Lettres des 4 mars 1731 et 10 nov
O mon cher Rica, que la vanité sert mal ceux qui en ont upe dose plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de la nature! Ces genslà veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à être supérieurs, et ne sont pas seulement égaux.
Hommes modestes, venez que je vous embrasse ! Vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n'avez rien; et moi je vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n'humiliez personne, et vous humiliez tout le monde. Et, quand je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leur tribunal et je les mets à vos pieds.
Homme du monde, il l'a été, sans doute, moins qu'il n'eût voulu l'être; mais si d'autres, très inférieurs par l'esprit, semblaient lui être supérieurs par l'agrément du commerce, il le devait à ses qualités mêmes, à la sincérité et à la fierté de son caractère. On l'accueillait fort bien partout, souvent on le recherchait. « J'ai eu le bonheur, dit j\Iaupertuis, de vivre dans les mêmes sociétés que lui; j'ai vu, j'ai partagé l'impatience avec laquelle il était toujours attendu, la joie avec laquelle on le voyait arriver. » Mais il n'était pas fait pour présider un salon du xviii« siècle, celui qui a écrit : « Tout homme doit être poli, mais il doit aussi être libre; » et nous savons, en etret, que si la force et la netteté de son intelligence, les « saillies » de sa parole 1, ont plu à M™'=^ de Lambert, de Tencin, du DefTand, ^1""= GeollVin le goûta peu et fut peu goûtée de lui. Il souffrait volontiers la discussion, nous apprend Helvélius dans une lettre à Saurin; mais il changeait rarement d'opinion, et le monde n'aime pas ces tranquilles entêtés. Un autre contemporain, d'Argenson, ajoute un trait précis : « Comme il a infmimenl d'esprit, il fait un usage charmant de ce qu'il sait; mais il met plus d'esprit dans ses livres que dans sa conversation, parce qu'il ne cherche pas à briller et ne s'en donne pas la peine. » S'il ne s'en donne pas la peine, ce n'est pas qu'il dédaigne l'opinion des salons : il sent le besoin de ne pas les avoir contre lui; mais il aime surtout à parler « de ce qu'il sait », et tout le monde n'est pas en mesure ou en goût, comme la duchesse d'Aiguillon, d'éclaircir avec lui la question du franc -alleu. Qu'importe? « Le mérite console de tout. »
Bon gré mal gré, il subissait l'influence de cette société dont
1. i( Il était, dans le commerce, d'une douceur et d'une gaieté toujours égales. Sa conversation était légère, agréable et instructive, par le grand nombre d'hommes et de peuples qu'il avait connus; elle était coupée comme son style, pleine de sel et de saillies, sans amertume et sans satire. Personne ne racontait plus vivement, plus promptement, avec plus de grâce et moins d'apprêt. " (D'.-Vlembeut.)
le goût n'était pas très !sûr. Chez Montesquieu même on sent que le goût solide et sain du xyii^ siècle s'est énervé. Si le sien, malgré quelques taches, a résisté à la corruption, il le doit à cette admiration enthousiaste pour les anciens qui lui inspire sa célèbre invocation aux vierges du mont Piérie'. 11 y a, dans les Pensées diverses, un chapitre sur les anciens, dont le début n'est pas d'un accent moins passionné : « J'avoue mon goût pour les anciens; cette antiquité m'enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline : « C'est à Athènes que vous allez : «respectez les dieux. » Montesquieu a senti la grandeur d'Homère autant que celle de Marc-Aurèle. Il sait que « croire surpasser les anciens sera toujours ne pas les connaître- ». Mais il connaît et il cite trop le rhéteur Florus. Quelques-uns de ses jugements sur les modernes sont excellents; tel le jugement sur Montaigne, qu'il était fait pour comprendre : « Dans la plupart des auteurs, je vois l'homme qui écrit; dans Montaigne, je vois l'homme qui pense; )> mais, s'il a senti et parfois exagéré le mérite original d'un Fénelon, d'un la Rochefoucauld, d'un Rollin, il traite avec bien du respect Crébillon et la Motte tragiques, avec bien de la sévérité Voltaire historien.
Ce qu'il a d'imparfaitement simple dans le goût se communique à son style. « Il ne soigne point son style, qui est bien plus spirituel et quelquefois même nerveux, qu'il n'est pur. » Ce jugement de d'Argenson a de quoi nous étonner : si le style de Montesquieu n'est pas toujours pur, ce n'est pas qu'il le néglige, c'est qu'il le soigne trop au contraire. Ceux des juges modernes qui goûtent le plus sa manière d'écrire le critiquent sans le savoir en le louant. C'est ainsi que Stendhal compromet celui qu'il prétend glorifier aux dépens des purs classiques :
Le style de Montesquieu est le plus saillant de tous, celui qui réveille le plus. Il est le plus comique, le plus rapide, celui qui imprime le plus fortement la pensée dans l'esprit du lecteur. Il est le plus concis des écrivains que nous connaissons. Quel est celui d'entre eux dont sept lignes pourraient produire quatre pages très raisonnables d'amplification' ?
Mais quelle différence existe, au fond, entre l'éloge de Stendhal, et, par exemple, la critique de Vinet? Ce style saillant et qui ',(. réveille » est-il absolument sain?
1. « Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même comme d'un sens aiguisé et affiné. » (Faguet.)