‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 149 sur 153 · Lettres anglaises, XXV · texte numérisé non relu

Lettres anglaises, XXV

« le récipienflaire pot-irraiL bien aussi être une espèce de grand (( liomnie. et que, pour lui, directeur, il n'en quitte pas sa part. »

Reçu à l'Académie sept ans avant BuiTon, le 9 mai 1746, Voltaire y traita de l'influence de la poésie sur le génie des langues *• C'est ainsi qu'il savait se mettre à couvert de ses propres critiques. Pourtant, ces éloges académiques, qu'il avait si finement raillés, s'imposaient à lui, et l'auteur des Lettres anglaises était contraint de s'écrier devant plus d'un de ses anciens lecteurs, qui en souriait peut-être : « Je sais combien l'esprit se dégoûte aisément des éloges; je sais que le public, toujours avide de nouveautés, pense que tout est épuisé sur votre fondateur et sur vos protecteurs. Mais pourrais-je refuser le tribut que je dois, parce que ceux qui l'ont payé avant moi ne m'ont laissé rien de nouveau à vous dire? Il en est de ces éloges qu'on répète comme de ces solemnités qui sont toujours les mêmes, et qui réveillent la mémoire des événements chers à un peuple entier : elles sont nécessaires. »

Cet aveu de Voltaire sera la sauvegarde de ButTon. Si celuici n'ose supprimer tout à fait, bien qu'il la restreigne, la partie traditionnelle du discours académique, c'est qu'il obéit, lui aussi, à une véritable force des choses, à des convenances plus impérieuses que des règles écrites. Qui se plia plus docilement que Montesquieu à l'usage reçu? Qui plus que lui multiplia les éloges et les exclamations admiratives? Est-ce bien le même auteur qui écrivait naguère- : « J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde... Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de jaser sans cesse : l'éloge va se placer, comme de lui-même, dans leur babil éternel; et, sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique vient les saisir et ne les quitte plus. »

BufTon du moins ne connut pas l'embarras de semblables palinodies. Que sa modestie soit affectée, son enthousiasme un

I. <( Le discours de Voltaire sur V Universalité, de la langue française tira le genre de l'ornicre. I^e fameux Discours sur le style accusa davantage encore le parti pris : après le succès de BufTon, l'ancienne méthode ne fut plus qu'à l'usage des timides. D'AIembert, à son tour, fit une romarquahle thcoiie des sources de l'éloquence; et, de|)uis, tons les écrivains de niarijac développèrent on pareille circonstance quelques majestueuses considérations du même ordr--. Les grands seigneurs seuls eurent le droit de s'en dispenser. En I7ii.'), Grimm remarquait, non sans étonnenient. que ces discours recommençaient à intéresser le public. " (Fii'.u- M-.i., les Philosophes et l'Acailémie franraisc.) Massillon, en 171'.', avait prononcé l'éloge du GoiU.

i. Lettres persanes. LXXIII.

peu de commande, personne ne le conteslera. Ce même Montesquieu, vingt-cinq ans avant (24- janvier 1*28), n'avait-il pas dit à cette Académie, si peu respectée, à en croire les Lettres persanes : « Vous m'avez. Messieurs, associé à vos travaux, vous m'avez élevé jusqu'à vous. « « Vous m'avez comblé d'honneur en m'appelanl à vous, « dit à son toui' Buffon, avec plus de fierté. C'était prendre soin de rappeler soi-même à quel point le choix de l'Académie avait été spontané. Sans doute, donner ce beau nom de « maîtres de l'art » au maréchal de Richelieu, célèbre par ses fautes d'orthographe, à Bignon, Foncemagne, Vauréal, Surian, Alary, Giry, Laville, c'était être intempérant dans l'éloge. Quand on énumère tant de noms obscurs, on a besoin de se souvenir du motdeGrimm, parlant de la réception à l'Académie de Saint-Lambert, ce poète sans poésie, selon l'expression de Buffon : « On reproche à M. de Saint-Lambert d'avoir tout loué, et d'avoir trop loué ; mais c'est l'esprit de l'institut. »

La louange, disons mieux, le mensonge agréable était alors l'àme des discours académiques, que le président de Mesmes comparait à ces messes solennelles où le célébrant est encensé à son tour, après avoir encensé l'assistance entière. Les caractères les plus fiers, les esprits les plus libres, ne reculaient pas devant ces congratulations réciproques. Pierre Corneille (22 janvier 1647), succombant sous « cet excès d'honneur », se sentait « incapable » de remplir la place qu'il obtenait, « sans la mériter ». Cet humble « écolier )> dont les « petits ti'avaux » ne pouvaient soutenir la comparaison avec les « admirables chefs-d'œuvre » des académiciens, mais qui espérait du moins de ces savantes assemblées remporter « de belles teintures », dissertait sur la joie, cette « liquéfaction intérieure » dont il était inondé, mais que les paroles étaient impuissantes à rendre. « Je vous supplie, s'écriait la Fontaine (2 mai 1684). d'ajouter encore une grâce à celle que vous m'avez faite, c'est de ne point attendre de moi un remerciement proportionné à la grandeur de votre bienfait... Vous savez également bien la langue des dieux et celle des hommes... Cette juridiction si respectée, c'est votre mérite qui l'a établie, ce sont les ouvrages que vous donnez au public et qui sont autant de parfaits modèles pour tous les genres d'écrire, pour tous les styles... Vous voyez, Messieurs, par mon ingénuité, et par le peu d'art ' dont

i. Le bonhomme se fait ici trop bonhomme; lui aussi, Bull'or parlera d'essais « écrits sans art «.

j'accompagne ce que je dis, que c'est le cœur qui vous remercie, et non pas l'esprit. « Reçu presque en même temps que la Fontaine (3 juillet 1684), Boileau, si peu enclin à l'éloge, glorifiait aussi « les chefs-d'œuvre » de ces académiciens, parmi lesquels il comptait plus d'une victime, et déclarait bien haut qu'un « faible recueil de poésies » et des ouvrages « aussi médiocres que les siens » n'avaient pu le rendre digne de succéder à M. de Bezons. « L'honneur que je reçois aujourd'hui, s'écriait-il, est quelque chose pour moi de si grand, de si extraordinaire, de si peu attendu, que dans le moment même oij je vous en fais mes remerciements, je ne sais encore ce que je dois croire. Rst-il possible, est-il bien vrai que vous m'avez en elTet juu'' digne d'élre admis dans cette illustre compagnie? »

Comme l'on comprend que ces élonnements si peu vraisen;blables , ces panégyriques si apprêtes, aient ari-aché à la liruyèie ce cri du bon sens et de l'indépendance révoltée ' : « Être au comble de ses vœux de se voir académicien, protester qui' (^e jour où l'on jouit pour la première fois d'un si rare bonhein <'st le plus beau de sa vie (abbé Testu, Pavillon) ; douter si cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait songée (Pellisson) ; espérer de puiser désormais à la source les plus pures eaux de l'éloquence française (Thomas Corneille) ; n'avoir accepté, n'avoir désiré une telle place que pour profiler des lumières de tant de personnes si éclairées (Quinault.); promettre que, tout indigne de leur choix qu'on se reconnaît, on s'efforcera de s'en rendre digne (Peiraull): cent autres formules de paieils compliments sont-elles si l'ares et si peu connues (jue je n'eusse pu les trouver, les placer, et en inériter des a[>plaudissemeiits? »

Mais aussi comme Butfon est justifié par tant trilhisties exemples! Sachons-lui gré d'avoir réduit le couq^limenl académique aux proportions d'un cadre commode et nécessaire pour mieux faire ressortir l'originalité du tableau. Quelques mots au début et à la fin nous rappellent, fort à propos, que le Discours sur le style est un discours de réception à l'Académie, l-lncore, ces formules obligées sont-elles rattachées à l'ensemble par un lien si lâche qu'on peut les en séparer sans inconvénient. De là quelques gaucheries dans la composition de ce discours, qui n'ose pas être franchement une dissert aliou. De là aussi quelque disproportion, même dans ces parties

I. l'rùfacc ilii iliscours de réci'ption ,'i l'AciKli'iiiii'.

accessoires. Si l'éloire de rAcadémie est développé outre mesure, ceux de Séguier, de Richelieu*, de Louis XIV, si supérieurement traités par la Bruyère, sont indiqués à peine. En revanche, on souffre de voir Buffon insister sur l'éloge de Louis XV. Quand Bossuet, Fénelon, Boileau, la Fontaine, glorlQaient Louis XIV, au moins pouvaienl-ils dire de grandes choses dans un giand style -.

L'éloge de Languet de Gergy, au contraire, a le mérite d'être discret; certains contemporains le trouvèrent trop discret même : « Les amis de l'archevêque de Sens, écrit le président de Rull'ey, sont piqués de ce que M. de Butfon a, pour ainsi dire, évité d'en faire un éloge. Pindare en faisait autant : quand le sujet ne lui fournissait pas assez de matière pour louer les athlètes qui avaient remporté le prix aux jeux de la Grèce, il se rejetait sur les louanges des dieux. L'archevêque de Sens était un grand prélat, un saint homme, plein de zèle, d'onclion, il était de l'Académie ; mais était-il académicien? Il n'est sorti de sa plume rien que de médiocre pour le style; Marie Alacoqiie sera un éternel monument de son peu de goût. M. de Buffon ne pouvait le louer sur ses qualités académiques sans s'exposer à la raillerie et compromettre son jugement. On doit lui savoir gré de sa prudence, loin de l'en blâmer. »

Ne pouvant louer, Buffon a eu raison de se taire. On est allé plus loin aujourd'hui, et l'éloge académique se tempère parfois d'une ironie très peu voilée.

La partie nouvelle. — De la eouiposilioii dans le « Diseours ». — Dh mot eéicbre : « Le style, c'est l'honinie. »

Voilà le cadre ; on peut le trouver trop chargé d'ornements; mais le tableau est d'une sévérité sobre. Chose remarquable : tous les détails en sont précis, et pourtant l'ensemble manque de netteté. Admirablement écrit, le Discow's sur le style est médiocrement composé ; on n'en saurait donner une analyse

1. Au re?le. le rarilinal ne voulut pus être loué de son vivant, et de sa propto main il billa lai-ticle ile~ premiers statuts portant que les académiciens promettaient de vénérer la mémoire de Monseisrneur.

-2. 11 est vrai qu'avant Buffon Voltaire avait parlé des « vertus » de Louis XV et souhaité qu'on lui élevât une statue avec ces mots : « Au nére de la patrie I »

méthodique. Tout part de la définition célèbre: « Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées; » tout y revient. Mais, soit que Buffon soit préoccupé avant tout de l'ordre, soit que le mouvement lui en paraisse une conséquence nécessaire, l'un des éléments de la définition est sacrifié à l'autre.

Il est vrai qu'un bref retour à l'Académie coupe parle milieu le discours, dont le résumé sommaire pourrait, dès lors, se concevoir ainsi :

Exordc. — Remerciement et compliment.

Proposition. — Opposition de la fausse éloquence (éloquence populaire et, pour ainsi dire, corporelle) à la vraie éloquence, exprimée parle vrai style. Définition du vrai style: Tordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. Bul de la vraie éloquence : toucher le cœur en parlant à l'esprit.

/•■•^ partie. — Ordre : nécessité d'un plan longuement médité, qui permette de distinguer les idées principales des idées accessoires, et de fondre l'ensemble d'un seul jet. Unité des ouvrages de l'esprit, comparée à l'unité des ouvrages de la nature; danger de compromettre cette unité par des divisions trop fréquentes, par un trop grand nombre de traits saillants, *■ par l'affectation du bel esprit, par tout ce qui rompt la chaîne continue des idées. En somme, deux préceptes : 1° posséder pleinement son sujet, voir clairement l'ordre de ses pensées, et le suivre ; — 2° exprimer ces pensées en se servant de termes généraux, en évitant l'équivoque et la plaisanterie, en faisant voir partout plus de raison que de chaleui-.

Transition. — Retour aux travaux de l'Académie française.

i° partie. — Mouvement : bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est réunir toutes les facultés, esprit, âme et goût. Conditions : justesse du ton (défini : la convenance du style à la nature du sujet); beauté du coloris, qui rende le tableau harmonieux (ordre) et mouvant (mouvement) : si bien ordonné qu'il soit, le fond des pensées ne suffit pas, si la forme que leur donne le style n'est animée. Seuls, les ouvrages bien écrits passeront à la postérité, parce que, seul, le style est l'homme même, c'est-à-dire appartient à l'homme et lui est personnel.

Péroraison. — Adresse à messieurs de l'Académie française.

Mais cette division, nous ne le dissimulons pas, est artificielle, et les deux parties, loin d'être aussi distinctes, se confondent à tout moment ; la première recommande de donner

non seulement l'unité, mais la couleur et la chaleur au style; dans la seconde, alors même que Buffon semble n'avoir en vue que le mouvement, il revient à tout instant, comme malgré lui, à cette idée de l'ordre, qui l'obsède, et conclut que le style est beau seulement par le nombre des vérités qu'il présente.

C'est à un morceau, resté longtemps inédit, sur VArt d'écrire, qu'il laut aller demander le complément nécessaire du Discours sur le. stt/lr. Ou se plairait à le croire postérieur; car il fait au mouvement dans le style une paît plus équitable. Mais toute la vie de Butronn'aété qu'une longue méditation sur ce sujet familier; d'autre part, on imagine difficilement qu'après l'éclat du discours à l'Académie, Hufl'on ait voulu se répéter presque textuellement dans une étude nouvelle, destinée sans doute à voir aussi le jour. N'est-il pas plus naturel de supposer que le morceau sur l'Ar? (récrire a été comme l'esquisse encore imparfaite du Discours sur le style, qui l'a fait ensuite oublier? Quoi qu'il en soit, en voici la première partie et la fin :

Pour bien écrire, il faut que ht chaleur du cœur se réunisse à la lumière de l'esjiril. L'àme, recevant ces deux impressions, ne peut manquer do se mouvoir avec plaisir vers l'objet présenté; elle l'atteint, le saisit, l'embrasse, et ce n'est qu'après en avoir pleinement joui qu'elle est en état d'en faire jouir les autres par l'expression de ses pensées. La main lui obéira pour les tracer, et tout lecteur attentif partagera les jouissances spirituelles de l'écrivain : si les objets sont simples, il n'a besoin que de l'art de peindre; mais s'ils sont compliqués, il lui faut de plus l'art de combiner, c'est-à-dire iarl de penser par ordre, de réfléchir arec patience, de comparer arec justesse, eu réunissant les idées éparses pour en former une chaîne continue qui présente successivement ii l'esprit toutes les faces de l'ohjel.

Selon les différents sujets, ta manière d'écrire doit donc être 1res différente; et pour ceux mêmes qui paraissent les plus simples, le style, en conservant le caractère de simplicité, ne doit cependant pas être le même. Un grand écrivain ne doit point avoir de cachet, l'impression du même sceau sur des productions diverses décèle le manque de génie; mais ce qui annonce encore plus cette pauvreté du génie, c'est cet emprunt d'esprit étranger au sujet, qui seul doit le fournir. Mettre de l'esprit partout, c'est la manière de nos jeunes auteurs; ils ne voient pas que cet esprit, à mo/ns qu'il soit tiré du fond du sujet, ne peut qu'en gâter la représentation; que semer mal à propos des tleurs, c'est planter des épines. Avec plus de génie, ils trouveraient dans le sujet même tout l'esprit qu'ils doivent employer. S'ils eussent formé leur goût sur de bons modèles, ils rejetteraient non seulement cet esprit étranger à la chose, mais ils n'auraient pas même l'idée de le rechercher. Ce même goût les porterait à éviter toute expression obscure, toute sentence déplacée, dans des sujets qu'il suftit de peindre pour les bien présenter. Le sujet n'est dansce cas qu'un objet dont il faut tracer l'image par un dessin fidèle, des couleurs assorties...

On a comparé de tout temps la poésie à la peinture; mais jamais on n'a pensé que la prose pouvait peindre mieux que la poésie. La mesure et la rime gênent la liberté du pinceau ; pour une syllabe de moins ou de trop, les

mots faisant image sont à iv^gret rejetés par le ])oi-'tc. et avantngeusemont fimployés par l'écrivain en prose. Le ^l>jle, qui n'est que l'ordre el le nwuiemeul (ju'on donne il sea pem^éeft, est nécessairement contraint par une formule arhili'aire, ou interrompu par des pauses qui en iliininuent la rapidité et en altèlenl l'uniformité.

Cette comparaison nous atrermil dans l'idée que le Discours sin' le style fut un effort sincère, et heureux à quelques égards, pour tracer les règles générales de l'art d'écrire. Quoi que fasse Hutfon, sans doute, il se souvient toujours de lui-niôme : au Heu du vaste tableau qu'il rêvait d'achever, c'est son propre portrait qu'il esquisse. Voilà bien le grand seigneur, dédaigneux (le l'éloquence populaire et politique, dont il ne pressent pas le règne prochain, et mettant « la puissance oratoire en dehors (le l'éloquence». Voilà bien le naturaliste, toujours ambitieux d'introduire dans les ouvrages de l'esprit l'unité et la variété, l'ordre et le mouvement qu'il admire dans les ouvrages de la nature. Voilà bien enfin l'écrivain, sérieux et noble, un peu fastueux, plus préoccupé de l'ensemble que du détail, ennemi du trait saillant et de la plaisanterie, convaincu à la fois et contenu, au point de se défier de l'enthousiasme, mais enthousiaste pourtant à sa manière, et comprenant bien (^ue, si ses ouvrages ne doivent pas vivre seulement par le style, c'est par le style surtout qu'ils vivront : car — si l'on met à part tant de vues neuves et hardies, justifiées depuis par les progrès de la science — le style de Buffon, n'est-ce pas ÏJuffon tout entier?

Mais ce discours trop particulier contient plus de vérités générales et durables qu'on ne pourrait croire. Par exemple, on comprend souvent mal le mot célèbre : « Le style, c'est l'homme, » qui n'existait pas d'ailleurs dans la rédaction primitive envoyée au président de Ruffey'. Par une erreur assez répandue, on donne souvent à cet aphorisme le sens du mot de Platon : Oîo- 6 XÔ70Î, to'.o'jtoç 6 Tpo-o;, et du mot de Sénéque : Oratio vulhis aniinl est... Talis homlnUms fuit oratio, qualis vita. Si Butfon avait voulu dire que le caractère d'nn homme se reflète dans son style, et qu'on peut juger avec certitude h^s

I. Lamartine écrit encore (TTnire/îV?».?, 8) : « Buffon a dit : « Le style est l'iiommc. » lîiilfon a dit, dans ce mot, ce que le style devrait être» bien plntôt que ce qu'il est. <;ir, bien souvent, le style est l'écrivain plus qu'il n'est l'homme, l.'art s'int(;rpose entre l'écrivain et ce qu'il écrit; ce n'est plus riioiiiine que vous voyez, c'est le talent, n Géruzez dit mieui : " Ce mot tant citi>et quelquefois altère <le Bulfon veut dire qu'il manifeste la nature propre de l'intellifrence (pii le produit. La pensée est, pour ainsi dire, générale et impersonnelle; elle relève de rhumanité; lo style relève de l'homme seul et l'exprime. »

DISCOURS SUR LE STYLE i:^

mœurs d'après la manière d'écrire, on aurait le droit de coiitesler son afOrmalion. Souvent, en effet, le style se ressent de la bassesse ou de la noblesse du cœur; souvent il nous fait deviner ce qu'est l'homme; mais il serait hasardé d'admettre comme invariable une règle qui subit plus d'une exception, et Ton ne saurait affirmer que toujours l'écrivain soit inséparable de l'homme. Les qualités et les défauts de l'homme peuvent n'être pas identiques aux qualités et aux défauts de Técrivain : tel homme au cœur sec aura de la verve; tel homme au cœur chaleureux écrira froidement ; tel malhonnête homme même nous touchera peut-être par son éloquence. Ainsi, le style n'est pas nécessairement le miroir de l'àme.

Pour restituer au mot de Huffon son vrai sens, il importe de ne pas l'isoler du passage très clair où il est encadré. Buffon ne dit pas : « Le style, c'est l'homme; » il dit : « Le style est l'homme même, » c'est-à-dire : le style est de l'homme même, n'appartient qu'à l'homme. Il oppose le style, propriété personnelle et inaliénable de l'écrivain, aux hypothèses, aux découvertes qui sont hors de l'homme, qui peuvent se transporter et s'aliéner, qui circulent de main en main, et deviennent bientôt le patrimoine commun de l'humanité. En un mot, dans tout ouvrage il faut faire la part du fond et celle de la forme; le lond nous échappe tôt ou tard, mais la forme ne cesse jamais de nous appartenir. Voilà pourquoi les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passent à la postérité. Mais par ouvrages bien écrits BufTon entend ceux qui ont l'ordre (composition) et le mouvement (style), non pas seulement les ouvrages qui ne se recommandent que par une forme brillante, car un ouvrage n'est beau, selon lui, que par le nombre de vérités qu'il exprime.

Buffon n'a-t-il pas prouvé, par son propre exemple, la vérité profonde de ce mot, si mal compris et si mal appliqué parfois encore aujourd'hui? Ne sommes-nous pas contraints par le progrès des connaissances de distinguer chez lui aussi le fond de la forme, et d'écarter certaines idées en admirant la forme dont elles sont revêtues? Plus grand écrivain encore que grand savant, Buffon a été fort dépassé par les savants modernes, mais leurs découvertes nouvelles n'ont pu effacer sa gloire d'écrivain. ÏMême alors qu'il ne restera plus rien de son œuvre scieutilîque, complétée, corrigée, transformée par d'autres, Buffon vivra toujours par le style.

De même, on a trop critiqué la théorie des « termes gêné-

raux )i, où l'on n'a vu qu'une apologie de la périphrase : l'emploi des termes généraux, si fatal en poésie, où la Fontaine t'ait triompher le mot propre, est plus admissible dans la science telle que Buffon la comprend : cette préoccupation de l'idée générale, mise en relief par l'elTacement prémédité des idées particulières, du terme général, auquel on sacrifie les traits particuliers et précis, donne au slyle de Buffon une clarté plus universellement intelligible. Ce style assurément s'impose plus qu'il n'émeut; on y voudrait moins de fausses élégances, d'expressions vagues et usées. Mais, dans la science comme dans le style, la généralisation était le procédé familier de Buffon. Selon M°i^ Necker, après un premier essai, il se demandait toujours si les idées étaient généralisées au point de ne pouvoir se présenter, sous cette forme, à un esprit commun; puis il déchirait la page commencée, alîn de voir son sujet encore plus en grand : « Quand on a une idée, disait-il, il faut la considérer 1res longtemps, jusqu'à ce qu'elle rayonne, c'est-à-dire qu'elle se présente clairement à nous, environnée d'images, d'accessoires, de conséquences, etc. On écrit ensuite. » Mais la conversation rapportée par M'"'^ Necker dans ses Mélanges, c'est la théorie exposée dans le Biscourfi, et c'est cetle théorie du style c< ordre et mouvement » qu'il importe d'éclairer d'abord.

Le slyle: ordre et iiionvement. — Que le iiioiiveiiienl est inséparable de l'ordre et en sort. — Les termes ^énérauv'.

On a eu grand tort d'intituler ce discours académique Disr.ours sur le style, car le lecteur y cherche un traité sur la manière d'écrire, et n'y trouve, comme Bufîon d'ailleurs l'en averlit, que « quelques idées sur le style » enveloppées dans un compliment déclamatoire. Pour en découvrir le fond solide, il faudrait le débarrasser des oripeaux de circonstance, et l'appliquer à l'œuvre de Butfon conmie une sorte de discours préliminaire : De la manière d'écrire Thisloire naturelle.

On s'est accoutumé à n'y voir, après Villemain. que la con-

I. Une notable partie de ce chapitre est empruntée à l'étude sur BufTon qu'on trouvera au t. Vide ['Histoire publiée clic/. Colin par M. l'etit de Julleviilo.

fulence un peu apprêtée d'un i^^rand ai'lisle. Qu'il donne la théorie de l'art dans son inépuisable variété, personne ne le soutiendra, et cependant personne ne sentira le besoin d'ajouter quoi que ce soit à cette délinition où tout est contenu : « Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien senth' et bien rendre, c'est avoir en même temps de l'esprit, de Vâiw et du goût. » Mais on aime mieux citer celte définition plus célèbre encore : « Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. » Bufîon parle tant de l'ordre, el si peu du mouvement! 11 est vrai que l'ordre, sous toutes ses Jormes, est cher à BufTon. L'admirant dans la nature, il voulait le réaliser dans le style. La nature travaille sur un plan éternel; l'unité de plan sera donc, pour qui veut écrire, la première des conditions. Mais ce plan général est formé luimême de plans particuliers et successifs, où se distribuent les rires et les choses; de même, dans le discours, à la « continuité du iil » doit s'ajouter « la dépendance harmonique des idées », qui est comme la perspective du style. Ce n'est qu'en embrassant d'un coup d'œil tout le sujet qu'on détermine les idées principales, avec les justes intervalles qui les séparent, et qu'on trouve, pour remplir ces intervalles, des idées accessoires et moyennes. D'autre part, la nature est animée d'un mouvement continu, qui donne à l'ordre l'impulsion et la vie. Si l'ordre est la clarté qui vient de l'esprit, si le mouvement est la chaleur qui vient de l'àme, le savant et le littérateur doivent se tenir pour également satisfaits. Mais on reproche à Buffon <le parler du mouvement avec une froideur qui dénote sa préférence pour l'ordre. C'est peut-être que nous n'entendons pas le mouvement comme l'entendait Buti'on. Le mouvement, chez les modernes, consiste le plus souvent à suivre l'élan plus ou moins passionné de notre nature. C'est justement pour que nous ne cédions pas à ces entraînements de notre nature que Buffon nous recommande l'imitation de la nature. Les productions de la nature n'ont rien de saccadé : on y admire « une gradation soutenue », un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir. Ces interruptions, dans le style, ce sont ces traits d'esprit, d'imagination ou de sentimeni dont nous sommes si fiers, mais qui ralentissent le mouvement du style, c'est-à-dire de la pensée en marche vers la vérité. Car le mouvement, tel que le conçoit ButTon, s'épanche de l'ordre, comme d'une source profonde et calme. Sans le mouvement, l'ordre resterait infécond. Sans l'ordre qui lui trace son

cours à travers la chaîne continue des idées qu'il doit parcourir, le mouvement dévierait du but. L'ordre prend vie grâce au mouvement, mais le mouvement est en germe dans l'ordre. .Et c'est par une gradation aussi insensible qu'elle est nécessaire, que l'ordre se transforme en mouvement, la clarté en chaleur, qui elle-même reste clarté : mouvement, chaleur, lumière, n'est-ce pas tout un dans la nature? Pour que l'éciivain prenne la plume avec plaisir, il faut qu'il ait débrouillé le chaos de ses idées, que, dans la méditation, il ait senti mûrir sa pensée et soit pressé de la faire éclore; alors l'expression naîtra d'elle-même, animée, élevée, colorée; « le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on a dit à ce que l'on va dire », la propagera, en un mol, de proche en proche à travers le discours entier, comme se propagent dans la nature les grandes ondes lumineuses ou sonores. Ainsi, pour que le mouvement naisse de l'ordre, il faut que l'ordre soit aimé. Le plaisir que définit Ijuffon, et que lui-même a goûté pleinement, c'est la joie de la vérité contemplée, possédée, communiquée.

On ne nie pas la grandeur de cette théorie qui assimile les productions de l'esprit humain à celles de la nature. Mais la nature est patiente, parce qu'elle est éternelle; l'esprit humain est à la merci de mille influences contraires. Si peu que nous soyons, ce que nous sommes, nous le sentons, nous le faisons sentir aux autres précisément aux heures où quelque inspiralion soudaine nous visite. Nous ne sommes pas tous des philosophes ou des savants. Il y a des orateurs qui ont été grands, quoique chez eux la persuasion intérieure se soit quelquefois marquée « par un enthousiasme trop fort ». 11 y a des poètes qui se sont rendus inimortels par une imagination créatrice exubérante ou par de beaux cris douloureux. Il y a des livres charmants, dont la lecture procure un plaisir délicat, quoiiju'ils ne soient pas « construits » pour l'éternité. Le mouvement (jui nait de l'ordre n'est donc pas le seul mouvement fécond.

Mais si Bulfon ne pouvait deviner le xix" siècle, il comprenait à merveille, en revanche, l'œuvre propre que le xvin'^ siècle devait accomplir. Ce siècle avait plus que l'amour, le besoin de Textrème clarté, car c'est la clarté qui rend la vérité intelligible à tous, et c'est la vérité que le xvui« siècle s'était donné pour tâche de propager à travers le monde. Jusqu'alors cette vérité, i)hilosophique ou scientifique, était demeurée le patrimoine d'une élite : pour qu'elle devînt le bien commun des

esprits, sans distinctioti de pays ni de temps, il fallait qu'elle n'empruntât plus le langage de l'école, dont les initiés seuls ont le secret, niais qu'elle se fit largement humaine par un slyle qui atteignit le plus haut degré de généralité.

La théorie des termes généraux, qu'on a tant reprochée à lîufîon, n'a pas d'autre sens ni d'autre but. On n'y veut souvent voir que l'injuste dédain du grand seigneur pour le mot propre et le goût dangereux de l'écrivain pour la périphrase. Mais réloge de la périphrase viendrait bien mal immédiatement après les règles indiquées pour rendre le style « précis et simple, égal et clair ». Buffon a passé trop vite, et s'est borné à tMre que l'expression généralisée donnera au slyle « de la noblesse ». Cette noblesse pourtant est moins, dans sa pensée, la magnilicence des paroles que le caractère élevé et soutenu du style, dégagé des formes trop spéciales, des termes de laboratoire et de métier. Il faut ennoblir cette langue illibérale des spécialistes, et l'ennoblir non pas pour l'élever au-dessus des ignorants, mais, tout au contraire, pour élever les ignorants jusqu'à elle. Sa noblesse, ce ne sera plus, comme autrefois, de se rendre inaccessible au lecteur vulgaire, en se hérissant des broussailles d'une terminologie obscure : ce sera d'élargir et d'éclairer pour tous les honnêtes gens, pour tous les hommes, les avenues qui mènent à la science^ La Harpe lui accorde ce juste éloge : « BulTon fut le premier qui, des immenses richesses de la physique, ait fait celles de la langue française, sans corrompre ou dénaturer ni l'une ni l'autre. » Les hommes du xviii« siècle étaient plus ambitieux encore : ce n'est pas des seuls Français qu'ils voulaient être compris, et l'Histoire naturelle fil vite son tour d'Europe, à une époque où le génie de notre langue s'exprimait dans le mot de Rivarol : « Tout ce qui n'est pas clair n'est pas français. »

1. Cuvier disait ù FIruiens : « BiifTon n'écrivait pas ses descriptions en termes techniques, et c'est ce .jn i trompé beaucoup île naturalistes, qui ne se reconn.-iissent guère en ce {renre .1 écrits qu'autant qu'ils y trouvent un langage particulier, convenu, le langnge officiel de la nomenclature. »

18 COURS DE LITTEIUTURE

Les aulres dîscoïirs académîqsaes cto ïînff«tn coiuparcs un « Disfoua's sisr le s!jle ».

Le Discorirs sur le style est le plus célèbre, mais non le seul discours académique de Buffon : <■ J'ai reçu ce matin, écrit Diderot à M"<= Volant*, la visite de M. de Butfon : j'irai un de ces soirs passer quelcjues heures avec lui. J'aime les hommes qui ont une grande confiance dans leurs talents. Il est directeur de l'Académie française, et, en cette qualité, chargé de trois ou quatre discours de réception; c'est une cruelle corvée. Que dire d'un M. de Limoges? que dire d'un M. Walelet? que dire des morts et des vivants? Cependant il n'est pas permis de les oHenser par le mépris; il faudra donc qu'il les loue, et il disait : « Eh bien, je les louerai, et l'on m'applaudira. Est-ce que l'homme éloquent trouve quelque sujet stérile? Est-ce qu'il y a quelque chose dont il ne sache pas parler? » A ce moment, Baffon est malade, attristé de la mort d'un ami, et il écrit : « Je ne m'en suis tiré qu'à force d'être court-. »

Les réponses à la Condainine et à Watelet (1761)^ sont beaucoup plus courtes en etfel que le Discours sur le style. Avec la situation le ton a changé; le récipiendaire d'autrefois est le directeur d'aujourd'hui, et reçoit à son tour des académiciens moins illustres que lui. Encore les voyages de la Condamine otfraient-ils une ample matière au développement oratoire, et Buffon sut être, comme on l'a dit, sublime dans un compliment d'Académie : sa prosopopée de la nature « étonnée de s'entendre interroger pour la première fois » remua l'auditoire, qui oublia la Condamine pour ne songer qu'à BulTon.

Avoir pavcou'.u l'un et l'autre liémisplirre, traverse'' les continents et les

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