Voir rinlroduction de notre édition de Cinna
prince et le sujet : Auguste fut un politique habile et un maître aimable; Tibère fut un maître soupçonneux et dur, dont la fausse habileté perdit tout.
Le livre de Saint-Evremond témoigne d'un esprit indépendant, mais sans vigueur réelle, capable de poser les questions avec netteté, avec hardiesse même, plutôt que de les résoudre. Il est écrit non plus par un politique, comme celui de Machiavel, mais par un moraUste, qui fait effort pour pénétrer les âmes, pour préciser les physionomies des individus et définir l'esprit de tout un peuple. C'est une esquisse toujours fine, quelquefois profonde, mais une esquisse. Bossuet et Montesquieu ont élevé des monuments.
Bossact, Walter Moyle et IMontesc|uien. — Originalité de Montesquieu philosophe, moraliste et historien.
^^ous ne reviendrons pas ici sur ce qui a été dit par nous en général relativement au Discours de Bossuet. Une comparaison entre Bossuet et Montesquieu serait assez superflue, d'ailleurs, si elle se bornait à opposer une histoire écrite par un philosophe à une histoire écrite par un théologien. Les différences éclatent tout d'abord, et le seul rapprochement des deux titres fournirait les éléments d'une antithèse facile : ici,. Discours oratoire et suivi, et discours embrassant toute l'histoire; là, « Considérations ■>■>, plus coupées, réflexions morales, historiques, politiques à la fois, sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. « Il y a sans doute, a dit Villemain, plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet, qui ne fait de l'histoire des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se trouve plus étonnante dans Montesquieu, qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. » Volontiers optimiste, Bossuet voit tout en grand et en beau, et détourne ses yeux du spectacle de la décadence; Montesquieu en suit les progrès, selon sa propre expression, avec une curiosité Iriste. Sur vingt-trois chapitres, il en consacre sept aux causes de la grandeur, seize aux causes de la décadence.
Mais comment Montesquieu, traitant le même sujet que Bossuet, a été amené à le considérer sous un autre aspect; comment à l'histoire oratoire et morale du xvii° siècle a succédé
l'histoire philosophique et critique du xyiii", on peut désirer de s'en rendre compte. Si on l'essaye, on ne tarde pas à s'apercevoir que Montesquieu est toujours original', soit qu'il se souvienne de ses devanciers en approfondissant ce qu'ils n'ont pu qu'eftleurer, soit que, s'avançant hors des sentiers frayés, il découvre des lois qu'à peine ils avaient soupçonnées.
Montesquieu est original au point de vue de la philosophie de l'histoire. Quand il en vient « enfin » à l'histoire de cette Rome dont la grandeur l'a conquis d'avance, Bossuet laisse un moment reposer sa théorie providentielle, et explique tout, semble-t-il, par des causes humaines. Mais la doctrine générale du livre et les conclusions mêmes de cette études particulière sont toutes religieuses : nulle part Dieu n'est tout à fait absent. Rien n'est moins religieux, nous le verrons, dans son fond et dans son esprit, que le petit livre de Montesquieu.
Montesquieu est original au point de vue moral. Il est juste, sans doute, de dire avec Nisard que Bossuet a vu surtout les causes morales, et Montesquieu les causes politiques de la grandeur romaine. Plus exclusivement moraliste, en effet, Bossuet voit dans le Romain l'homme plus encore que le soldat et le citoyen. Il est curieux que cet évêque catholique ait mieux compris que Montesquieu quel grand rôle jouait dans l'État païen la religion païenne. En revanche, la puissance de Rome lui cache parfois ses petitesses et ses fautes, bien qu'il n'hésite pas à condamner en plusieurs endroits leurs injustices, c( d'autant plus dangereuses qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte de l'équité ». S'il est moins profond comme moraliste, Montesquieu est aussi moins indulgent, justement parce que, dès le début, il est moins optimiste et qu'il voit la décadence en germe déjà dans la grandeur. Sa morale toute profane ne saurait communiquer à son livre cette sorte de majesté qui frappe chez Bossuet. Mais, le premier, il a fait, comme nous dirions, la psychologie collective de la cité, d'une grande nation, de toute une race.
Montesquieu est original au point de vue historique propre-
1. « Des deux principales causes qu'il a signalées, les guerres loin do Rome qui habitaent les soldats à ne considérer plus que leur chef « et à voir de plus loin la ville », et la substitution d'un faux peuple romain au vrai peuple détruit par les guerres civiles et étrangères, Bossuet avait touché à la première, et oii Bossuet a touché il montre le chemin. Pour la seconde, peu s'en faut qu'il ne l'ait développée à l'enlever à jamais même aux esprits de la force de Montesquieu. Mais ce que Montesquieu a vu après Bossuet, il eut pu le voir sans l'aide de Bossuet, et il y a une manière de développer les pensées d'uu autre qui équivaut à les trouver. » (Nisard.)
ment dit. S'il n'est pas irréprochable aux yeux de la critique moderne, il pénètre à Finlérieur des constitutions, il démêle les ressorts cachés, ne se laisse pas égarer par les apparences ni duper par les lieux communs; montre fort bien, par exemple, contrairement à Bossuet, que les troubles civils ne doivent pas être comptés parmi les causes — du moins parmi les causes principales — de la décadence de Rome, et, contrairement à Saint-Evremond, qu'Annibal eut raison de ne pas marcher sur l\ome après Cannes. Il puise aux sources, et il les juge en y puisant; s'il n'en connaît pas toujours la valeur relative, c'est que la critique érudite est à peine née. Mais personne en son temps n'a été un lecteur plus patient ni plus perspicace. Indépendant, il n'accepte ce qu'ont écrit ses devanciers que sous bénéfice d'inventaire : s'il suit leurs traces, c'est que la route qu'ils ont tracée lui a paru la meilleure, mais il y marche à son pas, et il y marque son passage. S'il est une crise terrible qu'ait traversée la puissance romaine encore mal affermie, c'est assurément celle des guerrespuniques.il est donc naturel que les historiens de Rome, arrivés à ce point de son histoire, aient senti le besoin de lui arracher, pour ainsi dire, le secret de sa victoire, en l'interrogeant sur les ressources propres qu'elle apportait dans la lutte, et en comparant ces ressources à celles dont disposait sa rivale. « Polybe a très bien conclu que Carthage devait à la fin obéir à Rome par- la seule nature des deux républiques. » C'est Bossuet qui s'approprie la conclusion de Polybe, que prépare et motive son admirable parallèle entre Carthage et Rome.
Trois causes principales, selon Bossuet, expliquent la défaite de Carthage : 1° Rome avait son sénat uni; le sénat de Carthage était divisé par de vieilles factions irréconciliables, à tel point que la perte d'Annibal, seul soutien qu'eût alors Carthage, y eût fait la joie du parti aristocratique; 2° Rome était pauvre, fiére et libre ; Carthage était riche et corrompue ; 3° par suite, la milice de Rome était composée de citoyens qui ne respiraient que la gloire; Carthage, qui toujours aima la richesse, aima toujours aussi l'oisiveté, réserva toute son activité pour le commerce, et n'eut que des armées de mercenaires ; or « il n'y a rien de plus malheureux qu'un État qui ne se soutient que par les étrangers ». Sans doute, dans celte peinture d'une Rome un peu idéalisée, il faut faire la part de l'illusion complaisante : l'union n'a pas toujours été si parfaite entre les Romains, et le désintéressement ne semble pas
GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS lo
avoir toujours été si complet, car, on l'a remarqué, dans cette lutte même bien des intérêts commerciaux étaient engagés de part et d'autre, et c'est la Méditerranée que les deux peuples se disputaient. Mais, ces réserves faites, on peut juger légitime la conclusion de Bossuet, et dire avec lui que la victoire fut « le fruit de la patience romaine ».
A ne considérer que les apparences, Montesquieu (qui se sert d'ailleurs de Polybe au moins autant que de Bossuet) ajoute peu de chose à ce que Bossuet a écrit avant lui. Il dispose seulement, semble-t-il, les causes dans un ordre nouveau : ce qui le frappe surtout, c'est l'opposition entre Carthage, riche et corrompue, et Rome pauvre, où tous les emplois s'obtiennent par la vertu. De cette ditTérence en découle une autre : à Rome, tous les intérêts s'unissaient pendant la guerre, tandis qu'à Carthage les factions divisaient tout. Le peuple romain laisse le sénat diriger les affaires; à Carthage, le peuple veut tout faire; on y était ambitieux par orgueil, par avarice, par une commune passion de commander et d'acquérir. « L'or et l'argent s'épuisent, mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté, ne s'épuisent jamais. » Aux soldats citoyens de Rome, comment comparer les mercenaires de Carthage, plus forts sans doute pour attaquer, mais non pour défendre une patrie qui n'était pas la leur? Qu'on ne dise pas cependant que Montesquieu soit le copiste servile de Bossuet : le point de vue a changé, et, avec lui, l'esprit de l'étude historique : plus moraliste, Bossuet développe avec complaisance les considérations, on oserait presque dire les lieux communs de morale ; plus politique, Montesquieu met de préférence en lumière les considérations politiques tirées de la situation des pays, de leur constitution intérieure, de leurs intérêts commerciaux. Par exemple, s'il remarque, en passant, que « l'injustice est mauvaise ménagère et ne remplit pas même ses vues », il montre avec plus de force encore combien était précaire l'établissement de Carthage dans son propre pays, combien les villes y étaient plus accessibles qu'en Italie, les armées plus insolentes, le gouvernement plus dur, partant moins solide. Il disserte longuement sur l'infanterie et la cavalerie de Carthage, sur son commerce étendu et ses relations lointaines, si bien qu'il finit par être question non plus seulement des navigateurs carthaginois, mais de la navigation dans les temps anciens ', comparée à la navigation moderne, qu'a
1. Au reste, ce qu'il dit de la navigation chez les anciens, alors mal connue, est contestable.
lu COURS DE LITTERATURE
transformée l'invenlion de la boussole et de la poudre. Ce mélange des choses modernes aux choses antiques se rencontre beaucoup plus fréquemment chez Montesquieu que chez Bossuet, et il faut avouer qu'il n'est pas sans dangers : dans ce seul parallèle entre Rome et Carthage, on voit surgir des rapprochements, ingénieux plus que nécessaires, avec le pape, la Moscovie, l'Espagne, Louis XIV et Kouli-Kan, le conquérant des Indes. Mais il est moderne autrement que par cette recherche piquante des analogies. Le souverain et général moderne le moins naïf, certes, Frédéric II, admirait fort des vues comme celle-ci, inspirée à Montesquieu par l'attitude des Romains après la bataille de Cannes : « Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille (c'est-à-dire celle de quelques ■milliers d"hommes) qui est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui le prive des forces mêmes que la fortune lui avait laissées. » Ces vues et d'autres semblables de Montesquieu ne sont exclusivement ni morales ni politiques; ce sont celles d'un politique qui serait un moraliste.
Nous pourrions arrêter ici cette revue des prédécesseurs de Montesquieu dans l'histoire romaine, car on n'y fait figurer que pour la forme les livres de Lenain de Tillemont [Histoire des empereurs, 1690) et de Vertot [Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la république romaine, 1716) et, pour le savant ouvrage de l'abbé Dubos {Etablissement de la monarchie française dans les Gaules, que Montesquieu combattra dans l'Esprit des lois, il ne parut qu'en 1734, l'année même où paraissaient les Considérations. Mais on a trop dédaigné peut-être YEssai sur le gouvernement de Rome^ du puritain Walter Moyie, qui vécut de 1672 à 1721. Laboulaye affirme que Montesquieu « ne doit rien au livre insignifiant de W. Moyle » et que même probablement il ne l'a jamais lu. Rien n'est moins sur. Moyle était mort peu d'années avant le voyage de Montesquieu en Angleterre, et, si son petit livre parut en 1726, Montesquieu a pu l'entendre discuter dans la société des Chesterfield,des Pope et des Swift, car les tyrans et les prêtres ne sont pas épargnés dans V Essai de ce puritain. Cet Essai n'est pas d'une lecture agréable ; les divisions et transitions en sont un peu sèches ou gauches; mais il est divisé nettement en deux parties qui forment deux livres : causes de la grandeur, causes de la décadence de Rome.
1. Traduction Barère; Paris, Léger, 1891, in-8», Bibl. nat., Inventaire S-14, 713,
S-iOO, lu.
Dans le premier livre, la religion des Romains, si négligée par Montesquieu, trop vantée peut-être par Moyle ^ est au premier plan, et l'auteur nous prévient lui-même qu'il s'arrête à la considérer longuement. Après la religion, la politique ; après le « clergé », la noblesse. Les considérations de cet ordre, par exemple sur les dangers de la monarchie élective, ne sont ni d'un politique bien profond ni d'un historien très sur. Mais la question véritable est posée : « De même que les corps physiques portent dans leur organisation les principes de leur dissolution, ainsi ces grands corps artificiels, les Etats et les républiques, ont dans leur première constitution des défauts et des vices que la corruption des temps et le torrent des événements grossissent et font empirer jusqu'à leur entière destruction. » Par quelles révolutions, à Rome, le gouvernement fut successivement monarchique, aristocratique, démocratique, puis monarchique encore, Bayle essaye de le montrer, en ajoutant aux considérations de Polybe d'autres considérations que Polybe, dit-il, avait ignorées, sur « la balance des propriétés », car « la terre est la base du pouvoir ». Les causes qu'il indique ne sont pas toutes les vraies causes, mais c'est quelque chose qu'il les cherche.
« Le sujet de la seconde partie sera la décadence et la chute de la république romaine, dont je rechercherai librement les causes et le principe pour montrer comment, par la corruption des anciennes lois, de la discipline et des mœurs, ce gouvernement sublime dégénéra un une monarchie absolue. » Ici encore la question est nettement posée ; mais elle n'est pas approfondie. Moyle semble préoccupé avant tout de répondre à ceux de ses contemporains et compatriotes qui sont hostiles au gouvernement libre. « C'est sous la république, remarquet-il, que Rome devint la maîtresse du monde. » Il connaît et cite Machiavel; il a sur les troubles civils, qui « servirent à perfectionner le gouvernement de Rome », des idées qui sont celles de Machiavel et de Montesquieu. On s'est donc trop pressé d'affirmer que Montesquieu ne l'a nullement connu ni suivi.
1. C'est, dit-il, le système de religion le plus sage et le plus politique qui soit encore sorti de la pensée d'un législateur.
Le « moi u de lloiitesqnieu clans les « Considérations » ; les allusions modernes. — Ce qui lui a manqué pour tout comprendre.
Parmi les modernes qui ont touché à l'histoire de Rome, chacun a sa faiblesse ouverte ou cachée : Machiavel et Paruta sont des politiques italiens du xvi« siècle; Saint-Evremond est un « honnête homme » français du xvii'', d'esprit plus délicat que profond. Bossuet, avant tout, écrit pour l'éducation du dauphin; le puritain ^Yalter Moyle n'écarte pas ses préventions religieuses et politiques. A son tour, Montesquieu apporte-t-il à l'étude de l'histoire romaine l'esprit d'un véritable historien, dégagé de toute autre préoccupation que de celle de la vérité?
Dans les Lettres persanes, il avait eu de l'esprit, toutes les sortes d'esprit, avec un fond de raison, mais de raison accommodée au goût du monde. Il a compris qu'on n'écrit pas les Considérations comme les Lettres -persanes, et il a gardé partout en ce livre le ton grave qui convient au sujet. Si quelque mouvement plus vif lui échappe, il ne nous choque point, et nous ne sommes pas étonné de l'entendre dire (car il semble alors qu'il nous parle): « On est bien aise de voir l'humiliation de ce Lépidus. » Après tout, si l'historien doit être impartial, il n'est pas nécessaire qu'il soit impassible. Montesquieu ne l'est pas, et même on dirait qu'il suit avec une sorte de mélancolie ou de dégoût les progrès de la décadence : « Parmi tant de malheurs, on cherche avec une curiosité triste le destin de la ville de Rome... Je n'ai pas le courage de parler des misères qui suivirent... Je supplie qu'on me permette de détourner les yeux des horreurs des guerres de Marius et de Sylla... » D'autre part, tout le piquant de son livre, il l'a mis dans les allusions et les comparaisons.
A vrai dire, dans tous ses ouvrages, Montesquieu ne juge qu'en comparant. Que sont les Lettres persanes, sinon une comparaison perpétuelle des mœurs orientales (assez peu exactement imaginées, d'ailleurs) avec les mœurs françaises? Et que sera l'Esprit des lois, sinon une perpétuelle confrontation des lois, des ressorts, des principes de tous les États? Mais dans quelle
mesure, quand il s'agit d'histoire, et d'histoire ancienne, les analogies intéressantes et brillantes sont-elles instructives? Quand on nous aura dit que les Romains, dans les lutles entre les peuples, prenaient le parti du plus faible, comme autrefois nos chevaliers errants; que les préfets du prétoire étaient (( à peu près M comme les grands vizirs de ce temps-là ; que l'Europe fut découverte par les Huns comme les Indes le furent depuis par les Portugais, en admettant même que ces rapprochements soient tous d'une exactitude irréprochable, que nous aura-t-on appris? On aura aidé, il est vrai, la grande masse du public à croire qu'elle comprend. Mais cette méthode d'exposition historique n'a-t-elle pas ses dangers? De bons juges louent certains rapprochements comme ceux-ci : « Ce fut dans ces circonstances que Justinien entreprit de reconquérir l'Afrique et l'Italie, et fit ce que nos Français exécutèrent aussi heureusement contre les Wisigoths, les Bourguignons, les Lombards et les Sarrasins... La campagne n'étant plus habitable qu'autour des places fortes, on en bâtit de toutes parts. Il en était comme de la France du temps des Normands, qui n'a jamais été si faible que lorsque tous ses villages étaient entourés de murs. » Les histoires des divers peuples s'éclairent ainsi l'une par l'autre, et, à cette lumière, l'histoire se fait. Mais quelle science et quel tact sont nécessaires pour ne pas se risquer trop avant dans ce domaine trompeur de l'analogie! De là naît, il est vrai, cette surprise de l'inattendu que Montesquieu n'a jamais dédaigné de produire; de là aussi quelques beautés nouvelles, qui rajeunissent la vieille, respectable et monotone histoire romaine, telle que RoUin l'avait conçue et traitée.
CarthRge périt parce que, lorsqu'il fallut retrancher les abus, elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba parce que ses erreurs lui parurent si douces qu'elle ne voulut pas en guérir. Et, parmi nous, les républiques d'Italie, qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la perpétuité de leurs abus; aussi n'ont-elles pas plus de liberté que Rome n'en eut du temps des décemvirs.
Le gouvernement d'Angleterre est plus sage, parce qu'il y a un corps qui l'examine continuellement, et qui s'examine continuellement lui-même; et telles sont ses erreurs qu'elles ne sont jamais longues, et que, par l'esprit d'attention qu'elles donnent à la nation, elles sont souvent utiles...
L'empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré de faiblesse où était autrefois celui des Grecs, mais il subsistera longtemps ; car si quelque prince que ce fût mettait cet empire en péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes de l'Europe connaissent trop leurs affaires pour n'en pas prendre la défense sur-le-champ.
Ces dernières lignes ne sont-elles pas d'un politique singulièrement clairvo}ant, presque d'un prophète? Mais Montesquieu n"abuse-l-il pas çà et là des Moscovites et des Tartares, des Espagnols, non moins durement traités ici que dans les Lettres persanes, et des Suisses, qu'au contraire il respecte fort, le sénat de Berne lui ayant offert quelques vagues ressemblances avec le sénat de Rome. En certains passages il y a peutêtre un luxe prodigue de rapprochements :
Et, pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récents, les Français n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII et de celle de Louis XIV. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Gromwell, après les guerres du Long Parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d'abord après les guerres civiles pour la succession, ont montré en Sicile une force qui a étonné l'Europe; et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.
Mais l'auteur veut prouver, et ne croit pas pouvoir accumuler trop de preuves. Il faut l'avouer, d'ailleurs, si l'érudition stricte n'admet guère ces sortes de démonstrations qui démontrent peu de chose, il ne déplaît pas même au lecteur contemporain qui connaît une érudition plus rigoureuse, de rencontrer, dans les chapitres consacrés à Pyrrhus, à Antiochus et à Persée, ce roi de France magnanime qui se montra résolu à s'ensevelir plutôt sous les débris du trône que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre. Ce n'est pas sur ce ton que Montesquieu a toujours parlé de Louis XIV. Et, si l'on n'est pas fâché qu'un peu d'histoire de France se mêle à l'histoire romaine, on pardonne facilement à Montesquieu de se laisser entrevoir lui-même en quelques endroits, soit qu'il condamne, en vrai philosophe du xvin" siècle, l'usage continuel que des maîtres féroces, dans nos colonies, font des châtiments sur « une malheureuse partie du genre humain » (ch. xv), soit qu'il se souvienne d'études scientifiques naguère effleurées, en touchant (ch. xvu) à ce sujet des mines sur lequel il avait écrit un mémoire, ou encore des lazaroni qu'il a vus à Naples (ch. xiv). Le « moi » n'est haïssable que s'il est indiscret : celui de Montesquieu ne se fait pas admirer aux dépens du sujet, dont il respecte toujours le sérieux et n'interrompt jamais la suite.
Ce qu'on espérait, même de l'auteur des Lettres persanes, qui
sera l'auteur de l'Esprit des lois, c'est qu'il s'élevât au-dessus de certains préjugés, et, puisqu'il voulait caractériser le « génie » du peuple romain, qu'il essayât de pénétrer l'âme de la cité romaine, ce qui faisait la force intime de la famille et de l'État, ce qui a nspiré à un historien contemporain, disciple de Montesquieu à d'autres égards, son beau livre de la Cité antique. Religion, famille, droit privé et public, tout cela fait bien un peu Yesprit de la civilisation romaine, et presque tout cela est absent des Considérations. 11 ne s'agit pas de la théorie providentielle dont Bossuet a fait, magnifiquement d'ailleurs, un usage plus théologique qu'historique. Il est naturel, il est légitime que Montesquieu écrive l'histoire « indépendamment des voies secrètes que Dieu seul choisit, et que lui seul connaît » (ch. xvi). Écarter l'explication providentielle, c'est proprement être un historien. Mais c'est ne l'être plus que d'affecter d'ignorer ou d'ignorer vraiment le rôle que joue la religion dans l'accroissement ou la décroissance des États, sous prétexte que « la prospérité de la religion est différente de celle des empires », et de se contenter, ici d'une sorte de constatation indifférente (début du ch. xxiv), là d'une allusion à un mot de Pascal (ch. xxu) , là enfin, de plaisanteries faciles sur les querelles théologiques des moines byzantins, qui ne cessaient « d'agiter ce monde qu'ils avaient quitté ». Avouons-le, tout ce côté de la vie antique a échappé à la vue, ailleurs si pénétrante, de Montesquieu. L'esprit à la fois agressif et prudent du xvin" siècle se trahit dans telle incidente où s'abrite une épigramme indirecte, et dans telle note qui semble enlever sa pointe à l'épigramme. Il est vrai, comme le fait remarquer M. Jullian, que l'influence du christianisme sur les transformations de l'empire a été assez restreinte, et que Fustel de Coulanges n'en parle guère plus, lorsqu'il étudie la même période. Mais il avoue que Montesquieu a été souverainement injuste contre les croisades (ch. xxiii), comme l'ont été la plupart de ses contemporains; et, d'ailleurs, ce n'est pas le seul christianisme que Montesquieu a méconnu, c'est la religion païenne dans ce qu'elle a eu de sincère et de fort : il est resté l'homme de la dissertation sur la politique des Romains dans la religion, et il se contente d'indiquer en passant, au chapitre x, que les Romains « mêlaient quelques sentiments religieux à l'amour qu'ils avaient pour leur patrie ».
1. Tout le chapitre xxii est bien curieux, lu à ce point de vue. Voyez le passage sur " la nature et les bornes de la puissance ecclésiastique et de la séculière ». Voyez aussi le chapitre xvii, édit. Jullian, p. 198, sur Julien l'Apostat.
Par ou Montesquieu se relève : psychologie collective et portraits individuels. — Vie et mort des États, réformes et révolutions.
On en pourrait dire autant de certains éléments essentiels dont était faite la société romaine, et Villemain n'a pas eu tort de reprocher à Montesquieu de ne pas même approfondir toujours ces institutions auxquelles il attribue la grandeur de Rome, le patriciat, par exemple, et la yens. Tout le livre de Montesquieu se réduirait-il donc à des « considérations » détacliées et sèches? Non, il a réussi à lui donner une réelle unité en transportant le premier, comme l'a vu Nisard, l'étude du cœur humain, de l'homme aux sociétés. Ce n'est pas l'histoire d'un peuple qu'il déroule, c'est une personne collective, Rome, qu'il suit à travers les divers âges de sa vie, en notant les progrès de son enfance, de son adolescence et de sa virilité, les symptômes morbides de son inévitable affaiblissement, les degrés de sa vieillesse, puis de sa décrépitude. Ce que le rhéteur Florus, trop aimé de lui, n'avait qu'indiqué dans un tableau, brillant et déclamatoire, il le précise en moraliste et en historien. Plus tard, Michelet suivra une méthode analogue {mutatis mutandls), moins peut-être dans son Histoire romaine que dans son Histoire de France : il considérera la France « comme une personne », et il incarnera l'âme de cette personne collective en des personnages individuels qui en rendront la candeur ou la finesse, la grâce ou la force, saint Louis et Louis XI,. Jeanne d'Arc et Richelieu; seulement, il y mettra tout son cœur. Montesquieu, dans les Considérations, ne pourra mettre que sa raison, mais une raison qui se passionne à sa façon, la raison de celui qui dira presque tendrement : « On ne peut jamais quitter les Romains ^ »
Nous nous garderons d'instituer une comparaison suivie entre Montesquieu et Michelet. Mais, enfin, Montesquieu a vu assez clairement, non seulement, comme Saint-Evremond, que la lâche essentielle de l'historien était de caractériser le « génie » des nations et des individus, mais encore qu'on pouvait,.
GRAiNDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS 23
qu'on devait mettre en lumière, par des portraits placés à propos d'espace en espace, comment le génie des nations a revêtu divers aspects selon les divers âges de leur histoire. De là ces portraits qui sont à la fois individuels et généraux, car chacun des grands personnages dont il esquisse la physionomie est à la fois une personne précise et une personnification du génie romain dans les principales crises de transformation qu'il a traversées. Ces portraits sont quelquefois doubles et forment antithèse : Pompée et César, Cicéron et Caton, Sylla et Auguste; c'est que l'opposition, soit du passé et du présent, soit, dans le présent, de deux caractères et de deux politiques, projette une plus vive lumière sur ce qui a été, sur ce qui est, sur ce qui doit être. Si, comparant à notre tour ces divers personnages, pour ainsi dire typiques, nous nous demandorts quelle idée Montesquieu se fait du vrai Romain, du Romain en soi, nous voyons qu'il n'a guère loué sans restriction que les stoïciens comme Caton d'Utique et Marc-Aurèle. A la fln du chapitre xii, c'est en songeant aux stoïciens qu'il parle assez longuement du suicide, dont il faisait même nettement l'apologie, dans un passage qu'il supprima sur le conseil du P. Caslel, mais qu'il laissa subsister dans quelques éditions qui reproduisaient l'édition première. Il y tenait beaucoup, nous assure ce même P. Castel, et le passage suspect ne disparut tout à fait qu'à partir de l'édition de 1748. Après le chapitre xv, où on lit un éloge enthousiaste de Trajan, « l'homme le plus propre à honorer la nature humaine et représenter la divine », le début du chapitre xvi respire une admiration émue pour le stoïcisme en général, et pour Marc-Aurèle en particulier.
Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendait et s'accréditait dans l'empire : il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-même cette secte admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait naitre dans des lieux que le ciel n'a jamais vus.
Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs : rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin, que Marc-Aurèle qu'il adopta; on sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur ; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement ; tel est l'effet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleure opinion des hommes.
Esprit critique et volontiers pessimiste, Montesquieu admire rarement de plein cœur; mais sur le stoïcisme il n'a jamais varié*. Ceci est d'autant plus remarquable qu'il avait, surtout
dans sa jeunesse, des tendances plutôt épicuriennes. Mais, en vivant dans la société de ses chers Romains, il s'était fait sans doute une âme romaine, c'est-à-dire stoique, car, au xvni^ siècle, pas plus qu'au xvii"^, on n'imaginait le vrai Romain que drapé dans la toge d'un héros de Corneille, et n'ayant de passion que pour la gloire et la vertu.
La K vertu », c'est-à-dire le sacrifice des intérêts particuliers à l'intérêt général, ce sera, dans ï Esprit des lois, le ressort qui entretient le mouvement et la vie dans les républiques : c'est déjà, dans les Considérations, le ressort de la république romaine. Dans les moments les plus critiques, Rome se soutient « par la force de son institution »; si cette institution vient à fléchir, elle doit tomber, comme elle devait prospérer tant ■qu'elle est restée fidèle au principe qui la faisait grande et puissante. Cela résulte de sa nature même et, pour ainsi dire, de son organisme. Chaque État, ayant son tempérament propre, a ses causes propres de dépérissement, comme il a ses causes propres d'existence et de développement. De là découle une conséquence que Montesquieu expose dans le chapitre xvii et que les réformateurs de tous les temps auraient profit à méditer :
Lorsque le gouvernement a une forme depuis longtemps établie, et que les <;hoses se sont mises dans une certaine situation, il est presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu'un pareil état a subsisté font qu'il se maintiendra encore; mais, quand on change le système total, on ne peut remédier qu'aux inconvénients qui se présentent dans la théorie, et on en laisse d'autres que la pratique seule peut faire découvrir.
Toute la politique de Montesquieu est là en raccourci : il faut craindre de changer « le système total » d'un État, car ce système est l'œuvre du temps, et l'on risque de tout ruiner en voulant tout renouveler d'un seul coup. Est-ce à dire que toute réforme soit dangereuse? Non, mais elle doit être préparée et faite de façon à ne pas biiser tout lien entre le passé et l'avenir. Le temps restant le collaborateur indispensable du législateur, les réformes lentes et progressives sont utiles pour renouveler, en telle ou telle de ses parties, l'organisme dont elles respectent l'ensemble, mais les révolutions sont condamnées. Cette idée qu'il ne faut toucher aux lois que d'une main tremblante était déjà dans les Lettres persanes, mais à l'état d'ébauche; elle se précise dans les Considérations, parce qu'ici Montesquieu peut faire valoir un exemple probant; elle sera
une des idées fondamentales de l'Esprit des lois; elle deviendra un des axiomes de la politique moderne, qui sait combien il en coûte parfois de faire table rase du passé, combien l'évolution raisonnée est préférable à la révolution violente.
La vie d'un État, en effet, pour Montesquieu, ce n'est pas l'immuable conservation de l'ordre établi, qui, dans de certaines conditions, peut être amendé utilement. L'immobilité est le contraire de 1' ordre véritable, qu'on ne conçoit pas sans le mouvement. Les dissensions mêmes des citoyens ou des magistrats entre eux, pourvu qu'elles ne dégénèrent pas en guerre civile, n'ont rien que d'inévitable et de souhaitable dans un État libre, car l'harmonie totale n'est obtenue que par le jeu des forces opposées qui se font équilibre.
On n'entend parler, dans les auteurs, que des divisions qui perdirent Rome; mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu'elles y avaient toujours été, et qu'elles y devaient toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il fallait bien qu'il y eût à Rome des divisions : et ces guerriers si fiers, si audacieux, si terribles au dehors, ne pouvaient pas être bien modérés au dedans. Demander, dans un État libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouloir des choses impossibles; et, pour règle t/énérale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n'y est pas.
Ce qu'on appelle union, dans un corps politique, est une chose très équivoque; la vraie est une union d'harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu'elles nous paraissent, concourent au bien général de la société, comme des dissonances dans la musique concourent à l'accord total. Il peut y avoir de l'union dans un État où l'on ne croit voir que du trouble, c'est-à-dire une harmonie d'où résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des parties de cet univers, éternellement liées par l'action des unes et la réaction des autres'.
Comme s'il craignait qu'on ne le comprit pas assez, Montesquieu a recours, dans l'espace de quelques lignes, à deux comparaisons, l'une empruntée à la musique, l'autre, plus large et plus signilîcative, aux sciences physiques. Avant Buffon, c'est par l'ordre qui règne dans la nature qu'il définit l'ordre véritable qui doit régner dans les sociétés, et il le distingue de l'ordre apparent, qui, étant l'absence de mouvement, contient en germe la mort.
1. Chapitre iv. Voyez aussi, chapitre xi : « Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique en un grand nombre de magistratures, qui se soutenaient, s'carêtaienl et se tempéraient l'une l'autre. »