Qualrnpèdcs : l'Ane
Mais il serait trop facile de célébrer la supériorité de l'esprit sur la matière inanimée. L'homme ne sera vraiment f^rand que si, après avoir asservi les forces matérielles, il se montre digne de commander à la nature vivante. De là ce rapprochement et celte opposition sans cesse renouvelés des animaux et de l'homme, ennemi redouté des espèces sauvages, maître paisible des espèces domestiques, capable de modifier, en les perfectionnant, leur forme extérieure comme leur caractère. Celte préoccupation constante, qui fait l'unité de tout le syslème, en explique aussi les contradictions apparentes. Comme il a pour objet de glorifier l'homme aux dépens de l'animal, ButTon semble prendre plaisir, tantôt à abaisser, tantôt à exalter l'intelligence de nos plus fidèles serviteurs. C'est que le péril est double : il faut éviter également et de trop rapprocher l'animal de l'homme, de peur de les confondre, et de trop l'en séparer, de peur de rompre entre eux tout lien et loute sympathie. Avec une hauteur d'orgueil un peu cruelle, Buffon oppose l'être qui pense aux êtres qui ne pensent point. Ici, la volonté libre, éclairée et dirigée par la raison; là, rien qu'une machine inconsciente, aux mouvements automatiques. Quelle distance infinie entre le plus parfait des animaux, dont l'industrie, toujours uniforme, n'est pas susceptible de progrès, et l'homme, « capable de reconnaître toutes les puissances et de découvrir par ses travaux tous les secrets de la nature' »! Et pourtant que de ressemblances extérieures! que de similitudes morales! Et comment s'intéresser aux animaux, comment les comparer à nous, s'ils n'ont rien de nous? Il faut bien que Buffon se relâche alors de sa rigueur première et quil déclare les animaux capables de tout, excepté de raison. Lui qui a voulu vivre au milieu d'eux pour les mieux observer, lui qui connaît leur langage, qui rend hommage à leurs vertus privées, il sait oublier parfois sa supériorité d'homme et s'abaisser jusqu'à l'animal, ou plutôt l'élever jusqu'à lui. « Les animaux, dit M"« INecker, semblaient être les plus éloignés de nous, et l'art de Buffon a été de les en rapprocher sans cesse. » Au xviu" siècle, il lit ce que la Fontaine avait fait au xvii« : il mit les bêtes à la mode, et Voltaire, qui ne s'attendrissait pas aisément, après avoir caressé les bœufs de Ferney f[ui lui faisaient « des mines- )>,trai-
1. Déyéni'-ralion des espaces. Cf. Introduction à l'histoire de l'homme. — Quadrupèdes: Nos indiijènes domestiques.
2. LeUres ;i Montlivon, 1700 ; ù d'Argental, 19 mars 1761 ; à Bourgelat, 18 mars
lait sur le pied d'égalité, sans trop d'ironie, « les animaux, nos confrères ».
Daubenton n'avait donc pas tort de voir dans les descriptions de Buifon des peintures de caractères. Décrire, c'est encore comparer; car les animaux sont jugés comme les hommes: ce sont les sentiments, les qualités ou les vices de l'homme qu'on leur prête. Dans cette galerie de portraits si variés, Buffon est moins naturaliste que peintre, et l'avoue. A la description, d'autant plus froide qu'elle est plus détaillée, il oppose la peinture, qui saisit les traits saillants, garde l'empreinte de l'objet et lui donne la vie ^ Il définit peu, car la nature ne connaît pas nos définitions; il ne divise que par grandes masses, mais il décrit, et, en décrivant, il peint, rien n'étant bien défini que ce qui est exactement décrit, et rien n'étant bien décrit que ce qui est peint avec vérité. Lors même que les descriptions de ïllistoire naturelle devraient être appréciées au seul point de vue de la science, il ne serait point malaisé d'en louer la précision consciencieuse, l'enchaînement à la fois logique et naturel, l'art méthodique qui fait correspondre à la peinture physique la peinture morale, au témoignage des anciens les observations des modernes, de BulFon lui-même, de ses collaborateurs et de ses innombrables correspondants, enfin la bonne foi avec laquelle les objections sont discutées, les erreurs avouées et aussitôt corrigées. Pour apprécier avec justice les portraits d'animaux, il faudrait ne pas les détacher du cadre d'idées générales où Buifon les a placés. Mais, si on les en isole, ce qu'ils peident en valeur scientifique, ils le regagnent en valeur morale.
Le monde, a-t-il écrit, est « un théâtre toujours rempli^ ». Image du monde, YHistolre naturelle dorme l'illusion d'un spectacle toujours nouveau, dont les auteurs se groupent ou s'opposent entre eux, les uns se faisant admirer au premier plan, les autres relégués au second ; les uns parés de toutes les vertus héroïques ou gracieuses, les autres chargés de tous les vices. Sans doute l'exactitude rigoureuse en soulfre, mais l'intérêt dramatique y gagne. En vain Butïon promet de n'apporter dans sa lâche ni admiration ni mépris^; involontairement il se passionne; il a ses amis qu'il exalte, ses ennemis qu'il accable ses « bêtes noires », selon le mol de >isard. Par une sorte