‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 125 sur 153 · I. Lettres du 12 janvier 1780 et du 13 janvier · texte numérisé non relu

I. Lettres du 12 janvier 1780 et du 13 janvier

sionnés au fond. Bufîoii disait de M"^ Necker que dans ses moindres billets il retrouvait quelques-unes de ses pensées. Lorsqu'il lui écrit, son style, d'ordinaire si calme, devient presque lyrique. Il semble qu'ils aient l'un pour l'autre un culte mêlé d'admiration et de passion. Mais la passion véritable, Buffon ne pouvait la connaître : son âme était prise par une passion qui n'admettait point de rivale. A quarante-trois ans, pourtant, il chercha et trouva le bonheur dans un mariage d'amour avec M""^ de Saint-Belin. Il vécut avec elle dans une étroite intimité, « sans distraction comme sans nuage' ». La mort de de M™'= de BufTon lit bien voir qu'il n'était impassible qu'à la surface : son travail en fut interrompu, et, poui' la première fois, il connut le découragement. C'est assez pour montrer combien le coup l'avait profondément atteint.

Mais il avait l'ambition de se survivre à lui-même en rendant digne de lui le fils qui devait porter son nom. Malgré des dissentiments passagers, lui-même avait été fils respectueux; sa douleur fut sincère lorsqu'il vit mourir ce père qui s'associait h sa gloire, cette mère d'une intelligence supérieure à laquelle il se rattachait par système et par orgueil. La forte éducation ([u'il avait reçue, il voulait la transmettre à son flls. Pour accomplir son devoir paternel, il descend jusqu'aux minuties les plus importunes, choisit des précepteurs qu'il surveille, se fait envoyer à Montbard des devoirs qu'il renvoie corrigés au collège du Plessy, insiste sans cesse sur la nécessité du travail et s'afflige quand ses exhortations demeurent inutiles. Dés l'adolescence, il traite cet enfant en homme, et l'envoie chercher, dans un long voyage à travers l'Europe, les leçons viriles capables de tremper un caractère. De loin, il réveille sa paresse ou contient sa fougue, le loue avec chaleur, le réprimande avec indulgence. Cette absence lui ôte « le so?îimeil et la force de penser » ; mais il se garde d'abréger la durée de l'épreuve ; il faut qu'elle soit complète, et elle le sera si son fils rapporte de ses voyages une précoce expérience, l'horreur du faste, «la satiété du grand monde ^ ». Il ne pouvait prévoir que, dix ans après, ce fils monterait sur l'échafaud, et dirait au peuple avant de mourir : « Citoyens, je me nomme Buffon. »

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