I.eltre à M""> Necker, li juillet
BUFFON t>
n'a connu que la passion du travail et de la vérité; il n'a vécu que pour sa vaste entreprise. Sachant que « tout est cabale, même dans les sciences », il dédaijiçnaitles outrages des envieux : « Chacun, s'écrie-t-il, a sa délicatesse d'amour-propre : la mienne va jusqu'à croire que de certaines gens ne peuvent même ])as m'offenser... J'ai toujours pensé qu'un homme qui écrit doit s'occuper uniquement de son sujet et nullement de soi'. » Le souci toujours présent de son œuvre lui inspire « l'horreur des chicanes- » qui en interrompraient le cours. Plus vraiment fort eu cela que Montesquieu, s'il ressent profondément les offenses, il dédaigne de les relever. 11 abandonne à d'autres les triomphes d'un jour; il sourit de leurs émotions fiévreuses. <t Je voyais souvent Piron, dit-il, et j'étais témoin de ses anxiétés la veille des premières représentations de ses pièces. Mais qu'est-ce qu'un jour d'attente? Les premières représentations des miennes duraient des années. » En peignant le sage, maître des événements, toujours occupé à étendre ses connaissances, et jouissant de tout l'univers parce qu'il jouit de luimême, c'est son propre portrait que Butfon nous trace. 11 avait la haine de l'ennui, « ce triste tyran des âmes qui pensent^ )>. Mais, comme il le remarque, c'est un mal qui ne s'attaque point aux intelligences laborieuses. Une seule chose pouvait le fatiguer, et c'était le repos.
C'est de là que vient l'unité si parfaite de sa vie. Sa correspondance a été publiée; mais on serait déçu si l'on y cherchait d'autres émotions et d'autres pensées. A peine, au début, quelques lettres nous révèlent un Buffon jeune, mondain, passionné pour le plaisir et le jeu, capable de ne pas reculer devant une aventure ou devant un duel. Mais ailleurs, à travers les petitesses de la vie commune, on voit se dresser la grande œuvre. C'est que l'âme de Buffon était envahie tout entière par cet uniquesouci, qui l'accompagne dans le tumulte de Paris comme dans le silence de la Bourgogne, au Jardin du roi comme à Montbard.
Le véritable secret du génie de Butfon, c'est à Montbard qu'il faut le demander. « Chacun est flis de la terre qu'il habite. » Cette vue nouvelle, devenue banale plus tard, Butfon, un des premiers, l'a indiquée*. Au fond, la contrainte des relations
\. Lettre ."i l'abbi- Leblanc. 21 mars 1750. — Epoques île la nature, i. 1. Lettre ù M'"" Daubenton, 9 mars 17S6. Voyez les lettres aux abbés Leblanc et Bexon et à de Brosses, 16 févr. et 21 mars 17'60', -Il nov. 1773, 8 août 1779. 3 Introduction à l'histoire de l'homme. , 4. Quadruiiédes : le Lion.
mondaines, le « tourbillon de Paris », lui pesaient; il y passait quatre mois à peine, puis s'enfuyait à Montbard. C'est qu'à Montbard il était maître de lui-même, et que ses jardins lui donnaient cette solitude vers laquelle il pousse un cri d'envie, quand les importuns l'assiègent : « La tranquillité du cabinet me fait autant de bien que le mouvement de Paris me fait de mal... J'aimerais mieux passer mon temps à faire couler de l'eau et à planter des houblons'. » Ce vaste parc de Montbard était une merveille de verdure construite sur un rocher; il y avait multiplié les sentiers et répandu les tleurs à profusion. 11 avait besoin du grand air, et pensait mieux dans la grande élévation de sa tour.
Hérault de Séchelles, qui visita Montbard en 1783, nous a laissé des détails précis sur le milieu où travaillait ButTon el sur sa méthode de travail-. Le parc était composé de treize terrasses, d'où l'on découvrait un vaste horizon de prairies et de vignobles, de plantations, de charmilles, de volières pleines d'oiseaux étrangers. Dans le pavillon nommé tour Saint-Louis, se trouvait un cabinet fort simple : « Sous une voûte assez haute, à peu près semblable aux voûtes des églises et des anciennes chapelles, dont les murailles sont peintes en vert, il a fait porter un mauvais secrétaire de bois, au milieu de la salle, qui est carrelée, et devant le secrétaire est un fauteuil : voilà tout. Pas un livre, pas un papier.» ButTon n'y travaillait qu'en élé. C'est dans un autre cabinet qu'il a écrit une grande partie de ses ouvrages. Ce cabinet, ouvert, comme le premier, par une porte verte à deux battants, était carrelé aussi, garni de boiseries, tapissé d'images d'oiseaux et de quadrupèdes. On y voyait un canapé, quelques chaises couvertes de cuir noir, une petit(^ table noire chargée de manuscrits, un secrétaire en noyer où il écrivait; en face, le portrait de Newton.
1. Lettres ù M»"- Daubenton, 28 nov. 1777; ù Bexoii, 12 août 1781 ; à Leblanc, 22 février 1738.
2. Voyage à Monibard, ouvrage posthiinie. • — « Les dispositions générales do l'habitation de Monlbaid n'ont pas changé depuis Rufl'on. Le modeste parterre qui l'accompagne est encore à peu près tel qu'il existait au xvni» siècle. Rien non plus n'a été changé dans le parc, cadeau de Louis XV, qui fait suite à ce parterre. Vu de ia grille extérieure, ce parc paraît immense, et cependant il est vraiment petit; il a cela de particulier qu'on peut s'y égarer et s'y perdre en tournant jiour ainsi dire sur place, tant l'espace a été bien ménagé, et les allées disposées avec intelligence. Sans s'éloigner de plus de dix pas de son cabinet de travail, Bull'on pouvait s'y créer une iiromenade aussi solitaire que s'il était allé la chercher à uu kilomètre. Ceux qui m'ont précédé à Montl)ard et qui ju-étendent avoir trouvé le cabinet de travail dans l'état où il était du temps de liull'on ont été plus favorisés que moi: je n'y ai trouvé que les quatre murs nus. Ce cabinet est placé dans le parc même... » (MoNTiir.uT, Souvenirs de lUnuujoyiin.)
Dès cinq heures du matin, BufTon se levait, dictait ses lettres, réglait ses affaires. A six heures, il montait à son cabinet, en traversant ses jardins, dont il refermait les grilles derrière lui. Qu'il écrivît dans son cabinet ou qu'il se promenât dans quelque allée voisine, il était désormais tout à son travail, et sa solitude était respectée de tous. A neuf heures, il déjeunait dans son cabinet (deux verres de vin, un morceau de pain), puis recommençait à travailler jusqu'à une ou deux heures. Alors il revenait au château et y dînait. Après le dîner, il sommeillait une demi-heure dans sa chambre, faisait seul une promenade, retournait, à cinq heures, à son cabinet, où il restait jusqu'à sept heures. De sept heures à neuf, il se reposait dans la vie de société et de famille. A neuf heures, il se couchait.
Combien de gens encore ne sauraient se le figurer qu'en manchettes de dentelles et en habit doré ! Pourtant, la tradition des manchettes estime invention du prince de Monaco; riiabit doré des dimanches, une plaisanterie de Saint-Lambert prise au sérieux. Budbn était au-dessus de ces petitesses : il ne consacrait que peu de temps à sa toilette, et, ne voulant même pas perdre ces courts moments, il gardait près de lui son secrétaire, qui continuait à écrire sous sa dictée. Ce personnage, qu'on voudrait nous représenter impassible dans sa solennité, cause avec une bonhomie familière à la table, où il se délasse des travaux de la journée. Parfois, il est vrai, il récite avec complaisance quelque belle page de ses œuvres, ou préside, avec sa majesté un peu dédaigneuse, à une discussion sur les sujets qu'il aime à traiter. Alors il s'émeut, sa parole s'anime, s'élève, et rappelle son style. Mais il s'arrête bientôt, refuse de conclure, et s'écrie, d'un ton qui n'admet pas de réplique : « Nous ne sommes pas ici à l'Académie ! »
M}^" de Lespinasse, si délicate, l'avait attiré dans son salon et se promettait de recueillir, avec une piété attentive, les moindres mots qui tomberaient de sa bouche. « La conversation, dit Morellet, ayant commencé, de la pari de M"° de Lespinasse, par des compliments flatteurs et lins, comme elle savait les faire, on vient à parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M. Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion difficile et rare : « Oh! « diable ! dit M. de Bulfon, la tête haute, les yeux à demi fermés, « et avec un air moitié niais, moitié inspiré, oh! diable! quand « il est question de clarifier son style, c'est une autre paire de « manches. » Ace propos, à cette comparaison des rues, voilà
M'"' de Lespinasse qui se trouble; sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil, répétant entre ses dents :« Une « autre paire de manches! claritier sonsljle ! » Elle n'en revint pas de toute la soirée i. » M"« de Lespinasse eût été moins émue si elle avait rétléchi que cette intelligence laborieuse avait besoin de se détendre. Buffon s'éyayait comme il travaillait, par système. Mais il n'était pas systématiquement trivial, et nous savons par M°''= de Genlis ce qu'étaient les diners du Jardin du roi :
J'ai diné, ces jours passés, chez M. de Buffon ; il y avait beaucoup de monde, la société était toute composée de savants et de littérateurs. J'étais, dans ce cercle imposant, la seule ignorante ; cependant le ton de la conversation était si naturel, on causait avec tant de bonhomie et si peu de prétention, que je me trouvais là parfaitement à mon aise. Je dîne tous les quinze jours chez M. de Buffon, et j'y trouve toujours cette aimable simplicité ; c'est le maître de la maison qui l'inspire : il en a tant lui-même ! Personne, en sa présence, n'ose montrer de la pédanterie ou prendre un ton dogmatique et tranchant. Il n'aime ni les discussions ni les entretiens scientifiques; il dit que la conversation doit être un délassement, et que, pour être agréable, il faut qu'elle soit un peu frivole. Comme je lui disais que j'étais charmée qu'il eût cette opinion ([ui me convient si bien, il me conta qu'une femme nouvellement arrivée à Paris, et voulant voir une assemblée de beaux esprits, vint dîner chez lui, imaginant (ju'elle entendrait des choses merveilleuses. Elle écoutait avec la plus grande attention, et s'étonnait de ne rien recueillir de remarquable; mais elle jiensa que l'on réservait les bons mots pour égayer le dîner. On se mit à table : alors son attention redoubla : on ne parla que de bonne chère, on ne disserta que sur la bonté des vins de Bourgogne et de Champagne ; et. au second ser- •vice, la dame étrangère, perdant patience, se pencha vers son voisin en lui disant tout bas : « Mais quand donc ces messieurs commenceront-ils? »
A Montbard, il se sentait plus à son aise encore dans un cercle plus étroit d'amis et de parents. On a trop souvent célébré en lui les facultés de l'intelligence aux dépens de la sensibilité du cœur. Personne, pas même Montaigne, n'a parlé de l'amitié avec plus de délicatesse : « C'est, de tous les attachements, le plus digue de l'homme : l'amitié n'émane que de la raison, l'impression des sens n'y fait rien : c'est l'àme de son ami qu'on aime, et, pour aimer une âme, il faut en avoir une- ». Sérieux en tout, c'est avec un soin presque déliant qu'il choisit le petit nombre de ses amis; mais autant il est attentif à se défendre contre la foule des amis intéressés, autant il s'abandonne aux amis, trop rares, dont il a éprouvé le dévouement sincère. Chacun a son mérite propre, qu'il a tlécouvert et ilont il sait tirer