‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 16 sur 153 · Racine et Shakespeare · texte numérisé non relu

Racine et Shakespeare

Le style des Lellrcs persanes était d'une nouveauté singulière et hardie , un peu dur et noueux parfois, bravant assez souvent l'harmonie, brusque, assez saccadé', scintillant, individuel, mâle, où la matière est pressée, condensée, et qui , par l'énergie du trait, ressemble moins à une peinture qu'à un basrelief. Il n'est ni simple ni naïf; il a plus d'élan que d'abandon ; il jaillit plutôt qu'il ne coule ; il est semé d'expressions pittoresques dignes de Montaigne, le compatriote de l'auteur... Littérairement parlant, on ne peut dire que l'apparition des Lettres persanes ait été un événement tout à fait heureux : rien n'agit si puissamment pour autoriser l'abandon de la belle et gracieuse simplicité du xvii" siècle. Sous ce rapport, observons que les Lettres persanes eurent historiquement la portée des Provinciales : elles ont déterminé la langue de leur siècle, comme l'œuvre de Pascal détermina celle de son temps. Mais ce style si brillant, et sans affectation cependant (car ce perpétuel scintillement d'idées semble la végétation naturelle de l'esprit de Montesquieu), n'étant pas en soi d'une nature absolument saine, devint une des causes de la détérioration du langage.

Ce style, nous assure M. Sorel, esl la forme même de sa pensée et de son talent. Mais M. Brunetière nous affirme le contraire, avec plus d'intrépidité encore dans l'affirmation : « Montesquieu n'a pas conformé son style à ses sujets, mais plutôt ses sujets à son style, et sa manière d'écrire lui a comme imposé sa manière de penser. » Qui croire, et sur quoi fonder soit une approbation, soit une critique de ces formules? Montesquieu croyait écarter d'avance la difficulté en écrivant dans ses Pensées diverses : « Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit, et c'est souvent en parlant mal qu'il parle bien. » Il n'est pas absolument nécessaire d'écrire mal pour avoir un style à soi. Mais déjà, sans doute, on lui reprochait d'écrire « comme il écrivait » , et Buffon, l'homme aux amples périodes, critiquait ses phrases courtes, son style « asthmatique ». Oui, le souffle était court, mais il était vif, et portait loin les pensées. Selon Voltaire, Montesquieu « a toujours exagéré et tout sacrifié à la démangeaison démontrer de l'esprit 2 ». Voltaire n'y aurait-il donc sacrifié jamais? et d'où vient qu'il s'avise de donner des leçons de gravité à Montesquieu? Mais, s'il exagère à son tour, il n'a tort peutêtre que dans la forme; car Voltaire et Montesquieu ont tous deux bien de l'esprit, mais Voltaire a plus natuiellement de

1. 11 n'est pas jusqu'à sa manière d'écrire qui me plait. Ce n'est peut-otre pas un modèle à roconiniander ; ces phrases coupées, ces alinéas qui se suivent sans se lier, sont sans doute de moins de mérite et de moins d'effort (jue le beau discours continu et enchaîné. On se trouve ainsi dispensé de la plus dillicile partie de l'art, les transitions. Mais cette façon de dire va à Montesquieu, qui en est le créateur; elle convient à l'abondance de ses vues ; c'est la forme même de sa pensée et de son talent. " (Sokf.l.) 2. Dictionnaire philosophique, art. Population.

Tesprit que Montesquieu, et Montesquieu en montre davantage. Il n y a pas une « phrase «, chez Voltaire, ni un trait absolument hors de sa place. Il y en a chez Montesquieu. Comme aussi il a moins de souplesse et d'aisance que Voltaire, on voit trop venir les traits, ce que les Latins appelaient lumina ingenii. Tout le style en est éclairé, animé, mais à quel prix? La vraie simplicité a disparu, et l'on ne voit nulle part que l'écrivain s'en aperçoive, ou du moins s'en émeuve, car, s'il s'en aperçoit, il est tenté plutôt, dirait-on, de s'applaudir d'une chute piquante, d'une expression pittoresque, d'une sentence brillamment concise.

Il est délicat de marquer avec précision où il cesse d'être homme d'esprit pour commencer à devenir bel esprit; mais quelques-unes de ses pensées nous aideront à tracer la limite. « Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu. » Voilà une maxime d'une brièveté forte et pleine de sens, à la manière des maximes de la Rochefoucauld. « Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise. » Soit encore, mais on sent déjà la pointe. « La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel. » Ici les Précieuses eussent applaudi; mais Voltaire et Rivarol pensent et disent : u Ce qui n'est pas clair n'est pas français. « iN'e l'oublions pas cependant, il y a plusieurs façons d'être Français et d'avoir de l'esprit. L'indolente raison de Montaigne s'allie à une imagination qui l'égayé et la colore; et si Montesquieu, avec ses gasconismes et ses latinismes, a pris à Montaigne son goût pour les images, il ne parait pas qu'elles nous sourient chez lui d'une aussi fraîche nouveauté. Dans la dernière période du siècle où Montesquieu est né, de grands écrivains rajeunissaient et enrichissaient la langue française. La Bruyère, en lui ôtant un peu de son naturel, lui donnait plus de relief; Fénelon l'amollissait et l'attendrissait pour ainsi dire, en la pénétrant de sentiment; dans sa « boutique » de Versailles, le duc de Saint-Simon se créait une langue toute à lui, fougueuse et fébrile, comme l'étaient ses colères et ses joies. C'est par une évolution nécessaire que le style des écrivains change avec le temps où ils écrivent, avec l'objet qu'ils poursuivent, plus encore avec le public qui les lit. Le public qui lit les Lettres persanes n'est plus celui qui lisait YHistoire des variations; il faut provoquer et contenter sa curiosité, lui donner le plaisir de la surprise, de la découverte. Comme il est ou se croit intelligent, il sait gré à l'écrivain qui tient sans cesse en éveil son intelligence et multiplie pour lui les occa-

sions de penser, mais de penser agréablement. Ce qu'il y avait de superficiel dans ce goût du public, Fontenelle l'avait satisfait, et Montesquieu, dans toute la première partie de sa carrière, semble n'avoir eu d'autre ambition que d'être un Fontenelle supérieur; mais déjà, comme l'a observé M. Sorel, il est plus ingénieux encore que brillant : l'esprit qu'il a est moins dans le trait, dans le mot, que dans la chose. Et, s'il est vrai qu'il a une « manière », cette manière ira en s'élargissant de plus en plus. Ce n'est pas seulement par le fond, c'est parla forme aussi que le Montesquieu des Considérations est fort audessus du Montesquieu des Lettres persanes.

BIBLIOGRAPHIE

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JUGEMENTS

Aussi original que Montaigne, son compatriote, mais plus profond, mais surtout plus riclie en idées d'une application facile; fécond dans les choses qu'il découvre, dans les choses mêmes qu'il indique; pensant toujours et faisant toujours penser; plus instructif, jusque dans ses erreurs, que les jurisconsultes dans leurs volumineux commentaires, et que la foule des publicistes dans le cercle étroit de quelques vérités triviales, Montesquieu, vraiment créateur, fortifia son savoir immense de toute l'autorité de la raison, de toute la puissance de l'art d'écrire.

M.-J. Chénier, Progrès des connaissances.

Tout le monde aime Montesquieu, parce qu'il n'exprime que les seules idées originaires et germes des autres; chacun prolonge la chaîne du développement selon l'étendue de son esprit, et chacun lui trouve la mesure du sien.

M™° Necker.

Le président de Montesquieu a du génie avec la plus vaste lecture du "monde. Puisez dans cette source tant que vous pourrez.

Lord Ghesterfield, Lettre à son fils.

Montesquieu n'avait point la gaieté naturelle de Voltaire, et c'est à force d'esprit qu'il y suppléa dans 'les Lettres persanes. Des ouvrages d'une plus haute conception ont marqué sa place; des milliers de pensées sont nées de sa pensée. Il a analysé toutes les questions politiques sans enthousiasme, sans système

positif; il a fait voir : d'autres ont choisi. Mais si l'art social atteint un jour en France à la certitude d'une science, c'est à Montesquieu que Ton doit compter ses premiers pas.

M™^ DE Staël, de la Littérature.

Les Lettres persanes annoncent VEsprit des lois. Plusieurs écrivains célèbres ont rais de même dans leur premier ouvrage le germe de tous les autres.

M"^^ DE Staël, sur les Écrits de Rousseau.

Tous les ouvrages de Montesquieu ne sont que des considérations... Montesquieu avait les formes propres à s'exprimer en peu de mots; il savait faire dire aux petites phrases de grandes choses. La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée ; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions graves.

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