Dix-Huitième Siècle, p
gien,mai3 écrivain politique, il pourrait y avoir des choses qui ne seraient entièrement vraies que dans une façon de penser humaine, n'ayant point été considérées dans le rapport avec des vérités plus sublimes. » Cela dit, il prouve à son aise que toutes les religions sont bonnes, pourvu qu'elles soient d'accord avec la morale et s'accommodent au génie des pays où elles sont pratiquées ; que le gouvernement modéré convient mieux à la religion clirétienne, et le gouvernement despotique à la mahométane; que « nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens », et, certes, l'éloge n'est pas mince; mais veut-on un éloge chaleureux, qui parte de l'àme, on devra s'adresser, quelques pages plus loin dans le même livre, au chapitre où Montesquieu glorifie, divinise presque les stoïciens, déjà portés si haut par lui dans les Considérations.
Les diverses sectes de philosophie chez les anciens pouvaient être considérées comme des espèces de religion. Il n'y en a jamais eu dont les principes fussent plus dignes de l'homme et plus propres à former des gens de bien que celle des stoïciens; et, si je pouvais un montent cesser dépenser que je suis chrétien, je ne pourrais m'empêcher de mettre la destruction de la secte de Zenon au nombre des malheurs du genre humain.
Elle n'outrait que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur, le mépris des plaisirs et de la douleur.
El/e seule savait faire les citoyens; elle seule faisait les grands hommes; elle seule faisait les empereurs.
Fuites pour un moment abstraction des vérités révélées; cherchez dans toute la nature, et vous n'y trouverez pas de plus grand objet que les Antonin. Julien même, Julien un su/J'raye ainsi arraché ne me rendra point complice de son apostasie), non, il n'y a point eu après lui de prince plus digne de gouverner les hommes.
Toutes les précautions et les parenthèses, bonnes à peine pour quelques naïfs, s'évanouissent dans cette apothéose du stoïcisme. Ce n'est pas la lettre de certains chapitres qu'il suffit de rapporter, c'est l'esprit qu"il en faut dégager, et cet esprit, pour le deviner, il ne faut que lire certains titres : « Que c'est moins la vérité ou la fausseté d'un dogme qui le rend utile ou pernicieux aux hommes dans l'état civil, que l'usage ou l'abus que l'on en fait. — Combien il est dangereux que la religion inspire de l'horreur pour les choses indifférentes. — Inconvénient du transport d'une religion d'un pays à un autre, » etc. Dans le livre XXV, Des lois, clans le rapport qu'elles ont avec l'établissement de la religionjle chaque pays et sa police extérieure, les
n COURS DE LITTERATURE
attaques sont plus directes et plus vives, mais ne portent pas aussi profondément. C'est qu'il s'agit, non plus de la religion en elle-même, mais du clergé. Ici, il 3- a des ménagements encore à garder; mais attaquer le célibat ecclésiastique, l'inquisition, ou les biens de mainmorte, ce n'est pas être hérétique ni même hétérodoxe : c'est faire ce qu'ont fait à peu près impunément tous les philosophes du xvin" siècle. Les richesses sans cesse accrues du clergé préoccupent visiblement Montesquieu; il y revient à plusieurs reprises. Mais cela, c'est la partie voltairienne de YEsprit des lois. De même, les généreuses réclamalions en faveur de la tolérance religieuse ne sont pas rares. Là> d'ailleurs , ce que l'affirmation pourrait avoir d'imprudemment absolu est corrigé aussitôt par une réserve : « Maxime importante : il faut être très circonspect dans la poursuite de la magie et de l'hérésie... Je n'ai point dit ici qu'il ne fallait pas punir l'hérésie ; je dis qu'il faut être très circonspect à la punir. » (XII, o.) C'est la tactique de Voltaire aussi bien que sa doctrine.
Celte tactique nécessaire, mais d'une franchise douteuse, avait de quoi agacer les adversaires de Montesquieu. Et vraiment on ne doit pas s'étonner s'ils n'ont pas jugé suffisante la part qu'il faisait à la religion dans son œuvre. A quoi sert celleci en somme? C'est le seul frein que puissent avoir les rois, supérieurs aux lois humaines. C'est aussi (même quand elle est fausse) le seul garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes. C'est enfin le fondement solide de la cité, si du moins on sait la lier aux principes de la société civile. (XXIV, 2, 8, 19.) Mais ces bons effets, « les dogmes les plus faux » peuvent les produire. Peu importe la religion, pourvu que la religion soit en harmonie avec les diverses conditionsqui font qu'un État vit et se développe. Le christianisme serait mauvais dans l'Orient, comme le mahométisnie le serait dans l'Occident. AlTaire de climat, de gouvernement, de mœurs. C'est au point de vue de l'utilité, non de la vérité, que Montesquieu juge les religions. C'était assurément son droit de philosophe et son devoir de politique. Ses adversaires avaient tort quand ils lui reprochaient de n'avoir pas fait ce qu'il ne pouvait pas et ne devait pas faire; mais ils sentaient que la religion révélée avait en lui un secret ennemi, et en ceci ils ne se trompaient guère. Et même, s'ils l'eussent suivi sur ce terrain de l'histoire où il déclarait vouloir se maintenir, ils l'eussent embarrassé davantage, car ils lui eussent prouvé, comme
l'a fait, de nos jours, Nisard, qu'il dédaignait trop les monuments de l'antiquité chrétienne et qu'il s'était gravement mépris sur le rôle des Pères de l'Église dans leur temps et sur leur autorité dans toute la science sociale. A défaut du sentiment religieux, le même critique regrette de ne pas trouver chez Montesquieu quelque principe moral élevé.
Trop souvent, parlant de ce qui s'est fait, il s'abstient d'indiquer ce qu'il eût fallu faire. Il donne les raisons des lois, il en laisse chercher la morale à Thésitation du lecteur. On ne sent pas assez chez lui, dans une grande faveur pour l'idée du droit, une ferme croyance au devoir. D'Alembert lui en fait une louange : '< Montesquieu, dit-il, s'occupe moins de ce que le devoir exige de nous que des moyens par lesquels on peut nous obliger à le remplir. » C'est vrai, et finement jugé. Mais j'ai grand'peur pour le devoir quand, au lieu de nous montrer pourquoi nous y sommes tenus de nous-mêmes, on nous enseigne comment on peut nous y forcer.
Il manque encore à l'Esprit des lois ce que l'antiquité chrétienne, pratiquée, non pour sa théologie, mais pour sa science de l'homme, y eût mis sans doute : il y manque une morale. Une morale, c'est plus que le goût de tout ce qui est moral; plus que l'amour du droit, plus que la justice et la bienfaisance; c'est la certitude que toutes ces choses ne sont pas de purs mérites de la volonté,, mais des lois divines obéies, et qu'en les pratiquant d'un cœur sincère, on reste infiniment au-dessous de ce qu'elles prescrivent. Montesquieu, homme bienfaisant, avait cette morale dans le cœur; il n'a pas pu, chose singuhère, la faire passer de son cœur dans son esprit.
Ce jugement est un peu sévère et, à certains égards, discutable. « Montesquieu, dit M""^ de Staël, rappelle à chaque ligne la nature morale de l'homme' au milieu des abstractions de l'esprit^ » Et l'on ne peut nier que, même dans Y Esprit des lois, Montesquieu ne soit un moraliste. Mais des vues éparses, des maximes-, ne font pas une morale. Il ne suffit peut-être pas de parler toujours raison aux hommes pour les rendre raisonnables : la raison, c'est Montesquieu lui-même qui l'avoue (XIX, 27), « ne produit jamais de grands effets sur l'esprit des hommes ». Xous aimons sa raison, cependant, quand elle s'émeut. Sa religion, c'est l'amour de l'humanité. Elle s'exprime ici tantôt avec une émotion grave, tantôt sur un ton légèrement déclamatoire, qui est du Rousseau déjà plus que du Voltaire :
Lorsque nous lisons dans les histoires les exemples de la justice atroce des sultans, nous sentons avec une espèce de douleur les maux de la nature humaine. (VI, 11.)
i. De la Littérature, 1'' partie, ch. xvi.
2. « Toutes les fois que l'on défend uno chose naturellement permise ou née essaire, on ne fait que rendre malhonnêtes gens ceux qui la font... » (XXI, 20.) « L'a homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, mai» parce qu'il ne travaille pas... » (XXIIl, 29.) u L'amour de la patrie corrige tout. >i (VIII, 11.)
Tant d'habiles gens et tant de beaux génies ont écrit contre cette pratique (la torture), que je n'ose parler après eux. J'allais dire qu'elle pourrait convenir dans les gouvernements despotiques, où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les ressorts du gouvernement; j'allais dire que les esclaves, chez les Grecs et chez les Romains... Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi. (VI, 17.)
L'esclavage, les guerres de conquête, ne sont pas moins énergiquement condamnés (X, 13; XV, 1, 3, 7). C'est la part du temps; c'est aussi celle de l'homme dans le sens élevé et complet du mot. Ce jurisconsulte d'apparence impassible a sa passion et sa foi.
Le niontosqnieii des « Lettres persanes w et des « Considérations » dans r (( Esprit des lois ». — Le « moi » de Ulontesquien.
Tout n'était pas nouveau pour le public dans l'ouvrage si original en tête duquel Montesquieu mettait cette fière épigraphe : Prolem sine matre creatam. On y reconnaissait non seulement les idées, mais çà et là le ton du Montesquieu qui avait écrit les Lettres persanes et les Considérations. Pour les Considérations, cela n'avait rien qui pût surprendre en pareil sujet; mais que l'auteur des Lettres persanes reparût souvent dans l'Esprit des lois, cela pouvait choquer. Ceux qui refusaient à Montesquieu non l'esprit, mais la profondeur, s'empressèrent de grossir ce léger défaut. Voltaire, que précisément Montesquieu, on l'a vu, traitait de bel esprit, fut au premier rang de ceux-là. Il est curieux de les voir se reprocher l'un à l'autre leur trop d'esprit. « Quant à Voltaire, écrit Montesquieu à l'abbé de Guasco (8 août 17o2), il a trop d'esprit pour m'entendre : tous les livres qu'il lit, il les fait; après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait. » Et Voltaire, dans une de ces lettres où il mêle si agréablement, si perfidement aussi parfois, éloges et critiques, rapporte, avec l'espoir qu'il fera son chemin, un mot charmant et méchant de son amie M'"'= du Deffand :
Je ne connais pas les petites brochures contre M. de Montesquieu. J'aurais souhaité que son livre eût été aussi méthodique et aussi vrai qu'il est plein d'esprit et do grandes maximes; mais, tel qu'il est, il m'a paru utile. L'auteur pense toujours, et fait penser; c'est un ruule jouteur, comme dit Montaigne; tiCs imayinatious élancent les miennes. M'ie du Deffand a eu raison d'ai)peler son
livre de l'esprit sur les lois: on ne peut mieux, ce me semble, le définir. Il faut avouer que peu de personnes ont autant d'esprit que lui, et sa noble hardiesse doit plaire à ceux qui pensent librement'.
Le mot de M™" du DefTand fit fortune, et Voltaire lui-même finit par le prendre au sérieux. Il ne lui suffit pas de dire que quelquefois Montesquieu « donne une épigramme pour une définition», ce qui est vrai; il déplore « que dans unlivre rempli d'idées profondes, ingénieuses et neuves, on ait traité du fondement des lois en épigrammes ». — « C'est, dit encore Voltaire, Montaigne législateur : aussi était-il du pays de Montaigne. » Et le rapprochement n'est pas faux de toute façon; il le devient quand Voltaire ne veut voir àù.nsYEsprit des lois qu'un « recueil de saillies- ». L'année qui précède sa mort (19 juillet 1777), il ne craint pas d'écrire à un certain M. Gin, auteur d'un livre sur les Vrais Principes du gouvernement français, démontrés par la raison et par les faits : « Vous n'écrivez point pour montrer de l'esprit, comme fait l'auteur de VEsprit des lois et des Lettres persanes; mais vous vous servez de votre esprit pour chercher la vérité. « A-t-il pu vraiment se persuader que Montesquieu avait composé son livre « pour montrer de l'esprit »? Ses propres lettres d'autrefois lui donnent un démenti. Et cet esprit est-il, comme il l'insinue, l'esprit des Lettres persanes? Non, sauf de bien rares exceptions. Vinet a dit avec beaucoup plus de justesse : « 11 y a de l'esprit, sans doute, dans VEsprit des lois, il y en a trop peut-être, mais il n'y a pas de plaisanterie. » La part de l'ironie et de la satire est beaucoup plus restreinte, car ce ne sont plus des portraits individuels que l'auteur esquisse, ce sont des portraits collectifs de nations, la nation française, la nation anglaise, dont il compose la physionomie, ne s'interdisant nullement, d'ailleui^s, de mêler aux données précises les traits piquants, aux citations les anecdotes ^ Les Lettres per-
i. Lettre au duc d'Uzès, 14 sept. 1730.
2. Lettres à M*", 6 janv. 1750 ; à d'Olivet, 3 janv. 1767 ; l'A B C (1769).
3. u Montesquieu est esquis, mais à une condition, de le prendre moins pour un docteur es sciences politiques que pour un moraliste; moins pour un historien, qu'on me passe le mot, que pour un anecdotier. Il y a du la Bruyère et du Montaigne chez lui, du Montaigne surtout, dont il est le vrai frère jumeau. Un chapitre comme celui qui est intitulé De /'Éducation dans les monarchies, un portrait comme celui du décisionnaire des Lettres persanes, auraient pu trouver place dans les Caractères et les Mœurs de ce siècle, mais le plus souvent on croit lire les Essais. C'est chez les deux Gascons les mêmes grandes lectures, la même manière de citer les anciens, le même goût pour le saugrenu dans l'histoire et les voyages, les mêmes courses à travers champs, la même philosophie toute d'expérience, le support des travers, la mondaine sagesse. » (Schérer.)
sanes opposaient les mœurs orientales et les mœurs françaises. L'Orient n'est certes pas absent de VEsprit des lois : les sultans, les grands vizirs, les bâchas, y passent et repassent. Même Textrême Orient nous est découvert : la Chine et le Japon semblent avoir remplacé la Perse dans les préférences de Montesquieu. Quant à la nation française, « qui n'aime rien tant que sa gaieté, et se console de la perte d'une bataille lorsqu'elle a chanté le général (IX, 7), elle est moins bien traitée que l'Angleterre. Les gens de finance, surtout, ne sont pas épargnés. Ils sont touchés dans la 48" et accablés dans la 98« des Lettres persanes. Ils se reconnurent encore dans VEsprit des lois, et Montesquieu affecte de s'en montrer surpris :
Monsieur le chevalier', pourquoi les gens d'affaires se croient-ils attaqués ? J'ai dit que les chevaliers, à Rome, qui faisaient beaucoup mieux, leurs affaires que vous autres chevaliers ne faites ici les vôtres, avaient perdu cette république, et je ne l'ai pas dit, mais je l'ai démontré. Pourquoi prennent-ils là dedans une part que je ne leur donne pas?
Mais il jouait l'innocence : il n'était pas besoin d'une grande pénétration pour deviner que les chevaliers romains n'étaient pas seuls flétris dans des passages comme ceux du livre XI, chap. 18 : u Les chevaliers étaient les traitants de la république : ils étaient avides, ils semaient les malheurs dans les malheurs, et faisaient naître les besoins publics des besoins publics... Il faut dire cela à la louange des anciennes lois françaises : elles ont stipulé avec les gens d'affaires, avec la méfiance que l'on garde à des ennemis... » Dans le livre XXIII, tout voile est rejeté; nous sommes bien en France, au xvi[i<= siècle, et les ministres, les princes mêmes, sont confondus avec les traitants. La ressemblance avec les Lettres persanes est ici d'autant plus frappante que la satire a pour point de départ une opposition entre l'Asie et l'Europe.
Les monarques de l'Asie ne font guère d'édits que pour exempter chaque année de tributs quelque province de leur empire : les manifestations de leur volonté sont des bienfaits. Mais, en Europe, les édits des princes affligent même avant qu'on les ait vus, parce qu'ils y parlent toujours de leurs besoins, et jamais des nôtres...
Ceux qui gouvernent l'État ne le tourmentent pas, parce qu'ils ne se tourmentent pas sans cesse eux-mêmes. Mais, pour nous, il est impossible que nous ayons jamais de règle dans nos finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose, et jamais ce que nous ferons.
On n';ip])elle plus parmi nous un grand ministre celui qui est le sage dis-