‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 34 sur 153 · A MçrCerati, 11 nov · texte numérisé non relu

A MçrCerati, 11 nov

3. V J'ai peur des jésuites. Si j'offense quelque grand, il m'oubliera, je l'oublierai ; je passerai dans une autre province, dans un autre royaume; mais si j'olfeiise les jésuites à Uome, je les trouverai à Paris, partout ils m'onvironaoïit ; la coutume qu'ilsontde s'écrire sans cesse entretient leurs inimitiés. » (Pensées.)

Vienne, de se prévaloir de l'autorité d'une si grande cour, et de faire usage du respect et de cette espèce de culte que toute l'Europe rend à l'impératrice. Je no veux point prévenir les réflexions de Votre Excellence. Mais peut-être pensera-t-elle qu'un ouvrage dont on a fait dans un an el demi vinr/l-dcux éditions, qui est traduit dans presque toutes les langues, et qui d'ailleurs contient des choses utiles, ne mérite pas d'être proscrit par le gouvernement.

Toute cette lettre, où l'on admire un singulier, mélange de IDrudence et de fierté, repose sur un fait inexact. Mais que la passion y est naïvement sincère! La Défense de l'Esprit des lois (17S0), dont il y est parlé, ne fut pas cependant une œuvre de premier mouvement. Il ne l'écrivit que poussé « l'épée dans les reins » par l'abbé de Guasco ', et il ne recommença plus. Malgré la division en trois parties, malgré son appareil de questions et de réponses, c'est une œuvre légère et piquante, la réplique d'un honnête homme qui sait beaucoup, à un pédant qui sait peu de chose. Il n'aime point à dire des injures, « soit qu'il tienne cette disposition de la nature, soit qu'il l'ait reçue de son éducation » ; il n'en dira même pas à ceux qui ont cherché à le perdre dans l'opinion du public. Il s'attache à montrer que son adversaire, « déclamant en l'air et combattant contre le vent, a remporté des triomphes de même espèce : il a bien critiqué le livre qu'il avait dans la tête, il n'a pas critiqué celui de l'auteur » : théologien, il ne veut pas que, même dans un livre de droit, l'auteur soit jurisconsulte. Le ton intrépidement décisif qu'il prend sur des choses qu'il ignore ne doit pas en imposer : « On a bien de la peine à savoir ce qu'on a beaucoup étudié, encore moins sait-on ce qu'on n'a étudié de sa vie. » Qu'on sépare ses injures de ses raisons, qu'on mette à part ses raisons, qui sont mauvaises, il ne restera rien. Il est, sans doute, plus aisé de critiquer un bon ouvrage que de le faire; mais, quand on critique un ouvrage, et un grand ouvrage, il faut tâcher de se procurer une connaissance particulière de la science qui y est traitée... ; il ne suffit pas de consulter son zèle, il faut encore consulter ses lumières ; et, si le Ciel ne nous a pas accordé de grands talents, on peut y suppléer par la défiance de soimême, l'exactitude, le travail et les réflexions. « La péroraison de ce plaidoyer pro libro suo est tantôt sérieuse, tantôt mordante. Montesquieu sait que l'auteur des deux articles publiés dans les JSoiiirllcs ecclésiastiques, les 9 et 16 octobre 1749, est

1. Lettre ù Guasco. 4 oct. 1732. Il y rppudie la paternité qu'on lui attribuait d'une Suite de la Défense de l'Esprit des lois, dont l'auteur véritable était la Beaumelle.

l'abbé de la Porte, et il lui reproche ironiquement de ne pas maintenir par sa manière d'agir la supériorité que son caractère devrait lui assurer sur les hommes qui vivent dans le monde.

Le monde est très corrompu : mais il y a de certaines passions qui s'y trouvent très contraintes; il y en a de favorites qui défendent aux autres de paraître. Considérez les gens du monde entre eux; il n'y a rien de si timide : c'est l'orgueil qui n'ose pas dire ses secrets, et qui, dans les égards qu'il a pour les autres, se quitte pour se reprendre. Le christianisme nous donne fliabitude de soumettre cet orgueil; le monde nous donne l'habitude de le cacher. Avec le peu de vertu que nous avons, que deviendrions-nous si toute notre âme se mettait en liberté, et si nous n'étions pas attentifs aux moindres paroles, aux moindres signes, aux moindres gestes? Or, quand des hommes d'un caractère respecté manifestent des emportements que les gens du monde n'oseraient mettre au jour, ceux-ci commenceront à se croire meilleurs qu'ils ne sont en elïet ; ce qui est un très grand mal.

Nous autres gens du monde sommes si faibles que nous méritons extrêmement d'être ménagés. Ainsi, lorsqu'on nous fait voir toutes les marques extérieures des passions violentes, que veut-on que nous pensions de l'intérieur? I^eut-on espérer que nous, avec notre témérité ordinaire de juger, ne jugions pas?...

Quand un homme écrit sur les matières de religion, il ne faut pas qu'il compte tellement sur la piété de ceux qui le lisent, qu'il dise des choses contraires au bon sens; parce que, pour s'accréditer auprès de ceux qui ont plus de piété que de lumière, il se décrédite auprès de ceux qui ont plus de lumières que de piété.

Et comme la religion se défend beaucoup par elle-même, elle perd plus lorsqu'elle est mal défendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue...

Voilà Montesquieu transformé en défenseur de la religion contre un prêtre; le voici qui, dans une péroraison aussi adroite qu'éloquente, plaide la cause, toujours séduisante, de Ja liberté du génie, mais sans sacrifier les droits de la critique, et concilie tout, avec une modération et une sérénité plus accablante encore pour son adversaire que ses épigrammes.

Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse, lorsqu'on l'enveloppera d'un million de scrupules vains... On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot : « Prenez garde de tomber; vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi. » Va-t-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l'ûte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur voire chemin. Il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à ce pédantisme...

Du reste, nous ne devons regarder les critiques comme personnelles que

dans les cas où ceux qui les font ont voulu les rendre telles. Il est très permis de critiquer les ouvrages qui ont été donnés au public, parce qu'il serait ridicule que ceux qui ont voulu éclairer les autres ne voulussent pas être éclairés eux-mêmes. Ceux qui nous avertissent sont les compagnons de nos travaux. Si le critique et l'auteur cherchent la vérité, ils ont le même intérêt; car la vérité est le bien de tous les hommes : ils seront des confédérés, et non pas des ennemis.

C'est avec grand plaisir que je quitte la plume. On aurait continué à garder le silence, si, de ce qu'on le gardait, plusieurs personnes n'avaient conclu qu'on y était réduit.

Un an après, on lui annonçait « une ample critique « de r£'5p7'Udes lois, rédigée par M. Dupin, fermier général, et « depuis le futile de la Porte jusqu'au pesant Dupin » il ne voulut rien ignorer des objections, même manuscrites, dirigées contre son livre; mais il garda désormais le silence, un silence coupé d'ironies et si redoutable encore que le fermier général Dupin ne publia ses observations qu'à un petit nombre d'exemplaires, destinés à ses amis. Cependant, les adversaires de Montesquieu avaient cherché des moyens plus sûrs de l'atteindre sans s'exposer; ils dénoncèrent successivement VEspi'it des lois à l'assemblée du clergé de France, à la Sorbonne, enfin à la congrégation de l'Index. L'assemblée du clergé ne donna pas suite à la dénonciation. La Sorbonne nomma des commissaires chargés d'une enquête, puis, assez peu satisfaite de leur rapport, en nomma d'autres, non moins hostiles d'ailleurs que les preiniers. El Montesquieu s'écriait : « Il faut toujours en revenir à la raison : mon livre est un livre de politique, et non pas un livre de théologie, et leurs objections sont dans leurs têtes, et non pas dans mon livre. » Il ne se faisait pas d'illusions sur les dispositions de la Sorbonne, et parfois il était tenté de se mettre « à ses trousses » ; mais il aimait la paix « par-dessus toutes choses », et il se contenait, rassuré par des hésitations qui, en effet, le sauvèrent*. A Rome, il savait que, lorsqu'un livre était porté à la congrégation de l'Index, « il était comme condamné » ; mais il espérait détourner ce coup en promettant de changer, dans les éditions postérieuri^s, <( les expressions qui ont pu faire quelque peine aux gens simples; ce qui est une chose, dit-il, à laquelle je suis naturellement porté, de sorte que quand M?"" Bottari m'a envoyé des objections, j'y ai toujours aveuglément adhéré, et ai mis sous mes pieds toute sorte d'amourpropre à cet égard. » Mais de sa déférence même on se sert pour

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