‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 134 sur 153 · C. de Litt. — Buffon · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Buffon

2G COURS DE LITTERATURE

le voici qui remonte sans eli'orl delà familiarilé à l'éloquence. 11 lui a suffi de regagner le cabinet où l'attend la page inachevée et la contemplation interrompue.

Lui-même a dévoilé, dans le Discours sur le sti/le, le secret de sa manière d'écrire. « Le st3'le n'est que l'ordre el le mouve-' ment qu'on met dans ses pensées. » Si on lui applique cette déQnition célèbre, on se convaincra qu'il a eu pour unique ambition de faire passer dans son style l'unité et la variété de la nature. L'ordre, en elfet, n'est que l'unité, et le mouvement, qu'est-ce autre chose que cette variété, sans laquelle rien n'est vivant dans les œuvres de l'homme comme dans celles de Dieu?

C'est l'unité du style qui en fait l'harmonie. Vicq-d'Azyr remarque justement qu'on a tort d'isoler de Vlllstolre naturelle certains morceaux éclatants; pris à part, ils pourraient justifier des reproches, qui tombent d'eux-mêmes, si on les replace dans le tout indestructible dont ils font partie. Le « grand phrasier », quoi qu'on en dise, ne fait point de phrases pour le plaisir d'en faire. S'il travaille avec plus d'amour certains tableaux qui prêtent au grand style, ce ne sont pas là des hoisd'œuvre, mais plutôt des ornements, qui fout mieux valoir le fond solide et plus nu de l'éditîce. Comme dans le développement, les idées s'enchaînent dans la période. Toutes les nuances sont indiquées, mais d'un crayon léger, qui n'appuie pas; leur eliacement prémédité met en relief l'idée générale qui les relie et se déroule à travers les replis savants du style. Une lumière égale, qui éclaire plus qu'elle n'échaufTe, est distribuée sur ces périodes, dont plus d'une est un tableau complet. Au premier plan, se détache, en plein jour, l'idée essentielle; au second, dans une sorte de pénombre, se laissent entrevoir les idées secondaires, qui se groupent autour de l'idée maîtresse. Sans doute, l'importance donnée à l'une fait souffrir un peu les autres. De Brosses louait son ami de ce qu'il excellait à généraliser les idées. On serait plutôt tenté aujourd'hui de lui en faire un reproche. Mais Buffon n'était pas de ceux dont la curiosité s'attache à l'accessoire ; c'est l'ensemble qu'il voulait saisir et fixer dans son unité délhiitive.

Uaubenton ; si vous n'étiez pas si loin, on vous enverrait ihi fricot. (Lettre à l'abbé Leblanc, 26 septembre i73S.) On trouve dans la Correspondance une l'oule d'exjiressions aussi peu solennelles que celles-ci : rater la première place, — à propos (Içhottcs, — mitonner su so-n^é, — avoir du gnifjnon,cic. Au reste, lorsqu'on porte sur le style épistolaire de BuU'on un juirenieiit absolu, on devrait se souvenir que beaucoup de ses lettres n'étaient même pas dictées par lui, et que sa sœur ou ses amies de Montbard le suppléaient souvent.

Savant d'ailleurs autant qu'écrivain, s'il recherchait avant fout la simplicité et la clarté, il n'eût pas voulu les conquérir au détriment de la précision scientifique. Il aimait, nous dit son secrétaire, à faire lire ses ouvrages devant lui, mais ce n'était pas des éloges qu'il réclamait, c'était des critiques : il s'assurait ainsi qu'il avait bien employé l'expression propre et claire; il se corrigeait « si sa pensée avait élé mal comprise ». Seul dans son cabinet, il était sévère pour lui-même : par exemple, dans les deux premières rédactions de son portrait du jabiru, il avait appelé les reptiles du nouveau monde « ces productions de la première fange de la terre..., cette fange vivante »; dans la troisième, il écrit simplement : « ces espèces nuisibles ». Quand il corrige ses collaborateurs, c'est presque toujours dans le sens de la précision et de la justesse des termes. Bexon écrivait de l'oiseau-mouche, amant des tleurs: « Il vit de leur nectar. On a dit qu'il mourait avec elles : plus heureux, il habite des climats où elles ne fieurissent que pour renaître et parent tour à tour le cercle entier de l'année.» Buffon abrège et simplifie : « Il vit de leur nectar, et n'habite que les climals où sans cesse elles se renouvellent. » Quand un mot expressif vient sous sa plume, c'est pour remplacer un mot qui rend faiblement l'idée. Bexon écrivait : « La frégate est souvent l'unique objet qui s'oilre entre le ciel et l'Océan aux regards attentifs des voyageurs. » Bulfon substitue : « aux regards ennuyés », et ce seul mot rend au tableau sa vérité*.

Cette revision minutieuse, qui donne au style, sans doute, plus de propriété et de force que de grâce et de souplesse, a pour but moins de polir le style que de le rendre plus intelligible. C'est peu que l'élégance : l'ambition de Butfon est plus digne d'un vrai savant : il poursuit la justesse précise, l'exacte propriété des termes. Pour y atteindre, c'est la langue de tout le monde qu'il emprunte, en l'anoblissant. Sa gloire est d'avoir mis à la portée de tous ce qui n'était jusqu'alors que le patrimoine de quelques-uns. 11 ne travaille son style que pour le plier au rôle qu'il lui destine : être l'agent de propagande, le véhicule de la science à travers le monde.

Seuls, il aimait à le dire, les ouvrages bien écrits sont dignes de passer à la postérité ; mais il avait soin d'ajouter que, pour bien écrire, il fallait bien sentir autant que bien penser, et que l'esprit n'est rien sans l'àme. L'ordre dans le style, c'est la

1. Voyez notre étude sur BufTon au t. VI di^ V Histoire de ta langue et (te lu lit' tcraiure frcou-aise de M. Petit de Jullevillo; Colin.

clarté, la simplicité, l'unité; mais le mouvement, c'est la chaleur et la vie. ButTon n'est pas seulement un artiste consommé. La nature inspire son historien : à ce métaphysicien, épris de la froide régularité des sj'stèmes, elle communique l'éloquence de l'orateur et l'imagination du poète. C'est par ce double mérite que Buffon s'est élevé si fort au-dessus de ces savants contemporains, qui mettaient au service de la science une raison sans chaleur ou une finesse sans profondeur. Il n'a pas et ne veut pas avoir d'esprit : il se contente d'avoir du génie. Ce génie, grave et noble, répugne à la plaisanterie, à l'ironie, dont il use rarement, et où il se sent mal à l'aise. Mais si l'esprit n'est, pour ainsi dire, nulle part, l'éloquence est partout. Les mouvements oratoires abondent, soutenus d'un souffle puissant, si amples dans leur magnificence que Rivarol en compare la grandeur à la tranquille élévation des cieux '. 11 le disait de ces belles pages qui ouvrent les Époques de la nature :

Comme, dans l'histoire civile, on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiffre les inscriptions antiques, pour déterminer les époques des révolutions humaines, et constater les dates des événements moraux ; de même, dans l'histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris, et rassembler en un corps de preuves tous les indices de changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C'est le seul moyen de tixer quelques points dans l'immensité de l'espace, et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps. Le passé est comme la distance; notre vue y décroît, et s'y perdrait de même, si l'histoire et la chronologie n'eussent placé des fanaux, des flambeaux, aux jioints les plus obscurs ; mais, malgré ces lumières de la tradition écrite, si l'on remonte à quelques siècles, que d'incertitudes dans les faits! que d'erreurs sur les causes des événements! et quelle obscurité profonde n'environnent pas les temps antérieurs à cette tradition! D'ailleurs elle ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer comme des ombres qui ne laissent point de traces; et plût au Ciel que le nom de t jus ces prétendus héros, dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire, fut également enseveli dans la nuit de l'oubli! Ainsi l'histoire civile, bornée d'un côté par les ténèbres d'un temps assez voisin du nôtre, ne s'étend de l'autre qu'aux petites portions de terre qu'ont occupées successivement les peuples soigneux de leur mémoire, au lieu que l'histoire naturelle embrasse également tous les espaces, tous les temps, et n'a d'autres limites que celles de l'univers.

Directeur de l'Académie, il était tou.jours prêt à répondre,

1. Conversation de Rivarol avec Chènedollé, citée par Sainte-Beuve, Chaleaul/riiind et sou groupe littéraire, t. Il, p. IG.'i.

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presque àl'improviste, aux collègues qu'il était chargé de recevoir : « Eh bien! disait-il à Diderot, je les louerai, je les louerai bien, et l'on m'applaudira. Est-ce que l'homme éloquent trouve quelque sujet stérile'? » Cette éloquence innée, il la portera dans la science. De là cette préoccupation de l'idée générale, du trait dominant. De là cette gravité jamais démentie, cette chaleur égale et persuasive. Dès lors s'explique la contradiction entre son souci de la forme et son dédain des questions oiseuses de la grammaire. Qu'importent les archaïsmes et les néologismes, les incorrections même? Le grand point, c'est de rendre exactement et fortement la pensée. Toujours occupée de mots, la grammaire sert à faire les livres « qui n'expriment rien, quoique très correctement écrits- ». M'"" Necker assure qu'il ne pouvait rendre raison d'aucune des règles de la langue. En tout cas, il est l'opposé d'un grammairien et d'un puriste. Seul, je crois, entre les critiques, Vinet l'a remarqué avec netteté :

L'extrcme attention que Buffon donnait à son style n'était pas prjcisément grammaticale : ou s'étonne de rencontrer chez, l'un de nos plus parfaits écrivains plus de constructions brisées que chez- aucun autre; son attention portail sûr le rapport de l'expression arec l'idée. Les articulations de la phrase arrêtaient moins siin rcfiard que la cohésion logique de ses parties et sa correction substantielle. La l'hrasp de Buffon, riche et touffue, semble avoir crû d'un seul jet dans son osprit, tant les détails se serrent contre l'idée principale, tant l'idée principale embrasse avec force les accessoires , tant est sensible l'unité de pensée et d'effet. Ce caractère du style de Buffon ne se borne pas à la phrase : la même unité lie les phrases dans le paragiapheet le paragraphe dans le discours. Aucun écrivain n'est plus compact; aucun pourtant n'est moins dur, n'est plus abondant. Les disconvenances grammaticales qu'il offre çà et là sont peut-être un témoignage de sa préoccupation pour un style solide et plein : l'écrirain aime mieux briser sa phrase que sa pensée, ou plutôt, sans qu'il s'en aperçoive, le large flot de sa phrase emporte ou surmonte les règles d'une syntaxe commune.

On aurait tort de croire qu'il se serve exclusivement de la période. Malesherbes jeune écrivait, au milieu du siècle : « Les

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