‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 35 sur 153 · I- Lettres à Guasco.S août 1732 et o mars lTo · texte numérisé non relu

I- Lettres à Guasco.S août 1732 et o mars lTo

rendre une condaninalion nécessaire; on veut flélrir « m\ livre de droit que toute l'Europe a déjà adopté ». Dès lors, il ne se soumet plus :

Par le tour que cette affaire prend, je me fais plus de mal que l'on ne peut m'en faire, et le mal même qu'on peut me faire cessera d'en être un sitôt que moi, jurisconsulte français, je le regarderai avec cette indifférence que mes confrères les jurisconsultes français ont regardé les procédés de la congrégation dans tous les temps i.

Ce qu'on l'acensaît d'vtrc et ee qu'il était» — Montesquieu et la religion. — Le philosophe du dix-huitième siècle»

De quoi l'accusait-on, et dans quelle mesure avait-il raison contre ses adversaires? Si nous nous plaçons pour répondre au seul point de vue des idées modernes, nous ne comprendrons même pas comment VEsprit des lots a pu être traité en livre destructeur de tous les grands principes moraux et religieux. Passe pour les livres d'un Voltaire ou d'un Diderot! Mais qu'avaient fait à la Sorbonne un Montesquieu, un BufTon, ces grands travailleurs paisibles? Nous ne voyons pas assez que tous, philosophes du xvui^ siècle, avec des tempéraments très divers et par des voies très diverses, travaillent au fond à la même œuvre, même quand ils s'isolent à dessein de la société pour conserver toute l'indépendance de leur pensée, même quand ils se contredisent et se décrient les uns les autres. Que reprochait la Sorbonne à Montesquieu? que reprochait-elle à BulTon? C'est de nier la révélation ou de s'en passer. Il faut l'avouer, Montesquieu, dans sa Défense, répond avec plus d'esprit que de conviction à l'objection religieuse. C'est par elle qu'il commence :

Quoique VEsprit des lois soit un ouvrage de pure ])olitique et de pure jurisprudence, l'auteur a eu souvent occasion d'y parler de la religion chrétienne : il l'a fait de manière à en faire sentir toute la grandeur; et, s'il n'a pas eu l)our objet de travailler à la faire croire, il a cherché à la faire aimer.

Les passages qu'il cite à l'appui de celte affirmation sont-ils aussi (. formels » qu'il le dit?rs"est-on pas tenté parfois d'y voir plutôt des précautions habiles? et sera-t-on convaincu par des

i. Lettre au duc de Nivernais, ambassadeur de France à Rome, 8 oct. 1730.

raisons de ce genre : « L'auteur de V Esprit des lois n'est point du tout sectateur de la religion naturelle : mais il voudrait que son critique fut sectateur de la logique naturelle? » Chez tous les écrivains de ce siècle, quand ils touchent à certains sujets, il faut faire la part de la tactique. Ainsi, Montesquieu montre fort hien deux choses : qu'il était forcé de traiter des religions dans son livre, et qu'il n'a pas pu en parler autrement qu'en historien. Mais il n'est plus tout à fait sincère lorsqu'il établit une distinction entre les fausses religions et la religion chrétienne : les premières étant nées sur la terre, il a dû les examiner comme toutes les autres institutions humaines; la seconde étant une institution divine, il n'avait qu'à l'adorer, « de sorte que, quand il en a parlé, il ne l'a jamais fait pour la faire entrer dans le plan de son ouvrage, mais pour lui payer le tribut de respect et d'amour qui lui est dû par tout chrétien ». La vérité, c'est qu'il a considéré toutes les religions comme rentrant dans le plan de son ouvrage, et que, s'il a paru mettre à part la religion chrétienne (il ne dit pas la religion catholique), ce n'a pas été « pour la faire triompher de toutes ». Soyons justes pourtant : il y a une page émue et vraiment belle, que ne désavouerait pas Bossuet, dans le paragraphe intitulé Tolérance.

Ma seconde réponse est que la religion du ciel ne s'établit pas par les mêmes voies que les religions de la terre. Lisez l'histoire de l'Église, et vous verrez les prodiges de la religion chrétienne. A-t-elle résolu d'entrer dans un pays, elle sait s'en faire ouvrir les portes; tous les instruments sont bons pour cela : quelquefois Dieu veut se servir de quelques pécheurs; quelquefois il va prendre sur le trône un empereur, et fait plier sa tète sous le joug de l'Évangile. La religion chrétienne se cache-t-elle dans les lieux souterrains, attendez un moment, et vous verrez la majesté impériale parler pour elle. Klle traverse, quand elle veut, les mers, les rivières et les montagnes. Ce ne sont pas les obstacles d'ici-bas qui l'empêchent d'aller. Mettez de la répugnance dans les esprits, elle saura vaincre ces répugnances; établissez des coulumos, formez des usages, publiez des édits, faites des lois, elle triomphera du climat, des lois qui en résultent, et des législateurs qui les auront faites. Dieu, suivant des décrets que nous ne connaissons point, étend ou resserre les limites de sa religion.

Une page si éloquente ne saurait venir d'un pur sceptique. Aussi ne dit-on pas que l'œuvre de Montesquieu soit agressivement antireligieuse, mais qu'elle est secrètement irréligieuse, en ce sens que l'esprit n'en est pas religieux, quoi que dise l'auteur. Son adversaire lui fournit l'occasion d'une réponse facile quand il lui reproche, par exemple, de ne pas parler du

mariage en chrétien : « Il répondra qu'il est chrétien, mais qu'il n'est point imbécile; qu'il adore ces vérités, mais qu'il ne veut point mettre à tort et à travers toutes les vérités qu'il croit. » Mais il suffirait d'un mot, dit avec un certain accent, et c'est ce mot, c'est cet accent que nous ne trouvons pas dans VEsprit des lois, sans songer, d'ailleurs, ni à nous en étonner ni à nous en plaindre.

Ceci ne prouve pas que M. Faguet ait tort d'écrire :

Et encore it se fera chrélien, lui qui, de nature, l'est si i)eu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est antisocial (XXIII, 21) : le christianisme a favorisé le célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre. Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra (XXIV, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens 1, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité, ne peut subsister qu'en s'y rattachant, ne peut commencer que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social, a par conséquent dans sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de départ".

Oui, mais ce christianisme-là est un christianisme historique et critique : Montesquieu comprend, et n'aime pas. 11 se fait chrétien, — momentanément, — parce qu'il est historien. Le livre XXIV, Des lois dans le rapport qu'elles ont avec la religion établie dans chaque pays, est admirable, dans sa première partie du moins, par une hauteur et une sérénité de vues qu'on n'avait pas connue avant lui, qu'après lui on ne connaîtra plus guère. Mais cette sérénité est toute philosophique : il n'examinera les religions « que par rapport au bien que l'on en tire dans l'état civil », sans excepter « celle qui a sa racine dans le ciel ». Et il ajoute, avec circonspection, mais avec une netteté suffisante : « Comme dans cet ouvrage je ne suis point théolo-

1. Montesquieu n'est point si affirniatif, au moins dans la forme : répondant à Bayle, d'après qui de véritables chrétiens ne formeraient pas un Etat qui pût subsister, il emploie le conditionnel : « Pourquoi non ? Ce seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très grand zèle pour les remplir; ils sentiraient très bien les droits de la défense naturelle; plus ils croiraient devoir à la religion, p]\is ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des Etats despotiques. >> Bayle n'en est pas moins pour lui un « grand homme ».

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