‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 22 sur 153 · Lettres 131 et · texte numérisé non relu

Lettres 131 et

2. yueliiues-uns conjecturent que ce discours a dû être éciit pour l'Académie de Bordeaux.

Villemain, qui se demande, il est vrai, si Montesquieu n'a pas caché l'horreur du nom de SvUa sous le faste imposant de sa grandeur 1. Ce même Villemain nous apprend, dans ses Souvenirs contemporains, que Napoléon, après une visite de M. de Narbonne, son aide de camp, à l'École normale, fut irrité de savoir qu'un jeune maître de conférences de l'École normale — il s'appelait précisément Villemain — lisait et commentait à ses élèves le Dialogue, comme une œuvre classique. Il ne voyait, pour lui, dans ce Sylla qu'un bel esprit et qu'un rhéteur : (' Quelle est, disait-il, la morale de ce parlage magnilîque de Sylla? Aucune. L'écrivain a l'air de donner des regrets à cette ancienne république romaine qui ne pouvait plus durer trois jours. Il craint que Sylla n'ait donné un fâcheux exemple d'ambition en prenant le pouvoir, et une inutile leçon de modération en le quittant. Est-ce là ce qu'aurait dit Machiavel et ce que devait penser un esprit politique? N'était-ce pas le moment de comprendre et d'expliquer la nécessité de ce qui dans le monde revient à certaines dates, de ce que moi je devais faire dix-neuf cents ans plus tard? » Napoléon avouait pourtant qu'il y a un grand mot dans ce dialogue de brillant sophiste : «J'ai étonné les hommes, et c'est beaucoup. » — « Sans doute, disait Napoléon, mais ce n'est pas tout. » Et il avait raison. Mais il n'était pas fait pour comprendre Montesquieu.

Pour le lecteur moderne, ce Dialogue de Sylla et d'Eucrate a deux grands défauts : il n'est pas clair et il est emphatique. A de certains moments, il semble une apologie de Sylla par luimême; à d'autres, la bravade insolente d'un tyran qui méprise l'humanité. A la vérité, le stoïcien Eucrate, d'abord étonné, presque séduit, dit à ce proscripteur en retraite des choses assez dures, et quelques-unes où l'on pi-essent le génie de l'historien :

Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le Ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous : nés pour la médiocrité, nous sommes accablés parles esprits sublimes. Pour qu'un homme soit au-dessus de l'humanité, il eu coûte trop cher à tous les autres...

1. « Plutarque est le peintre des héros ; Tacite dévoile le cœur des tyrans ; niais, dans Plutarque ou dans Tacite, est-il une peinture égale à cette révélation du cœur de Sylla, se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté ? Comme oeuvre historique, ce morceau est un incomparable modèle de l'art de pénétrer un caractère, et d'y saisir, à travers la diversité des actions, le principe unique et dominant qui faisait agir. C'est un supplément à la Grandeur et D.icadencc des Romains. » {Eloge de Montesquieu.) Villemain remarque que Montesquieu a fait cboii d'une époque décisive: « iVlontesquieu n'a présenté que Sylla sur la scène; mais Sylla rappelle Marins et il prédit César. »

Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont proscritla liberté pour jamais. Il faudrait qu'ils tissent trop de miracles pour arracher à présent du cœur de tous les capitaines romains l'ambition de régner. A'ous leur avez appris qu'il y avait une voie liien plus sûre pour aller à la tyrannie, et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d'une république trop riche et trop grande : le désespoir de pouvoir l'opprimer.

Les Considérations sont déjà en germe dans ces lignes, comme en d'autres où Sylla montre le sénat toujours obligé d'occuper à la guerre la plèbe indocile, et où il fait comprendre au naïf Eucrate pourquoi il n'a rien à craindre dans la retraite où tant de gens ont intérêt à le protéger. Mais la forme du dialogue Tempccbe de dire ces choses aussi nettement qu'il les dira dans les Considérations, dont le chapitre xi est, sans aucun doute possible, sévère pour Sylla. Il les dira aussi avec plus de simplicité dans l'étude historique que dans ce dialogue théâtral, qui, au fond, est dialogué de nom seulement. Eucrate, ce stoïcien complaisant dont Montesquieu a inventé le personnage, n'est là, on le sent, que pour couper, animer et prolonger le monologue de Sylla. Mais il faut considérer cette œuvre de jeunesse d'un grand écrivain comme un prologue en prose de tragédie classique. Le Sylla de Montesquieu a les attitudes, les discours, les passions d'un héros tragique. Comme les héros tragiques aussi, il s'analyse curieusement lui-même ou se laisse analyser par Eucrate. C'est une subtile et souvent profonde étude de caractère : comme il le fera plus tard dans l'histoire, Montesquieu s'attache ici à découvrir le trait dominant du caractère, le ressort intérieur et le moteur d'une àme semblable à elle-même jusqu'en ses emportements et ses contradictions apparentes. En cela encore il semble s'inspirer de nos tragiques. Mais aucun d'eux n'a été tenté par celle figure énigmatique de Sylla. L'auteur de Sertorins, l'auteur de Mithridate, nous la laissent à peine entrevoir. L'auteur de la Mort de César l'a seulement effleurée^ M. de Jouy, plus audacieux, a

Sylla les eut punis.

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