Condorcet, Elof/e de Buffon
i. Lettres ù son fils, des 2T mai, 18 aoiU, 0 et 10 septembre ITSi; ù Bexon, du 2'i février 17S3.
Biiffoii et les phiiosoplies couteiiiporaiiis. — Son urfliodoxie religicnse.
Mais Butïon, malgré les apparences, est de son temps, et nous ne croyons pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire : u 11 n'a pas de date; il vit dans le temps indéfniijhors de son siècle. » Il était bien de son temps, celui qui écrivait avec orgueil : « L'esprit humain n'a point de bornes ; il s'étend à mesure que l'univers se déploie. L'homme peut donc et doit tout tenter; il ne lui faut que du temps pour tout savoir'. » Il est philosophe, bien qu'il tienne à garder son indépendance vis-à-vis des philosophes. « Pour voguer à pleines voiles, dit Marmontel, ou du moins pour louvoyer seul et prudemment parmi les écueils, il aima mieux avoir à soi sa barque libre et détachée-. » Mais Marmontel a tort de ne voir là qu'un calcul. Sans doute Butfon pouvait se sentir mal à l'aise dans un milieu où ses vues systématiques étaient plus librement discutées; mais, en demeurant à l'écart, il avait une ambition plus haute que celle de plaire à un prince peu favorable aux idées nouvelles. Le plan de sa vie était d'avance arrêté, le temps mesuré si bien qu'il n'y restait plus de place pour les discussions étrangères.
Cet isolement nécessaire, s'il avait sa grandeur, avait ses dangers. Grimm, qui montre l'Académie partagée entre deux coteries, ajoute (mai 1771) : <( Il y a aussi de ces âmes fières et libres qui dédaignent d'être d'aucun parti, comme M. de lîuffon, et que leur neutralité expose à la calomnie des deux factions. M Accoutumé à se tenir dans une région plus sereine, Bulfon avait horreur de l'esprit de secte, mais non de- l'esprit philosophique. Jeune, il fréquentait les salons de d'Holbach, de M"'^ Geoffrin et de M°^« d'Épinay. En pleine possession de sa renommée, il ne cesse de s'intéresser au succès de l'Encyclopédie, dont on lui communique les premières épreuves, et qu'il appelle un très bon ouvrage*. Il loue sincèrement d'Alembert. Mais il entend ne point se passionner. Il ne se croit pas forcé
t . Di'gén/'ration des espaces.
1. Mémoires d'an prre pour servir à l'instruction de ses enfants. J. Lettres à Formey, 0 décembre 1750; ù l'abbé Leblanc, 2i avril ITol ; à Rufley, t; janvier 1755.
de répondre aux attcaques brutales de Condillac, qui, dans son Traité des animaux, Vinsulte après l'avoir copié : ce n'est, à ses yeux, qu'un philosophe sans philosophie. Helvétius, au retour de chaque automne, passe quelques jours à Montbard. Cette amitié n'empêche pas Buffon de lui dire : « Vous auriez mieux fait de faire un livre de moins et un bail de plus dans les fermes du roi. » En réalité, Buffon est éloigné des philosophes beaucoup moins par sa doctrine que par son caractère : « Le vrai bonheur, écrivait-il •, est la tranquillité; le premier moyen de se la procurer est de la donner aux autres, et de laisser, comme disent les moines, mundum ire qiiomodo vadit; au lieu que, sous le prétexte de faire plus de bien, on fait nécessairement mille fois plus de mouvement qu'on n'en devrait faire, et c'est ce mouvement qui trouble et perd tout. »
Avec de tels principes et un tel tempérament, il était mal disposé à comprendre Voltaire, en qui il reconnaissait volontiers « un très grand homme et un homme très aimable^ », mais qui étail trop militant à son gré. L'un avait la facilité brillante, qui éblouit et entraîne, l'autre cette longue patience avec laquelle il a confondu le génie, et qui en est du moins le meilleur instrument. Voltaire avait à Ferney son Montbard; mais il ne s'y était retiré que pour mieux être à tous. Du fond de sa solitude silencieuse, Buffon le trouvait « furieusement babillard ». Absorbé dans la méditation de son œuvre unique, il souriait des prétentions de Voltaire à l'universalité-'. Le premier, d'ailleurs, son rival l'avait frappé dans ce qu'il avait de plus cher, son système. Plusieurs lettres de Voltaire à Helvétius (sept, et 3 oct. 1739, 27 oct. 1740) prouvent qu'il entretenait alors avec Buffon des relations fort amicales; il l'enviait de réunir les deux- conditions nécessaires pour être heureux, « le corps d'un athlète et l'âme d'un sage ». Mais en 1746, dans la Dlfinerlation sur les changements arrivés dans notre globe, et surtout en 1749, dans un Mémoire anonyme adressé à l'Académie de Bologne, il attaqua les idées de Buffon sur la formation des montagnes, ouvrages des eaux. Les poissons et les coquillages pélriflés qu'on retrouvait sur les sommets de ces montagnes ne l'embarrassaient pas : n'avaient-ils pas pu, les uns être jetés là par des voyageurs, les autres y être apportés par des pèlerins? Attaqué sur ce terrain, Bulfon s'y sentait