C. de Litt. — Montesquieu ;Ro»ia»is
La philosophie de l'histoire; Pliifarqiie et Montesquieu» — La coiupositioa : grautleur; grandeur et décadenee: décadence.
C'est en concevant ainsi l'histoire, on serait presque tenté de dire l'histoire naturelle de l'État romain, que Montesquieu s'est élevé aux idées générales qui composent sa philosophie, ou plutôt sa science historique. Ces idées, en effet, se ramènent à une seule, qu'il a exposée avec une rigueur vraiment scientifique, et scientifique peut-être à l'excès. Ces magistrales formules du cliapitre xviii sont toujours citées, et, quand on étudie les Considérations, il faut les citer toujours :
Voici en un mot l'histoire des Romains : ils vainquirent tous les peuples par leurs maximes; mais, lorsqu'ils y furent parvenus, leur république ne put subsister; il fallut changer de gouvernement; et des maximes contraires aux premières, employées dans ce gouvernement nouveau, firent tomber leur grandeur.
Ce n'est pas la fortune qui domine le monde; on peut le demander aux Rgmains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent, ou la précipitent ; tous les accidents sont soumis à ces causes ; et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille : en un mot, l'allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers.
C'est un arrêt prononcé par le président de Montesquieu, avec une telle autorité de ton qu'on hésite à présenter quelques réserves {pudet dissentire). Ajoutez que, si l'on se hasarde à combattre, en ce qu'il a de trop systématique, le dogmatisme de Montesquieu, on semble incliner vers le scepticisme de Voltaire, non moins absolu :
Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l'Asii' Mineure, le conseiller dit au brame : <( Croiriez-vous bien qu'il y a eu une république formée dans un coin du l'Italie, qui a duré plus de cinq cents ans, et qui a possédé celte Asie Mineure, l'Asie, l'Afrique, la Grèce, les Gauh^s, l'Kspagne ut l'Italie entière? — Elle se tourna donc bien vite en monarchie'.' dit le brame. — Vous l'avez deviné, dit l'autre; mais cotte monarchie est tombée et nous faisons
tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chute. — Vous prenez bien de la peine, dit l'Indien ; cet empire est tombé parce qu'il existait. 11 faut bien que tout tombe '. »
Cette explication est simple, elle l'est trop. Voltaire grossit outre mesure le rôle de la « fortune « dans Télévation et la chute des peuples; Montesquieu le restreint peut-être outre mesure. 11 nous a dit qu'il se sentait fort dans ses maximes quand il avait pour lui les Romains. Ici, sans doute, il les a pour lui, mais parce que la théorie est faite, non pas uniquement, mais surtout pour eux, et parce que leur histoire en offre l'application la plus démonstrative. Encore peut-on se demander si l'occasion choisie par Montesquieu pour formuler celte loi historique est bien choisie : est-il certain qu'en remplissant de soldats barbares les corps des troupes nationales, les Romains aient établi « des usages tout contraires à ceux qui les avaient rendus maîtres de tout »? Il y avait des barbares dans les troupes victorieuses de Rome, même républicaine; mais un moment vint, sans doute, où il y en eut trop. D'ailleurs, Montesquieu reconnaît qu'à partir d'une certaine époque il fallut changer de gouvernement ; les conditions dans lesquelles l'ancien gouvernement avait prospéré n'étant plus possibles, comment en vouloir aux Romains d'en avoir cherché d'autres pour subsister"? S'ils étaient restés fidèles aux mêmes maximes, devenues impraticables, ne seraient-ils donc pas tombés également? Et que répondre, d'autre part, aux historiens modernes d'après qui une des causes de la décadence des Romains fut précisément que Rome, devenue empire, conserva des institutions qui s'accommodaient mal à son état nouveau? Qui croire? Il est permis de philosopher après coup, et de dire qu'une chose devait arriver parce qu'elle est arrivée; mais les sciences morales, comme l'histoire et la politique, seront-elles jamais, à proprement parler, des « sciences », et ne faudrait-il pas regretter qu'elles le devinssent? Le spectacle de la volonté humaine en lutte contre les obstacles et en triomphant parfois, ce n'est pas dans les seules tragédies qu'il a son intérêt. L'effort d'hommes de cœur, servis par les circonstances, n'a-t-il jamais pu changer le cours des événements? Si des lois fatales régissent l'histoire, à quoi bon le dévouement, à quoi bon l'action même? Ce qui doit être sera, réponse commode