Lettre de Diderot à M"" Vollan, déc
2. Lettre à M. Lambert, mai 1T87. Bufl'on avait écrit à iM™" de Genlis, le 21 mars 1787 : K Lorsque vous avez peint certains prétendus philosophes, vous n'avez pas échappé un seul des trnits qui les caractérisent. » Cette lettre fit grand bruit dans le monde philosophique. Un M. Lambert, maître des requêtes, avait parié que la tournure employée par Buffon était correcte, et il avait perdu son pari. Bufîon hii
• écrit : « Un verbe neutre peut quelquefois devenir actif, surtout quand il sert à bien exprimer une pensée... 11 est toujours dangereux de plaider devant des juges pour qui la forme est tout et le fond très peu de chose. » Depuis, le Dictionnaire de l'Académie lui a donné raison, et M. Littré cite des exemples analogues de M"« de .•^évisrné et de Bossuet.
;U) COURS DE LITTERATURE
phrases détachées et le style coupé dont M. de Biiffon se sert ici sont actuellement à la mode*. » Si, de préférence, il emploie la phrase périodique, c'est qu'elle se prête mieux au groupement hiérarchique des idées. Mais la forme de la phrase n'est déterminée que par la convenance à ha nalure du sujet.
En même temps que l'orateur construit la phrase, le poète la colore. Le grand coloriste — c'est ainsi que l'appelaient ses contemporains — croit que la prose, plus libre que la poésie, est plus capable de rivaliser avec la peinture. Il reprochait aux poètes du temps de sacrifier aux exigences de la rime la propriété de l'expression et de ne pas savoir peindre la nature-. Ces « poètes sans poésie », il a le droit de ne pas les épargner, car il est plus poète qu'eux. Aussi Voltaire, Thomas, Marmontel, lui reprochent à l'envi d'être poète en prose et lui accordent ironiquement une place distinguée parmi les poètes du genre descriptif. Grimm, qui se tient lui-même en garde contre la poésie séduisante de ce style, nous épargne le soin de répondre à ces critiques en s'écriant : « Si des gens d'un goût sévère lui reprochent un peu trop de poésie dans son style, il faut convenir que ces défauts se pardonnent hien plus aisément que Il sécheresse et la pauvreté qu'on remarque dans d'autres ouvrages philosophiques de notre temps. » Nos critiques ne plaident même plus les circonslances atténuantes. « Le génie de Butl'on, dit Sainte-Beuve, participe du poète autant que du philosophe : il confond et réunit les deux caractères en lui, comme cela s'était vu aux époques primitives... La partie systématique chez lui avait surtout le caractère poétique le plus élevé. » — « Il est le plus grand poète du xvin" siècle, » dit à son tour M. Faguet, car, seul en ce siècle, il a « le grand sentiment de la nalure », une sorte de naturalisme tout antique. La poésie chez lui fleurit comme d'elle-même des choses. Son style, comme celui de tous les vrais poètes, n'impose pas aux objets les plus divers une teinte uniforme; il prend la couleur même du sujel, tantôt riche en métaphores, en rapprochements de mots hardis, lorsqu'il peint les savanes du nouveau monde, où fourmille la vie; tantôt volontairement triste et nu, lorsqu'il décrit les derniers vestiges de la nature mourante, dans le silence éter-
1. Ohscrvnfious sur Vhistob'e r/énéralc ct.pnrticn'ii-rc de Ilnffun et df Daubfinlo». Ce livre, écrit en 1750, ne fut public qu'en 179S. Maiesherbos y (liMenil conU-e- Bullon la méthode de l.inné.
2. Lettre à de Brosses, 1-2 mai 1770, sur Saint-Lambert. Voyez, sur Delille et Roucher, la lettre à M™" Neeker, l(j juillet I7S2.
nel du pôle'; tantôt enfui saisissante, lorsqu'elle nous fait exister et presque participer à la misère des premiers hommes :
Les premiers hommes, témoins des mouvements convulsifs de la terre encore récents et très fréquents, n'ayant que les montagnes pour asiles contre les inonilations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d'esprit et de corps, exposés aux injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces, dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie; tous également pénétrés du sentiment commun d'une terreur funeste , tous également pressés par la nécessiti», n'on(-ils pas très promptement cherché à se réunir, d'abord pour se défendre par le nombre, ensuite pour s'aider et travailler de concert à se faire un domicile et des armes-?
Sans aller jusqu'à soutenir, avec M™<^ de Genlis, que la langue de Buffon soit plus variée que celle de Voltaire, on peut juger qu'elle est plus colorée, et que Rousseau, mieux fait pour comprendre l'historien de la nature, ne se trompait pas en disant de lui qu'il est la helle plume du siècle. Dans certaines descriptions des Oiseaux, Rivarol admirait une mélancolie d'expression qui tempère heureusement l'éclat des images. En d'autres, il eût pu admirer la grâce légère, la finesse de touche, la souplesse de ton, qui démentent la prétendue solennité uniforme dont le préjugé persiste à revêtir Y Histoire naturelle.
De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature; elle l'a pincé , dans l'ordre des oiseaux, au dernier degré de l'échelle de grandeur, ma.rime mirandu in minimis. Son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche; elle l'a comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L'émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie toute aérienne, on le voit à psine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs ; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat; il vit de leur nectar et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent...
Pour le volume, les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous delà grande mouche asile (le taon) pour la grandeur, et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine , et leur langue un fil délié ; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points brillants; les plumes de leurs ailes sont si délicates qu'elles en paraissent transparentes; à peine aperçoit-on leurs pieds, tant ils sont courts et menus; ils en font peu d'usage, ils ne se posent que pour passer la nuit, et se laissent pendant le jour emporter dans les airs; leur vol est continu, bourdonnant et rapide. Marcgrave compare le bruit de leurs ailes à celui d'un rouet. Leur battement est si vif, que l'oiseau s'arrêtant dans les airs paraît non seulement immobile, mais tout à fait sans action. On le voit s'arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir
i. Oiseaux: le Kamichi. — Oiseaux aquatiques. 2. Epoques de lanature, vit.
comme un trait pour aller à une autre. Il les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein , les flattant de ses ailes , sans jamais s'y fixer, mais aussi sans les quitter jamais...
Rien n'égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n'est leur courage, ou plutôt leur audace; on les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux, s'attacher à leur corps, et, se laissant emporter par leur vol, les becqueter à coups redoublés, jusqu'à ce qu'ils aient assouvi leur petite colère; quelquefois même ils se livrent entre eux de très vifs combats. L'impatience paraît être leur âme : s'ils s'approchent d'une fleur, et qu'ils la trouvent fanée, ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n'ont point d'autre voix qu'un petit cri, screp, screp, fréquent et répété; ils le font entendre dans les bois dès l'aurore, jusqu'à ce qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent l'essor et se dispersent dans les campagnes.
Depuis les oiseaux de nos climats, le rossignol, chantre des bois, le serin, musicien de la chambre, le rouge-gorge, compagnon fidèle du bûcheron, jusqu'aux oiseaux étrangers, sur le plumage desquels la nature semble avoir épuisé ses pinceaux, et dont les nids pendent aux lianes, bercés au gré des vents, quelle variété inépuisable de ressources! Quand on suit, avec Buffon, bien loin de la motte de terre où les êtres lourds et rampants sont attachés, au-dessus de tous les orages, le vol de ces êtres ailés que la natuie paraît avoir produits dans sa gaieté, quand on entend leur chant, dont Butfon, après Aristophane, essaye de noter les intonations musicales, on pense, malgré soi, non seulement à Télincelante fantaisie du poêle grec, mais aux peintures plus modernes d'un écrivain qui, lui aussi, a porté la poésie dans la science, comme il l'avait portée dans l'histoire, de l'auteur de YOlseau, de Jules Michelet. Faut-il blâmer Bullon d'avoir confondu les genres, ou plutôt ne faut-il pas avouer que, s'il a mis la poésie dans la science, c'est que la science peut et doit avoir sa poésie?
C'ou(*lu«ion générale sur Bnfîou.
Buffon vit surtout par le stjle, mais ce n'est point par là seu lement qu'il vit. Il y a plus de soixante ans déjà, Geoffroy Saint-Hilaire déclarait qu'aujourd'hui Bulïon littérateur devai céder le pas à Buffon savant. « La beauté de son style, écri vait-il', n'était et ne pouvait être que la conséquence néces