Œuvres morales, Irad. Bftcland, t. II, Il.ichette
fatum romain, c'est la déesse d'Antium, c'est le bonheur, c'est l'étoile de Rome.
Montesquieu ne fut pas le premiei' à s'étonner de cette conception étroite et injuste. Machiavel, au livre II de ses Discours sit7' Tile-Live, s'était, on l'a vu *, posé la même question que Plularque, et, le combattant, dès la première ligne, avait paru se proposer pour but unique de le réfuter. Mais Machiavel se bornait, en somme, à conclure que la Vertu et la Fortune, la première plus que la seconde, avaient fondé et soutenu la grandeur de Rome. Bossuet, qui caractérise si bien la vertu des Romains, n'a pas à se préoccuper de leur fortune : il tient trop bien son explication providentielle et son dénouement divin. Quant à Vico, chrétien et philosophe, qui associe l'humanité à l'œuvre divine, il n'est guère probable que Montesquieu, même dans son voyage d'Italie, ait pu le lire, quoique la. Scienza nuoia soit de 1725': les compatriotes mêmes de Vico ne le lisaient pas; si Montesquieu l'avait lu, comme il avait lu Bossuet, dont il n'écrit nulle part le nom, il n'aurait pas été séduit par son système plus élevé que simple. Tout merveilleux est exclu des Considérations, qu'il a voulu faire exclusivement humaines. Mais son rationalisme ne l'aveuglait certes pas au point de lui faire méconnaître la grandeur de l'idée religieuse appliquée à l'histoire. Ceux qu'il ne comprenait pas, ceux qu'il combattait avec passion, c'étaient ces disciples de Plutarque qui s'obstinaient à ne voir qu'un heureux concours de circonstances là où il voit, lui, avec la plus éclatante évidence, l'enchaînement le plus logique que l'histoire présente de causes et d'effets. Ce qu'il voit, ce dont il est pénétré, il veut nous le faire voir, nous en pénétrer nous-mêmes; et, comme d'autres avaient tout expliqué par le hasard, il explique tout par des lois nécessaires.
Ces idées générales, où il faut faire la part du système et de la vérité, forment l'ossature d'un livre qui n'est peut-être pas, comme la cru Villemain, un monument de l'art de composer
i. Voir ce qui a été dit plus haut de Machiavel. Voir aussi sur lui Macaulav. Essais politiques et philosophiques, tratl. Guill. Guizot, t. l"', et Janet, Histoire de la science politique dans ses rapports at:ec la morale, t. 1", liv. III, chap. i.
i. Le mot de la Scienza nnova est celui-ci : « L'humanité est sou œuvre à ellemême. Dieu agit sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais il n'y a point d'homme divin. Ces héros mythiques, ces Hercules dont le bras sépare les montagnes, ces Lycurgues et ces Roraulus, législateurs rapides, qui, dans une vie d'homme, accomplissent le long ouvrage des siècles, sont les créations de la pensée des peuples. Dieu seul est grand. • (Michelet, préface de VHistoire romaine.) Vico prend son point de départ dans la législation romaine.
et d'écrire, mais qui est écrit pourtant et composé avec plus de sobriété et de force concentrée que tous les autres ouvrages de Montesquieu'. Il domine ici sa matière, tandis qu'ailleurs il semble dominé, entraîné par elle. Tout n'est pas bien lié ni bien proportionné dans chaque chapitre, et les chapitres ne forment pas entre eux une suite aussi continue qu'on le voudrait; et pourtant l'ensemble est construit. Trop de « considérations » détachées ou qui semblent l'être; mais parmi elles il n'en est peut-être pas une qui n'ait sa raison d'être et qui ne concoure à la démonstration totale. Cette démonstration est formée de deux parties; la double exposition des causes de la grandeur et des causes de la décadence est aussi une double progression de cette grandeur et de cette décadence, et cette exposition par antithèse, cette progression, sont historiques à la fois et dramatiques. C'est bien ainsi que Montesquieu voulait que l'on considérât son œuvre : le titre l'indique assez, et au titre correspondent les indications de la table raisonnée qu'il a jointe à l'édition de 1748.
Grandeur des Romains : causes de son accroissement.
1. Les triomphes. — 2. L'adoption qu'ils faisaient des usages étrangers qu'ils jugeaient préférables aux leurs. — 3. La capacité de ses rois. — 4. L'intérêt qu'avaient les consuls de se conduire en gens d'honneur pendant leur consulat. — 5. La distribution du butin aux soldats, et des terres conquises aux citoyens. — 6. Continuité de guerre. — 7. Leur constance à toute épreuve, qui les préservait du découragement. — S. Leur habileté à détruire leurs ennemis les uns par les autres. — 9. L'excellence du gouvernement, dont le plan fournissait les moyens de corriger les abus. — La grandeur de Rome est la vraie cause de sa ruine. — Comparaison des causes générales de son accroissement avec celles de sa décadence.
Décadence de la grandeur romaine ; ses causes.
1. Les guerres dans les pays lointains. — 2. La concession du droit de bourgeoisie romaine à tous les alliés. — 3. L'insuffisance de ses lois dans son état de grandeur. — 4. Dépravations des mœurs. — 5. L'abolition des triomphes. — 6. Invasion des barbares dans l'empire. — 7. Troupes de barbares auxiliaires incorporées en trop grand nombre dans les armées romaines. — Comparaison des causes générales de la grandeur de Rome avec celles de sa décadence-.
Cependant, après une lecture attentive des Considérations, on
î. M. Lanson est, ce me semble, un peu sévère pour les Considérations, iiuami il écrit : « Jamais Montesquieu n'a su composer : sa pensée procède par saillies, non par développement continu. Cela se reconnaît dans la médiocre composition de son livre. Les cliapitres y sont des cadres artificiels, des fonncs, oii il réunit autour d'une idée centrale une collection de traits éclatants ou de pensées profondes. » Cela est vrai, dans le fond ; mais les Considérations sont un livre relativement composé.