C. de Litt. — Montesquieu
onze ans. De l'OO à 1711 il reçut à Juilly, chez les Oratoriens, une forte éducation classique. Il se laissa nommer, à vingtcinq ans (2i février 1714), conseiller au parlement de Bordeaux, comme il se laissa marier, l'année suivante, à une demoiselle Jeanne Lartigue, fille d'un ancien lieutenant-colonel et riche de plus de cent mille livres, mais calviniste de religion, défaut grave en un temps où des lois sévères interdisaient non seulement l'exercice du culte protestant, mais toute union entre protestants et catholiques. Ce singulier mariage avait été préparé par un oncle de Secondât, le baron de Montesquieu, président à mortier au parlement de Guyenne et voisin des Lartigue. Quand cet oncle mourut, il légua à son neveu à la fois sa baronnie de Montesquieu, son titre et sa charge de président (20 juillet 1716). Le nouveau baron de Montesquieu n'avait que vingt-sept ans. Il ne s'embarrassa pas beaucoup de sa charge ni de sa femme, qui lui donna pourtant un fils en 1716, puis deux filles. Dans ses Pensées, il parle avec dédain de son « métier » de président : « Je comprenais assez les questions en elles-mêmes; mais, pour les procédures, je n'y entendais rien. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui m'en dégoiitait le plus, c'est que je voyais à des bêtes le même talent qui me fuyait pour ainsi dire. » Les devoirs de famille ne le gênèrent pas davantage : « J'ai aimé ma famille pour ce qui allait au bien dans les choses essentielles; mais Je me suis affranchi des menus détails, »
Mais ce magistrat indolent, ce mari sans tendresse, fut de bonne heure un littérateur passionné, un travailleur opiniâtre. Membre de l'Académie de Bordeaux, il écrivit beaucoup pour elle, surtout avant qu'il n'eût commencé à écrire peur le grand public. Parmi les papiers inédits publiés en 1891-1892 par un de ses descendants, il en est qui ont leur intérêt relatif, parce qu'ils peuvent être rapprochés des grandes œuvres : ce sont des Réflexions sur la politique des Romains dans la religion, un Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères, un opuscule sur la Monarchie universelle en Europe, un Dialogue de Xanlippe et de Xénocrate. Mais les meilleurs de ces essais, qui sont écrits pour la plupart de 1706 à 1723, n'ont pas été j écrits pour la seule Académie de Bordeaux : ce sont les délassements encore utiles d'un esprit toujours occupé, qui se repose en variant son travail, mais continue pourtant, même lorsqu'il parait se reposer, à travailler dans le même sens. Les « mélanges » académiques proprement dits, antérieurs
pour la plupart aux Considérations , sont les uns littéiaiies ou moraux, les autres scientifiques'. Ceux-ci sont les plus nombreux, et semblent indiquer une préférence pour les sciences naturelles et physiques : Montesquieu étudie la transparence, la pesanteur des corps, les glandes rénales, les causes de l'écho, etc. ; mais les plus techniques sont d'un savant qui se souvient trop des petites élégances littéraires de collège, d'un Fontenelle de province. Ce n'était pas à une vocation qu'il obéissait, c'est une mode qu'il suivait, et l'on s'explique qu'il s'en soit détaché bientôt, soit parce que sa vue s'est de bonne heure affaiblie, soit parce qu'il n'a pas tardé à reconnaître la véritable voie où il devait marcher. « Il conçut avant Buffon, dit M. Sorel, le plan d'une Histoire physique de la terre ancienne el moderne. Il adressa, en 1719, des circulaires dans tout le monde savant, pour demander des notes. Au cours de cette reconnaissance dans le passé de l'univers, il retrouva les hommes et l'humanité, et il s'arrêta à les considérer. » Il les avait trouvés déjà, si l'on prend à la lettre sa déclaration fameuse : « Au sortir du collège, on me mit entre les mains des livres de droit : j'en cherchai l'esprit. » Devant l'œuvre définitive entrevue plus ou moins confusément dès la jeunesse, les œuvres de circonstance s'effacent. On ne peut guère retenir, parmi les essais plus particulièrement littéraires ou moraux, qu'un Discours sur Cicéron et un Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences, le premier parce qu'on y
1. u Les premiers écrits qu'on a de lui sont des discours qu'il composa pour l'Académie de Bordeaux, dont il fut membre dès 1716 : le talent s'y montre ; on v surprend même à son origine la forme qu'affectionnera Montesquieu, l'image ou l'allusion antique appliquée à des objets et à des idées modernes. Mais ici on y voit trop d'apprêt ; il y a luxe de mythologie, k propos d'un rapport sur la cause physique de l'écho ou sur un travail d'anatoniie, Montesquieu fait trop intervenir les nymphes et les déesses. A ce début, il imite visiblement tontenelle, dont les Rapports ingénieux à l'Académie des sciences étaient faits pour séduire.
<i Ce qu'on aime mieus remarquer dans ces premiers essais de Montesquieu, c'est l'amour de la science et de l'étude appliquée à tous les objets. On a de lui, non pas seulement des Rapports sur les travaux des autres, mais des observations directes d'histoire naturelle, lues en novembre 1721. Il avait observé au microscope un petit insecte rouge, la plante du gui, des mousses de chêne ; il avait disséqué une grenouille, il avait fait des recherches sur la qualité nutritive de divers végétaux. L'auteur annonçait qu'il n'attachait point à ces observations et à ces expériences une importance plus grande qu'elles n'en méritaient : •> C'est le fruit de l'oisiveté H de la campagne. Ceci devait mourir dans le même lieu qui l'a fait naître, mais « ceux qui vivent dans une société ont des devoirs à remplir; nous devons compte « à la nôtre de nos moindres amusements. » Sainte-Beuve.)
« Toutefois cette excursion dans le domaine des sciences ne fut pas sans effet sur le développement de son génie. Il en revint mieux éclairé sur sa véritable vocation, et fortifié dans les habitudes d'exactitude, de précision, qui donnent à ses œuvres philosophiques et littéraires tant d'autorité. » (Gréard.)
voit que Cicéron a toujours préoccupé l'esprit de Montesquieu*, les autres parce que l'accent en est sincère. Le Discours débute par un aveu de sympathie :
Cicéron est, do tous les anciens , celui qui a eu le plus de mérite personnel, et à qui j'aimerais mieux ressembler : il n'y en a aucun qui ait soutenu de plus beaux et de plus grands caractères, qui ait plus aimé la gloire, qui s'en soit fait une plus solide et qui y ait été par des routes moins battues.
Montesquieu y jette un coup d'œil pénétrant sur la vie et le rôle de Cicéron, sur sa philosophie, sur son caractère, et, comme Doudau plus tard, y combat le reproche de pusillanimité qu'on adressait, beaucoup avant Mommsen, à son héros. La faiblesse de l'autre opuscule est rachetée par des remarques comme celles-ci :
L'amour de l'élude est presque en nous la seule passion éternelle... I faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges... Il ne faut pas juger de l'utilité d'un ouvrage par le style que l'auteur a choisi : souvent on dit gravement des choses puériles; souvent on a dit en badinant des vérités très sérieuses...
Ces dernières lignes peuvent s'appliquer fort bien aux Lettres persanes, qui parurent en 1721 -.
Les « Lettres persanes ». — La forme frivole et le fond sérieux. — ])lontesqiiien et la Brnjère.
11 faut faire assez large, dans les Lettres persanes, la part du temps et du faux goût qui régnait alors, mais plus large encore celle des idées neuves et profondes. C'est, comme le dit Villemain, « le plus profond des livres frivoles, ce livre si vif, si moqueur, si fait pour amuser le public après l'ennui des dernières années de Louis XIV, et pour le faire rétléchir après l'orgie de la régence ». Cette orgie n'était pas achevée, mais lirait à sa fin. Aussi la publication des Lettres persanes, en 1721, fut-elle un immense succès de librairie, qui fit éclore u une multitudes de lettres turques, juives, arabes, iroquoises,
1. Voir non scub'nient les Considérations, mais une des Pensées, litée aui Dissertations et leçons.