I.oiiçtpmps dans notre sang Sylla s'était noyé
11 rendit Rome libre, et tout fut oubliiS.
Cet assassin illustre, entouré de victimes,
En descendant du troue elTaça tous ses crimes, iiii, >.)
fait jouer, en 1821, au Théâtre-Français, un Sylla. Le Sylla le plus dramatique, ce n'est pas celui de M. de Jouy, c'est celui de Montesquieu; mais on aimerait à le compléter, à le corriger parfois, à l'aide des traits précis et pittoresques mis en œuvre depuis par les historiens romantiques Michelet et Mommsen. En 1734, enfin, Montesquieu publia les Considérations. Selon son fils, qui nous a laissé son éloge, illes portait en lui dès son voyage d'Angleterre, et en avait même ébauché les premiers chapitres. Mais il ne les acheva qu'après les trois années qui suivirent, dans le repos fécond de la Brèdo, où une riche bibliothèque lui facilitait les moyens de contrôler les résultats acquis d'une immense lecture.
Les prédécesseurs de Montesquîen. — Les anciens, Machiavel et 8aint-Evrenioud.
Avec un peu d'exagération, Villemain écrit : « Montesquieu, dans le fait, n'a eu que deux sortes de maîtres, les anciens et Bossuet. » A coup sûr, si Montesquieu n'avait été plein de la lecture des anciens, il n'aurait pu composer en quelques années un livre si précis, où tant de textes sont groupés et s'éclairent les uns parles autres, soit qu'il les cite, soit qu'il en fasse passer la substance dans son texte propre. En dérobant au lecteur ses réminiscences et ses emprunts, Montaigne voulait malicieusement l'exposer à donner à Plutarque une nasarde sur le nez de l'auteur. Chez Montesquieu, toutes les pages, toutes lesphi^ases reposent sur un tel fonds de souvenirs, qu'il faut craindre, en critiquant telle assertion, de donner sur son nez une nasarde à ce même Plutarque ou à Tacite. Il est difficile de ne pas se souvenir, ici et ailleurs, de Montaigne quand on parle de Montesquieu. Ce que Montaigne aimait en Plutarque, ce sont les menus faits, les anecdotes qui caractérisent l'individu et, par l'individu, l'homme. «Plutarque, dit Montesquieu, me charme toujours : il y a des circonstances attachées aux personnes, qui font grand plaisir. » Leurs vues historiques ne s'accordent pas toujours : Montesquieu croit, par exemple, contrairement à Plutarque, que la fortune de Rome a été favorisée moins par le hasard que par la vertu. Mais, en Plutarque, c'est le moraliste qu'aimait Montesquieu. C'est le moraliste
aussi qu'il aime en Tacite, également admiré par Montaigne : (( Tacite fait un ouvrage exprès sur les mœurs des Germains. Il est court, cet ouvrage, mais c'est l'ouvrage de Tacite, qui abrégeait tout parce qu'il voyait tout', » Voir tout et tout montrer en raccourci, c'est ce qu'il a essayé lui-même de faire dans les Co7isl dérations.
Malgré la large, trop large part qu'il a faite aux peintures morales, Tite-Live lui plaisait moins, et ici encore il est d'accord avec Montaigne : il lui reprochait de jeter trop de fleurs sur les colosses de l'antiquité, et le reproche est sévère, venant de lui. Dans YEsprit des lois, il ne cite Tite-Live qu'une fois (vi, lo), et c'est pour le critiquer : dans les Considérations, quoiqu'il paraisse le suivre dans les premiers chapitres, il ne le prend en réalité pour guide qu'à partir du chapitre viii, et bientôt il le quitte. C'est Florus, il est vrai, qu'il lui préfère ; ce sont les antithèses et les traits de Florus qui le ravissent. Le flot du discours chez Tite-Live devait lui sembler trop abondant et trop égal. Peut-être aussi lui trouvait-il un optimisme trop serein. L'histoire de Tite-Live, c'est un monument élevé à la grandeur de Rome, sans aucune échappée sur la décadence, qui déjà pourtant a commencé. Au reste, il juge librement même ceux dont il aime à se servir : il voit en Gicéroii « un des plus grands esprits qui aient jamais été » ; jeune, il a composé un discours à son éloge; il le cite souvent et dans les Considérations et dans V Esprit des lois, car il ne s'appuie "pas sur le témoignage des seuls historiens; mais il signale les faiblesses de l'homme, et le parallèle de Cicéron et de Caton est une des pages les plus piquantes du livre. Il ne dédaigne pas Suétone, mais il est surpris de l'indifférence apparente avec laquelle Suétone raconte tant de crimes monstrueux. S'il puise à des sources parfois mêlées, s'il manque çà et là de ce sens critique dont ses prédécesseurs manquaient presque partout, son instinct historique l'entraîne surtout vers deux sortes d'historiens : ceux qui, comme Polybe, lui apportent des idées et des formules pleines d'autorité, philosophes et politiques autant qu'historiens, et ceux qui sont des collecteurs patients de faits précis; Appien, qui se rattache à l'école de Polybe; Denys d'Halicarnasse , Dion Cassius. Entre tous ces historiens, il en est deux dont il semble s'être assimilé le
1. Esprit des lois, xxx, 2. On verra dans ce même chapitre que Montesquieu partage l'estime «le Montaigne pour César liistorien.
génie et Tàme : ce sont, parmi les Grecs, Polybe, et, parmi les Latins, Tacite. Raisonneur profond et systématique, Polybe dévoile la fatalité historique en vertu de laquelle Rome devait vaincre et grandir; énergique dénonciateur de la corruption publique, Tacite marque avec tristesse les progrès de la décadence des institutions et des mœurs. En ce qui concerne la grandeur de Rome, ni Polybe ni personne, a dit Taine, n'en a exposé certaines causes comme l'a fait Montesquieu ; en ce qui concerne sa décadence, si Montesquieu explique plus qu'il ne peint, il a de Tacite la vigueur concentrée, les traits qui se détachent en relief, la tenue grave et presque auguste du style. Lui aussi, quand il s'est fait l'àme bien romaine, il parle avec majesté, a-E|jLvoj;. Mais il reste Français, et l'on s'en aperçoit, quoique les Lettres persanes soient bien loin.
Au début du xvi« siècle, ce n'est pas de Tacite que s'inspira l'auteur du Prince, Machiavel, lorsqu'il composa ses Discours politiques sur la première décade de Tite-Live (1516). C'est une question de savoir si Montesquieu doit peu ou beaucoup à Machiavel : peu, dit M. Petit de JuUeville; beaucoup, dit M. JuUian. Il lui doit certainement quelque chose, et pour s'en convaincre il suffit de jeter les yeux sur quelques chapitres.
Livre I". — Quels ont été les commencements des villes en général, et surtout ceux de Rome. — De difl'érentes formes de républiques. Quelles furent celles de la république romaine. — • Des événements qui furent cause de la création des tribuns. — Que la désunion du sénat et du peuple a rendu la république puissante et libre. (Cette idée a été reprise par Montesquieu, tandis que Bossuet a vu dans les dissensions civiles une des principales causes de l'atïaiblissementde Rome.) — La religion des Romains. (Montesquieu ne s'en est pas assez préoccupé. Il est vrai que Machiavel montre surtout l'utilité de la religion, et protile de cette occasion pour attaquer la Rome papale.)
Livre IL — Lequel aie plus contribué à la grandeur de l'empire romain, de la vertu ou de la fortune. Machiavel avait déjà dit que l'empire romain fut l'ouvrage du bonheur et de la discipline. Il va plus loin ici, et dit nettement que le courage et l'habileté servirent plus aux Romains pour conquérir leur empire que ne le ht la fortune. Sur cette idée essentielle Polybe, Machiavel, Montesquieu, sont d'accord, et ce chapitre est de ceux qui sont les plus dignes d'avoir inspiré Montesquieu. Mais, après d'autres bonnes pages sur les moyens employés par les Romains pour s'aifranchir, sur la manière dont ils faisaient la
guerre, Machiavel semble abandonner l'histoire romaine pour les questions de philosophie politique ou de lactique militaire- On s'aperçoit de plus en plus que l'histoire de Rome n'est pour ce Florentin qu'un prétexte à développer des tlièses générales, d'où sortiront des leçons pratiques d'appHcalion immédiate. La philosophie, la politique, l'histoire, telles qu'il les conçoit, se confondent. Si on l'étudiait comme on étudie un historien, on ne le comprendrait pas. Tel chapitre (i, 27) est intitulé : « Que les hommes sont tout bons ou tout mauvais, » Ailleurs, on lit des pensées de ce genre : « En rétléchissant sur la marche des choses humaines, j'estime que le monde se soutient dans le même état où il a été de tout temps; qu'il y a toujours même quantité de bien, même quantité de mal, mais que ce mal et que ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées. » Voilà le philosophe, un peu sceptique à l'égard du progrès.
Le livre III nous laisse voir à plein le politique expérimental, qui s'inquiète surtout de savoir et d'apprendre aux Médicis quels doivent être les rapports des princes avec les peuples, des généraux avec leurs soldats. Les conspirations occupent dans ce livre une place qui étonnerait si l'on ne se souvenait qu'on est à Florence. L'historiographe de Florence ne se soucie donc de suivre aucun ordre méthodique'. Il ne demande à l'histoire ancienne que de le fournir, non pas de lois, mais d'analogies et d'exemples. Peu lui importe que ces analogies soient forcées, et ces exemples peu applicables aux temps et aux États modernes. C'est pourquoi, remarque Flint, si son regard est lucide et pénétrant tant qu'il ne s'agit que des causes prochaines, il ne distingue pas ou néglige les causes éloignées. Il a des idées générales, dit aussi Taine, mais perdues dans un commentaire tout pratique. Avant Montesquieu, il avait vu nettement (n, 1) que les Romains divisaient pour régner, et qu'ils tenaient à avoir chez tous les peuples encore indépendants « un ami qui fût une échelle, une porte, pour y monter, pour y entrer, un auxiliaire pour les soumettre » ; il avait compris que les répu- , bliques périssent soit par le changement, quand elles laissent s'altérer le principe qui fait leur force, soit par l'immobilité, lorsqu'elles ne se renouvellent pas dans le sens de ce principe. Mais il n'en tire aucune conclusion sérieuse.
L'historiographe de Venise, le Caton de Venise, comme l'ap-
1. Ses dernières réllexions sont consacrées à Fabius Maximus.
GRANDEUR ET DECADEiNCE DES ROMAINS 9
pelaient ses contemporains, Paul Paruta, souvent cité parmi les prédécesseurs de Montesquieu, ne paraît pas lui avoir été aussi utile que Machiavel. Ses Discours politiques (1599), où Maciiiavel, d'ailleurs, est combattu', se divisent en deux livres dont le premier traite de l'histoire des constitutions de Rome et d'Athènes, l'autre de celles des républiques italiennes contemporaines, notamment de Venise. Paruta a des vues d'homme d'État par où il se rapproche de l'auteur de l'iïsprt^ des lois plus que de celui des Considérations ; mais rien n'indique que Montesquieu ait lu Paruta.
Il avait dû lire les Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les différents temps de la République, que le délicat épicurien Saint-Evremond avait composées pendant son long exil d'Angleterre (1663). Comme le titre l'indique, et comme l'auteur le répète, il cherche « moins à décrire les combats qu'à faire connaître les génies ». C'est l'objet que se proposera Montesquieu, c'est la méthode qu'il suivra. Mais combien le ton est différent! Dès le premier chapitre [De l'origine fabuleuse des Romains et de leur génie sous les premiers rois), il rejette avec dédain « les admirations fondées sur des contes » et annonce qu'il considérera les Romains « par eux-mêmes, sans aucun assujettissement à de folles opinions, laissées et reçues, » S'il l'avait fait, il serait supérieur par ce côté à Montesquieu, qui ne parait même pas se douter que des fables puissent se mêler à cette histoire-légende des Romains primitifs. Mais aussitôt après il parle des rois de Rome avec autant d'assurance qu'il parlerait de Louis XIII et de Louis XIV : « Le règne de Tarquin est connu de tout le monde, aussi bien que l'établissement de la liberté. » Il ne gardera que le ton du scepticisme ironique, et ce ton est déplaisant dans les chapitres ii et m, dont les titres promettent plus de gravité : Du génie des premiers Romains dans les commencements de la république. — Des premières guerres des Romains. Saint-Evremond s'étonne du patriotisme farouche de ces anciens Romains, dont on nous raconte qu'ils se « dévouaient » dans un pressant danger de l'armée et de l'État, u par une superstition aussi cruelle que ridicule, comme si le but de la société était de nous obliger à mourir, bien qu'elle ait été Instituée pour nous faire vivre avec inoins de danger et plus à notre aise ». Ces gens « qui se reposaient de la sûreté de leur
1. Venise, looO, 1629, IGoO. Voyez Mézières, Etudes sur les œuvres politiques de Paul Paruta, in-8», 1S53, et Janet, Histoire de la science politique, t. !="■, 1. III, ch. I". Paruta est plus aristocrate que Machiavel.
garde sur des oies et sur des chiens « étaient fort graves, mais peu entendus; les hisloriens ont trop admiré leurs verlus, pour rabaisser et dénigrer le temps où ils écrivaient.
Jusque-là. nous n'avons guère qu'un aimable persiflage. Au reste, Saint-Evremond ne s'astreint pas à suivre un ordre bien méthodique; il s'arrête à des questions de détail et d'un intérêt médiocre : le chapitre iv, par exemple, est intitulé : Contre Vopinion de Tite-Live sw la guerre imaginaire qu'il fait faire à Alexandre contre les Romains. Mais il ressaisit notre attention lorsqu'il montre les Romains résistant à leurs ennemis et conquérant le monde. Le chapitre v, le Génie des Romains dans le temps que Pyrrhus leur fit la guerre, reste bien au-dessous du même chapitre traité par Montesquieu. C'est que Saint-Evremond y gâte des vues assez justes par ce ton d'ironie qui, surtout ici, sonne faux. Le grand tort de la vertu romaine, à ses yeux, c'est qu'elle manque de politesse et d'agrément; c'est encore d'être habile sous une trompeuse apparence de désintéressement. Il va jusqu'à écrire : « Je ne saurais plaindre une pauvreté honorée de tout le monde : elle ne manque jamais que de choses dont notre intérêt ou notre plaisir est de manquer. A dire vrai, ces sortes de privations sont délicieuses : c'est donner une jouissance exquise, à son esprit, de ce que l'on dérobe à ses sens. Mais que sait-on si Fabricius ne suivait pas son humeur?... A ces gens-là, se passer du peu, c'est se retrancher moins de plaisirs que de peines. » Le plus pauvre des moines est heureux pour peu qu'il soit considéré dans son ordre.
En revanche, dans les chapitres vi, vu et viii {De la première guerre de Carthage. — De la seconde guerre punique. — Du génie de Rome vers la fin de la seconde guerre de Carthage), il paraît s'émouvoir enfin et franchement admirer. Il étudie et compare les deux républiques ennemies : l'une, foudée sur le commerce, était forcée d'employer des étrangers pour ses guerres, et ses citoyens pour son trafic ; l'autre, fondée sur les armes, « se faisant des citoyens de tout le monde, et de ses citoyens des soldats », a nécessairement triomphé de sa rivale, car elle avait « les qualités principales qui rendent un peuple maître de l'autre ». Peu à peu, la grandeur du spectacle fait mourir le sourire sur ses lèvres : il se plaît, dans la seconde guerre punique, à déployer à nos yeux toute l'étendue de la vertu romaine; il se passionne presque pour Annibal, à qui il a tort, sans doute, de reprocher son inaction après Cannes, mais (jui lui paraît au-dessus de son entreprise même. 11 mon-
tre, d'aiUre part, comment, dès l'âge de Scipion, le citoyen et le soldat romains se détachent de l'amour des lois pour s'atfectionneraux personnes, comment l'intérêt se substitue à l'honneur. Il trace un beau portrait de Tibérius Gracchus, portrait qui manque chez Montesquieu, et qui, dans son ensemble, chez Saint-Evremond, n'est pas défavorable, car l'aristocratique ami de la duchesse de Mazarin semble moins « patricien » que le président de Montesquieu.
Sept chapitres qui venaient ensuite, laissés au poète Waller, ont été perdus : ils traitaient des guerres civiles, de Marius et Sylla jusqu'à Pompée et César. Les chapitres xvi et xvii, qui forment l'ouvrage, traitent d'Auguste, de son gouvernement et de son génie, de Tibère et de son génie. A propos d'Auguste, et de son projet d'abdication, qu'il prend au sérieux, Saint-Evremond cite Corneille et s'excuse de le citer : « Je sais que ces matières ne soutfrent guère les vers; mais on peut alléguer ceux de Corneille sur les Romains, puisqu'il les fait mieux parier qu'ils ne parlent eux-mêmes. » On sent que, lui aussi, il veut rejeter dans l'ombre le sanglant Oclave, pour ne laisser voir qu'Auguste, « un des plus avisés princes du monde », car ce prince a compris que, pour bien disposer des hommes, il faut gagner les esprits.
Un gouvernement si tempéré plut à tout le monde... Il avait éprouvé qu'un honnête homme se fait le premier malheureux quand il en fait d'autres; et il ne fut jamais si content que lorsqu'il se vit en état de faire le bien selon son inclination, après avoir fait le mal contre son gré... Il est bien vrai qu'Auguste n'avait qu'un talent médiocre pour la guerre; et pour louer sa sagesse et sa capacité, il ne faut pas louer sa vertu en toutes choses... Il rendit le monde heureux et fut heureux dans le monde. Il n'eut rien à souhaiter du public, ni le public de lui. Il mourut enfin, moins grand sans comparaison que César, mais d'un esprit plus réglé... .\près tous les maux qu'on avait soufferts, on fut bien aise de trouver de la douceur en quelque manière que ce fût. Il n'y avait plus assez de vertu pour soutenir la liberté ; on eût eu honte d'une entière sujétion; et, à la réserve de ces âmes fières que rien ne put contenter, chacun se lit honneur de l'apparence de la république, et ne fut pas ■fâché, en effet, d'une douce et agréable domination'.
Les Réflexions ne vont pas au delà du règne de Tibère. D'une manière générale, le plan de Saint-Evremond semble avoir été le plan adopté et suivi par Montesquieu. Mais alors que Montesquieu sent et marque la décadence morale de Rome, Saint- Evremond ne voit dans la tyrannie qu'un malentendu entre le