Au chevalier d'Avdies, 24 févr
pensateur des revenus publics, mais celui qui est homme d'industrie, et qui trouve ce qu'on appelle des expédients...
Tout est perdu, lorsque la profession lucrative des traitants parvient encore par sesrictiesses à être une profession honorée. Gela peut être bon dans les États despotiques, où souvent leur emploi est une partie des fonctions des gouverneurs eux-mêmes. Cela n'est pas bon dans la république, et une chose pareille détruisit la république romaine. Cela n'est pas meilleur dans la monarchie; rien n'est plus contraire à l'esprit de ce gouvernement. Un dégoût saisit tous les autres états, l'honneur y perd toute sa considération, les moyens lents et naturels de se distinguer ne touchent plus, et le gouvernement est frappé dans son principe.
On vit bien, dans les temps passés, des fortunes scandaleuses ; c'était une des calamités des guerres de cinquante ans : mais pour lors ces richesses furent regardées comme ridicules, <;< nous les admirons.
Nous ne croyons pas qu'on trouve dans l'Esprit des lois un seul autre exemple de cette âpreté dans l'attaque et de celte franchise dans le mépris. Les despotes et les traitants, voilà ses grands ennemis. Par ailleurs, où trouvera-t-on l'esprit des Lettres persanes? Peut-être dans quelques traits d'une inofîensive ironie : « On revient de ses erreurs le plus tard qu'on peut... S'affranchir des rêves de la civilité, n'est-ce pas chercher le moyen de mettre ses défauts plus à l'aise? » peut-être aussi dans quelques allusions rapides aux choses contemporaines, par exemple à ces pamphlets, si fréquents au xviii" siècle, qui amusent la malignité générale, consolent les mécontents, donnent au peuple la patience de souffrir et le font rire de ses souffrances. Le style est toujours concis et coupé, mais il a pris un relief plus saisissant. Gomme dans les Considérations, les images à tout instant naissent et brillent dans la trame serrée du raisonnement : « Plus ces États lies républiques) ont de sûreté, plus, comme des eaux trop tranquilles, ils sont sujets à se corrompre... C'est un beau spectacle que celui des lois féodales : un chêne antique s'élève; l'œil en voit de loin les feuillages; il approche, il en voit la tige, mais il n'en aperçoit point les racines : il faut percer la terre pour les trouver. » Les traits d'imagination tendent même à prévaloir sur les traits d'esprit, et il s'aide volontiers des ressources que lui fournie la science. « Tel est l'état nécessaire d'une monarchie conquérante : un luxe affreux dans la capitale, la misère dans les provinces qui s'en éloignent, l'abondance aux extrémités. 11 en est comme de notre planète; le feu est au centre, la verdure à la surface, une terre aride, froide et stérile entre les deux*. » Cette ima-
1. Livre X, ch. 8. Voyez aussi 1. XXIX, ch. 3, ou la fermentation des liqueurs intervient de façon assez singulière.
gination n'est pas d'un éclat toujours très pur, ni cet esprit d'un goût toujours très sain : par exemple, il était peut-être utile de nous parler des querelles d'ecclésiastiques prétendant à un bénéfice vacant ; mais il n'était pas nécessaire de nous les peindre se battant « comme des dogues anglais, jusqu'à la mort ».
Ce qui fait que le mot amusant, mais injuste, « de l'esprit sur les lois », est encore aujourd'hui admis et répété, c'est que d'abord ce jugement épigrammatique et sommaire dispense d'une lecture approfondie; c'est qu'ensuite le lecteur qui pai'court rapidement ce grand ouvrage (combien l'ont vraiment lu, et jusqu'au bout?) est surtout frappé de certaines formes où le « moi » du compatriote de Montaigne se laisse voir un peu trop à découvert. Ce qui faitjustement pour nous le charme de cette lecture grave, ce qui réveille notre attention quand elle languit, déplaît au lecteur frivole, qui condamnerait volontiers Montesquieu au sérieux perpétuel, d'autant plus facilement qu'il est résolu à ne pas s'attarder dans celte lecture. II est certain que Montesquieu n'est pas exempt de toute coquetterie d'esprit. Le chapitre 4o de cet immense livre XXVIII qui lui coûta tant de travail s'achève sur cette conclusion humoristique :
Il aurait fallu que je m'étendisse davantage à la fin de ce livre, et qu'entrant dans de plus grands détails, j'eusse suivi tous les changements insensibles qui, depuis l'ouverture des appels, ont formé le grand corps de notre jurisprudence française. Mais j'aurais mis un grand ouvrage dans un grand ouvrage. Je suis comme cet antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'œil sur les Pyramides, et s'en retourna.
Il ne nous déplaît pas, après tout, de voir ce jurisconsulte s'égayer après sa lâche accomplie, s'inquiéter des difficultés qui l'attendent ou triompher de les avoir surmontées : « Il faut que j'écarte à droite et à gauche, que je perce et que je me fasse jour... Tout se plie à mes principes. » (XIX, 1; XXIII, 6.) Ici, il se dilate, prend son temps, ne s'arrache qu'à regret au sujet qu'il aime : « Parlons-en tout à notre aise (d'Alexandre)... Je ne saurais quitter ce sujet (le commerce chez les anciens)... Je suis bien aise d'approfondir un peu cette matière (les monnaies romaines)... » (X, 14; XXI, 6; XXII, 11.) Là, il se dérobe avec un geste de lassitude : « Je n'ai pas le temps de traiter à fond cette matière. » (XXIII, 24.) Le voici qui s'attendrit (XXXI, 23) : « C'est un spectacle digne de pitié de voir l'état des
choses en ce lemps-là » (sous Louis le Débonnaire) ; mais le voici qui s'anime, attaque avec impétuosité un adversaire, soit Boulainvilliers, homme de plus d'esprit que de lumières, de plus de lumières que de savoir, soit le P. Lecointe, soit enfin et surtout les « trois mortels volumes de l'abbé Dubos, auteur célèbre, grand homme, mais dont l'esprit « flotte dans une trop vaste érudition )>. Agressif et caressant tour à tour et quelquefois en même temps, il s'amuse aux dépens du savant adversaire, coupable d'avoir des idées « perpétuellement contraires » aux siennes. Et, soudain, il se retourne avec un mouvement brusque : « Je viens d'attaquer; il faut que je me défende*... » A travers tout cela, des éclairs d'imagination et même de poésie. Des amis, trop scrupuleux, l'engagèrent à supprimer la célèbre invocation aux Muses qu'il avait mise en tête de la seconde partie de son ouvrage; mais il ne supprima pas, au début du livre XXIII, l'invocation de Lucrèce à Vénus, mère féconde des êtres. La traduction versifiée de Hesnault est bien médiocre; mais Montesquieu saisit avec empressement les occasions de se déclarer le disciple de cette antiquité, chez qui le goût et les arts ont été portés à un tel point que de croire le surpasser sera toujours ne pas la connaître (XXI, 7). Il le disait de la Grèce; mais il le pensait de la Grèce à la fois et de Rome, et quand il eut écrit la dernière ligne de son dernier chapitre, un cri lui échappa, critout poétique, où il mit son àme : Italiam! Italiam! Ainsi, le Montesquieu de VEsprit des lois est bien encore, si l'on veut, celui des Lettres persanes; mais ce qui est commun aux deux œuvres, c'est surtout le tempérament de l'homme et du Gascon, du polémiste et de l'artiste; pour le fond, historique et philosophique, c'est l'esprit des Considérations qui prévaut. « On ne peut jamais quitter les Romains. C'est ainsi qu'encore aujourd'hui, dans leur capitale, on laisse les nouveaux palais pour aller chercher des ruines. » (XI, 23.) Dans la Défense de VEsprit des lois, Montesquieu explique pourquoi il aime à prendre ses exemples chez les Romains : c'est « le peuple du monde le plus sage ». Rome est partout et tout entièi'e dans VEsprit des lois. Souvent on la sent invisible et présente, là même où elle n'est pas alléguée. Si l'on songe que Montesquieu l'a toujours eue devant les yeux, bien des obscurités se dissipent. Pourquoi la « vertu » serait-elle le ressort particulier des républiques? Demandez la réponse aux Considérations, dont
1 Livre XXVIII, 3; XXX, 10, 23, 23; XXXI, IG.
l'analyse tiendrait en cette phrase : « La grandeur que Rome acquit par sa vertu, elle la perdit dès que sa vertu s'altéra. » Pourquoi cette division du gouvernement républicain en gouvernement démocratique ou gouvernement aristocratique? cette nécessité d'un sénat? cette durée des magistratures fixée à un an? D'où cette idée sur la capacité naturelle que le peuple a pour discerner le mérite, sur l'amour de la frugalité, sur la nécessisté de restreindre les domaines, sur la toute-puissance paternelle? Au reste, il suffit de jeter les yeux sur une table de VEsprit des lois, quand, après avoir établi sa théorie, Montesquieu en vient à l'application.
VI-X. — De l'esprit du sénat de Rome. — Des lois des Romains à l'égard des peines.
VIL — • Du tribunal domestique cliez les Romains. — Comment les institutions changeaient à Rome avec le gouvernement. — De la tutelle des femmes chez les Romains. — Lois somptuaires chez les Romains. — Belle coutume des Samnites.
XL — Du gouvernement des rois de Rome. — Réflexions générales sur l'état de Rome après l'expulsion des rois, — et les six chapitres suivants.
Parfois même — et ce dernier livre en fournit la preuve — les sujets touchés dans les Considérations sont approfondis dans l'Esprit des lois. On voit plus clairement ici comment Mithridate était attendu comme un libérateur par les provinces, qui regardèrent plus tard la perte de la liberté à Rome comme l'époque de l'établissement de la leur*. Une seule fois (VI, 15) Montesquieu renvoie expressément aux Considérations. Mais, en réalité, on ne prend de VEsprit des lois une pleine intelligence que si l'on commence par lire et pénétrer les Considérations. Seulement, l'auteur de VEsprit des lois a mieux vu certaines choses essentielles qui avaient moins frappé l'auteur des Considérations. Il ne fait pas seulement une phrase quand il écrit : « Rome était un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête, la religion et les mœurs. » (VIII, 13.) Il résume les Considérations en les éclairant par une image. Mais, en même temps, il y ajoute : les mœurs romaines; et leur effet, soit sur la grandeur, soit sur la décadence de Rome, il n'avait certes pas manqué de le mettre en lumière; mais la religion, il semblait n'en pas avoir toujours bien compris toute l'importance. Ici, s'il est loin d'en avoir la complète intelligence, il en a des lueurs. Lui qui se trouvait fort dans ses principes quand il avait pour lui les