lieux aussi agréables qu'il y ait en France, au château près, tant la nature s'y trouve en robe de chambre et au lever de son lit^. » Ici, comme souvent chez Montesquieu, un sentiment naturel revêt une forme cherchée. Mais que seraient Montesquieu et Butfon sans la Brède et sans Montbard? Notons que tous deux, à peu près seuls en leur temps, ont composé, sans fièvre, une œuvre une, grande et désintéressée; que BulTon, à Paris, soupirait après la tranquillité de, la campagne, et que Montesquieu, tout en sentant le besoin de s'appuyer sur Paris , aimait assez peu « cette ville qui dévore les provinces et que l'on prétend donner du plaisir, parce qu'elle fait oublier la vie^ »; que tous deux enfin, et cela devait être, aimaient peu Voltaire. « Voilà donc Voltaire qui paraît ne sa-