Epoques delà nature, vu
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S'il parut à Versailles, c'est quand la nécessité l'y conlraignit, pour remercier de l'érection de sa terre en comté, ou remplir ses devoirs de directeur de l'Académie. Le roi lui savait bon gré de n'être pas un novateur; mais M™" de Pompadoiir l'honorait de ses défiances. Visité, comblé de présents par les souverains, Buffon n'est pas ébloui de ces hommages. (( J'aurai dans quelques jours la visite de l'abbé de Bourbon, et je n'en serai pas fâché : car j'aimais son père, qui, quoique roi, était un homme aimable. » Ailleurs il remarcjue, avec une surprise un peu maligne, que le prince Henri de Prusse a de l'esprit et des connaissances, « quoique du sang des rois ^ ».
11 est vrai qu'il blâmait fort son iîis d'avoir négligé de mettre un grain d'encens dans sa lettre au grand Frédéric. Il est vrai aussi que, rival de Voltaire en flatterie, il jugeait Catherine II « supérieure à tous les grands hommes », qu'en quatre lignes d'elle il voyait renfermée toute l'essence de ses ouvrages, et que, l'entretenant de Constantinople, il prenait le soin bien superflu d'assigner comme rôle à la Russie la réhabililation de cette partie croupissante de l'Europe-. Mais, alors même qu'il tlatte, il ne s'abaisse pas. Parmi les compliments de cour se glisse parfois un mot simple et fier, qui, au lieu du courtisan incliné, nous montre l'homme debout : celui-ci, par exemple, adressé à Catherine, et digne d'elle comme de Buffon : « J'ai pensé que c'était un présent de souverain à souverain. »
Itiifl'oii sa\aut.
Ceux qui n'ont pas éclairé VHistoire naturelle en lui rendant sa vraie place à côté de VEncijclopédie n'ont pas eu de peine à montrer ce qu'elle a de systématique à l'excès, d'incomplet et d'inexact, de chimérique même. Leur érudition plus sûre a triomphé de ce qui est tout à la fois la faiblesse et la gloire non seulement de Bulfon, mais de son époque, époque aventureuse, où les meilleurs esprits, affamés de vérité, demandent aux hypothèses les solutions que la science ne pourrait leur donner assez tôt.
1. LêUres à M-ne Necker, 4 août 1784, et k RufTey. IS août 17S4. ■1. Lettres des 14 déc. 1781 et 23 avril 178^,
Chez Buffon, plus que chez tout aulre, Fimagination est la faculté dominante. Cette maîtresse d'erreur était d'autant mieux écoutée que le silence du cabinet et de la solitude lui donnait un degré de puissance extraordinaire. Vivant dans un monde ■à part, absorbé dans une contemplation complaisante de ses théories, il se hâtait trop de conclure des fails aux principes, et d'abandonner le réel pour courir au possible. Ainsi, l'expérience étail la base d'un système qui parfois n'avait rien d'expérimental. De Brosses avait raison de souhaiter que Butfon se livrât moins à sa riche imagination et fût moins ambitieux d'être chef de secte. Mais il souhaitait l'impossible. L'imagination pour Buffon était une alliée naturelle et nécessaire de la raison. C'est elle qui lui permet de pénétrer « dans cette profondeur du temps oii la lumière du génie semble s'éteindre ^ », et qui fait revivre à ses j^eux les âges disparus, avec une précision si saisissante, qu'il semble parfois en être, non pas l'historien, mais le témoin. Grâce à elle, s'il n'arrive pas toujours au vrai, il atteint toujours le vraisemblable. Tous les problèmes sont agités : les mondes qui peuplent l'espace ont-ils leurs habitants ? La terre refroidie ne cessera-t-elle pas un jour d'avoir les siens? Le soleil ne s'éteindra-t-il pas? IS'e pourra-t-on jamais réduire les volcans à l'impuissance, se frayer un passage à travers les glaces du pôle, peut-être même opérer la transmutation des métaux?
Respectueux des opinions reçues, Butfon est résolu à ne pas subir leur tyrannie. Malgré son penchant à la confiance, il ne va jamais jusqu'à l'aveugle crédulité. L'enthousiaste devient sceptique, lorsqu'il le faut, et son scepticisme est aimable : « Je vous renvoie, écrit-il à Guéneau (octobre 1776), la mâchoire du prétendu géant, qui n'était qu'un petit âne; car j'ai eu sous les yeux la mâchoire d'un grand homme et la mâchoire d'un ânon, à laquelle celle-ci ressemble en perfection. » Souvent, d'ailleurs, il sait reculer devant les hypothèses les plus séduisantes, ou, s'il les accueille, il se défend de vouloir les imposer ; il n'a d'autre prétention que de les soumettre au jugement de tous, et d'aider pour sa part aux progrès généraux de la science. On a trop vanté le " romancier » pour se dispenser de rendre justice au savant, à l'observateur consciencieux qui associe le premier à la description extérieure la description analoraique-, prodigue les expériences, accumule
i. Epoques de la nature: début général.
2. « i/iiitéi'ieur, dans les êtres vivants, est le l'onil du dessin de l;i nature : l'ex-
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les témoignages, et, s'il se trompe parfois, n'essaye jamais de nous tromper. M. Flourens l'a vengé de ces dédains immérités : il montre que partout, dans Vlltsloire naturelle, les conjectures reposent sur des faits, qu'à chaque système correspond une lliéorie vraiment scientifique. Pénétrant à sa suite dans celte intelligence ouverte et sincère, nous y assistons au progrès continu des idées, qui se corrigent et s'élargissent de plus en plus. Avec lui, nous admirons en Bulion le prédécesseur de Cuvier, le génie dont la divination, étrangement perspicace, reconstitue l'histoire de l'univers et des évolutions successives du globe terrestre, ressuscite les espèces perdues, proclame l'unité des races humaines, conçoit l'unité de plan du règne animal, fonde la philosophie de la science, et, alors même qu'il s'égare, éveille la curiosité, passionne les esprits, en leur découvrant de longues perspectives, qu'ils n'avaient pas jusqu'alors soupçonnées.
M. F'aguet, de nos jours, a été plus loin : réagissant contre l'exagération de ceux qui ne voyaient en BulTon qu'un théoricien systématique et aventureux, il a vanté le « grand, et patient, et humble, et soumis observateur », l'expérimentateur infatigable; il nous l'a montré dans son laboratoire, penché, et la loupe à son œil de myope. Buffon savait assurément que la méthode expérimentale est la seule vraiment scientifique : il le disait dès 1733, dans la préface de sa traduction de la Statique des végétaux de Haies; il y insiste avec beaucoup de force dans son Biscoitrs sur la manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle. Une série de mémoires scientifiques, qu'il écrivit de 1737 à 1747, atteste des expériences nombreuses et suivies; il en fit d'autres plus tard dans ses forges de Montbard; il s'associa, autant que sa myopie le lui permettait, aux travaux microscopiques de Needham. Mais l'intuition quelquefois devançait l'expérience, et la main ne faisait ensuite « que confirmer ce que la vue de l'esprit avait aperçu* ». L'homme qui a tracé ce « grand tableau de spéculations suivies- » n'a pas été, ne pouvait pas être un savant semblable à ceux de notre temps; mais entre les savants, de tous les temps, il garde sa
téviour n'en est que la surface, ou nicnie la draperie. » {Quadrupèdes : l'Unau et l'Ai.) 11 est vrai qu'il décrivait plus volontiers l'extérieur; mais en exigeant de ses collaborateurs, quand il ne se l'imposait pas à lui-même, l'étude de l'organisation iutime des êtres, il a été l'un des fondateurs de l'anatoniie comparée.