Amsterdam (Brunel) et Cologne (Marteau), 2 in
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sauvages' ». Le dédain traditionnel des Français pour les contrées et les mœurs étrangères commençait à s'affaiblir, bien que Montesquieu ait cru devoir noter, dans une de ses lettres les plus plaisantes, leur badauderie naïve : « Gomment peut-on être Persan? » On peut même dire que le xviu° siècle a mis l'étranger à la mode. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, furent, à bien des égards, les tributaires des Anglais. Si les Espagnols, tant appréciés et imités au temps d'Anne d'Autriche et de Corneille, ont perdu leur intlueace littéraire avec leur grandeur politique (Montesquieu a caractérisé avec force, ici et ailleurs, leur décadence), les Moscovites sortent des ténèbres où ils semblaient vouloir se dérober à la vue de l'Europe ; les peuples de l'extrême Orient se laissent arracher une partie de leurs secrets : on sait en quelle estime Voltaire affectait de tenir les Chinois; Dufresny fait parler un Siamois dans ses Amusements sérieux et comiques, dont Montesquieu parait s'être souvenu; les voyageurs Bernier, l'ami de Molière, Tavernier, Chardin, avaient fait connaître la Perse à la France. Montesquieu avait lu attentivement Chardin; mais il était trop Français et Gascon pour voir dans la relation de Chardin autre chose qu'un prétexte à une satire indirecte des mœurs françaises et pour prendre autre chose que le costume, le travestissement du Persan. Dans son Éloge de Montesquieu, d'Alembert a remarqué que le ton des Persans Rica et Usbek est tout français, malgré le luxe emprunté des formules asiatiques.
Usbek a pris, durant son séjour en Fi-ance, non seulement une connaissance si parfaite de nos mœurs, mais une si forte teinture de nos manières mêmes, que son style fait souvent oublier son pays. Ce léger défaut de vraisemblance peut n'être pas sans dessein et sans adresse : en relevant nos ridicules et nos vices, il a voulu sans doute aussi rendre justice à nos avantages. Il a senti toute la fadeur d'un éloge direct, et il nous a plus finement loués en prenant si souvent notre ton pour médire plus agréablement de nous.
Walter Scott estime aussi que la couleur orientale est ce qui a le plus fait défaut à l'auteur des Lettres persanes. Il y a bien le cadre, à la fois romanesque et dramatique; il y a le léger badigeon de couleur locale qui put faire illusion aux contem-
1. Grimm, Cor?'espoiidance, to juin [153. Les Lfffres sur les Anglais et les Français et sur les voyages, de Murait, n'ont été publiées qu'en I7:i3, mais avaient été écrites longtemps avant. On y rencontre des traits comme celui-ci : « Dès qu'un Français vient dans un autre pays, surpris de voir tout un peuple différer de lui, il ne peut plus se contenir et il s'échappe à la vue de tant dtiorreurs. »
porains, et l'iatrigue, qui a pour fond un drame du harem. \j'Avertisseme7it nous l'apprend, « rien n'a plu davantage dans les Lettres persanes, que d'y trouver, sans y penser, une espèce de roman. » Cette espèce de roman est ce qui plaît le moins aux modernes et qui a le plus vieilli dans l'œuvre. Comment nous intéresser aux mensonges et aux malheurs de la favorite Roxane, dont la mort est le dénouement de l'intrigue, et qui meurt en déclamant, comme une héroïne de Rousseau: «J'ai réformé tes lois sur celles de la nature... » Comment nous intéresser même à ce qu'il peut y avoir d'individuel dans la correspondance de Rica et d'Usbek avec leurs amis, leurs femmes et leurs esclaves? A la vérité, Montesquieu a essayé de distinguer entre elles et de nuancer les physionomies des deux voyageurs. C'est l'inquiet et chagrin L'sbek qui a enlevé Rica, son ami, à sa vieille mère, pour l'entrahier vers l'Europe. Sa sincérité et sa vertu lui ont fait des ennemis à la cour de Perse; sans avoir la faveur du prince, il a excité la jalousie des ministres. Mais il lui reste l'amitié, « ce doux engagement de cœur qui fait la douceur de la vie ». L'amitié d'Usbek et de Rica naît du contraste de leurs caractères : Usbek, il l'avoue, « pense plus lentement » que Rica, dont l'esprit vif saisit tout avec promptitude. Tandis qu'Usbek, « dévoré de chagrins » dès les premiers jours de son voyage, regarde sans cesse du côté de son pays, Rica savoure le plaisir d'observer, s'assimile les mœurs des pays qu'il traverse, paradoxal en France, où l'on aime à tout réduire en paradoxe. Au reste, ils prennent soin de se définir eux-mêmes :
CSBEK.
Rica jouit d'une santé parfaite : la force de sa constitution, sa jeunesse et sa gaieté naturelle le mettent au-dessus de toutes les épreuves. Mais, pour moi, je ne me porte pas bien; mon corps et mon esprit sont abattus; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours plus tristes : ma santé, qui s'affaiblit, me tourne vers ma patrie, et me rend ce pays-ci plus étranger...
Je crois devoir beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est également recherché •...
Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. Je ne te perdais au commencement que pour deux ou trois jours, et en voilà quinze que je ne t'ai vu. Il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y trouves une société qui te convient, que tu y raisonnes tout à ton aise : il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout l'univers.