COURS DE LITTÉIUTL'RE
corrigé même et aniplilié. Ainsi, (Irimm avait dit vrai : « M. de Hulfon est allé faire un tour en Bourgogne, d'où il reviendra dans peu avec son discours de réceplion. » De ce « tour » fait en Bourgogne, Ikilfon rapportait le Discours sur le slylc.
La séance du 2b août fut une fête de l'esprit. Depuis que l'Académie, ravie du compliment de Patru (1040), avait exigé que tous ses élus lui rendissent ces actions de grâces littéraires', auxquelles Colbert et d'Argenson seuls s'étaient soustraits; depuis que, sortie de l'hôtel du chancelier Séguier, logée au Louvre et bientôt au palais de l'Institut, elle avait substitué aux remerciements très brefs qui se récitaient à huis clos, des discours solennels et publics, jamais peut-être récipiendaire n'avait paru mieux fait pour répondre à l'attente de tous, que ce grand seigneur, à qui Hume trouvait l'air d'un maréchal de France plutôt que d'un savant. Comme pour ajouter encore à l'admiration que Bulfon doit concentrer sur lui seul, c'est M. de Moncrif qui préside, Moncrif, l'auteur des Chats, celui dont le marquis d'Argenson écrit qu'il trouve moyen dans ses livres d'être ennuyeux, quoique très court. Gi'imm se fait l'interprète des sentiments de ses contemporains : « Cet homme célèbre, écrit-il, dédaignant les éloges fades et pesants, qui font ordinairement le sujet de ces sortes de discours, a jugé à propos de traiter une matière digne de sa plume et digne de l'Académie. Ce sont des idées sur le style, et l'on a dit à ce sujet que l'Académie avait pris un maître à écrire. On pourrait ajouter, après avoir lu la réponse de M. de Moncrif, qu'elle a bien fait et qu'elle en avait besoin. Le discours de M. de Buffon, qui vient d'être imprimé, fut interrompu à l'assemblée de l'Académie trois ou quatre fois par les apidaudissemeuts du public. »
Les discours ncadéiuiqiies avant BiifToii» — La partie ti'adiiioiiiielle du a Discours sur le si^le ».
N'exagérons pas cependant le mérite el l'originalité de Buffon; d'autres lui avaient frayé la voie qu'il venait de parcourir.
1. « Vous aurez retnarqué sans doute que le nombre do quarante, dont l'Académie doit èlre composée, ne fut rempli qu'à la nomination de M. de Priézac. en l'année iiJ39, cinq ou siî ans après son établissement. M. Patru, qui fut le premier reçu ensuite, entrant dans la Compagnie, prononça un fort beau remerciement, dont on demeura si satisfait qu'on a obligé tous ceux qui ont été reçus depuis à en faire autant. » (I'ei.lisson, Histoire de V Académie.)
DISCOUUS SLR LE STYLE o
La Bruyère au xvii« siècle, Voltaire au xviii'^, avaient, eus aussi, rompu avec la conveution banale et fait du complimeiU académique une sérieuse étude littéraire.
Lui-même, la Bruyère avoue que deux académiciens lui ont donné l'exemple. Il ne s'agit ni du ijrand Corneille, dont le remerciement fut si gauche et d'un goût si contestable, ni du bon la Fontaine, dont l'imitation, cette fois, fut un peu servile, mais de Bossuet' et surtout de Fénelon. Reçu deux mois avant la Bruyère (1693), Fénelon avait osé juger quelques auteurs modernes et donner quelques préceptes sur l'art d'écrire, celui-ci, par exemple, qui le peint tout entier, comme tel mot du Discours sur le stijle peint BufTon : « Le vrai sublime, dédaigneux de tous les ornements empruntés, ne se trouve que dans le simple. » Le discours de Fénelon annonce celui de Bufîon, dernier degré de cetle transformation de l'éloquence académique. Mais Fénelon, qui parle seulement des morts, épargne la modestie des vivants; BufTon ne parlera guère ni des uns ni des autres. Plus hardi, la Bruyère fait entendre à ses confrères leur propre oraison funèbre. Soit excès d'iiumilité, soit excès d'amour-propre, plus d'un en fut froissé; la préface de la Bruyère nous laisse assez deviner quel fut le scandale. Qu'un demisiècle s'écoule : le goût de la crilique littéraire e( des innovations sera devenu si vif que là où la Bruyère faillit échouer, Voltaire et Ruffon triompheront sans peine. 11 faut croire que la Bruyère eut peu d'imitateurs et rju'après lui on retomba dans les banalités de l'éloge à outrance, puisque Voltaire s'en égayé- : « Un jour, un bel esprit de ce pays-là me demanda les Mémoires de l'Académie française... « Elle n'écrit point de mémoires. « lui répondis-je, mais elle a fait imprimer soixante ou quatre- « vingts volumes de compliments. » Il en parcourut un ou deux; il ne put jamais entendre ce style, quoiqu'il entendît fort bien tous nos bons auteurs. « Tout ce que j'entrevois dans ces beaux « discours, me dit-il, c'est que, le récipiendaire ayant assuré que « son prédécesseur était un très grand homme, le chancelier Sert guier un assez grand homme, Louis XIV un plus que grand « homme, le directeur lui répond la même chose et ajoute que
1. Eossuot avnit pris pour sujet l'institution de l'Académie et n'avait pas dit un mot de M. de (Ihastelet. son prédécesseur; de même, le maréchal de V'illars devait oublier l'évoque de Sentis, comme BufTon oublie un peu l'archevêque d'Auxerrc. Flécliier loua, le premier, son prédécesseur, ijui était l'évoque Godcau. Fénelon développa cet éIo?e. qui entra dans Tusage.