E. Zévort, Montesquieu; Lecène
2. « Ce que Montesquieu appelli^ l'esprit des lois, ce sont « les divers rapports « que ces lois peuvent avoir avec diverses choses ». Et quelles sont ces choses? Les lois se rapportent soit à la nature des gouvernements, soit au physique des pays et auî usages des habitants, soit enfin aux divers ordres d'intérêts sur lesquels il est statué, le droit divin, le droit naturel, le droit civil, le droit politique, le droit des gens. Le malheur veut qu'on ait de la peine à retrouver cette division dans la distribution de l'ouvrage. Les sujets chevauchent les uns sur les autres. On ne voit guère pourquoi les lois somptuaires et la condition des femmes sont traitées dans la première partie au lieu de l'être dans la seconde, pourquoi la 3econde partie s'ouvre par des considérations sur la force défensive et la force offensive des Etats. Un volume sur quatre est occupé par un chapitre sur le droit de succession à Rome et par un exposé des lois féodales, ce dernier du plus grand mérite, œuvre d'initiateur, mais l'un et l'autre formant un appendice.
« La vérité est que la meilleure manière de lire Y Esprit des lois sera de n'y chercher qu'une suite de chapitres, qu'une collection d'essais sur la constitution anglaise, sur les rapports des nKcurs d'un peuple avec les conditions physiques du pays qu'il habite, sur le commerce, la monnaie, la religion, etc. » (Schérek.)
3. M. Janet, Histoire delà science politique dans ses rapports avec la morale.
rences assez notables de doctrine entre les huit premiers livres et les livres suivants. Sans exagérer ces difTérences, on en retiendra une, qui n'est pas insignifiante : dans le premier groupe, c'est le point de vue antique et surtout romain (\m domine; dans le second, c'est le point de vue moderne et surtout rtH{^/«<s. Il est vrai que M. Janet va beaucoup trop loin en affirmant que d'un groupe de livres à l'autre la doctrine est « tout autre », Montesquieu étant « évidemment » républicain dans le premier, évidemment constitutionnel dans le second. Comme Montaigne, Montesquieu n'a jamais été républicain que d'imagination et par réminiscence. Au contraire, c'est de naissance, pour ainsi dire, qu'il était Anglais, c'est-à-dire constitutionnel. Mais, ceci accordé, il n'en reste pas moins que l'idéal du gouvernement .mixte n'était pas môme entrevu par Montesquieu lorsqu'il écrivit les huit premiers livres de V Esprit des lois. S'il en avait quelque idée, il l'aurait laissé transparaître, d'abord dans les Lettres liersanes (et nous avons vu qu'il parle de la constitution anglaise en homme qui la connaît fort peu), puis dans cette première partie deVEsjyrit des lois, et la division même des trois gouvernements, démocratie, monarchie, despotisme, exclut toute idée d'un gouvernement où soient conciliés les attributs et les avantages des deux premiers. Or, cette idée de la division et de la pondération des pouvoirs (ici M. Janet a raison tout à fait) est dans les Considérations. Mais les Lettres persanes sont de 1721, les Considérations de 1734, VEsprit des lois de 1748. Comment expliquer que, dès les Considérations , l'esprit de Montesquieu soit dominé par une idée, et que cette idée ne reparaisse plus dans la première partie de VEspril des lois, postérieur aux Considérations?
Comment? De la manière la plus simple du monde. VEsprit des lois, par la date de sa publication, est postérieur aux Considérations; mais, par sa conception et par sa composition, il leur est, au moins partiellement, très antérieur. C'est le moment de se ressouvenir du mot si vrai de M. Faguet : (( Ce grand livre est moins un livre qu'une existence. » M. Faguet le dit surtout, il est vrai, pour ramener à l'unité cette œuvre aux aspects multiples; nous le disons après lui pour maintenir et fixer, dans l'unité totale de la vie et de l'œuvre, la variété persistante des formes qu'a revêtues successivement un même esprit.
Si tranquillement suivie qu'ait été la vie de Montesquieu, elle a eu ses phases distinctes et même ses événements, ou
L'ESPRIT DES LOIS 2o
pluLùt son événement à peu près unique : le voyage à travers l'Europe. « Au sortir du collège », il conçoit le projet de dégager l'esprit des législations en les comparant. Il a vingt-deux ans quand il sort de Juilly. Il en a trente -deux quand il publie les Lettres persanes. Ces dix années d'intervalle, nous les connaissons assez par les mémoires académiques qui étaient ses passe-temps, pour être sûrs qu'elles furent riches en lectures, en notes glanées un peu partout. Mais le jeune magistrat était jusque-là réduit à emprunter l'expérience des autres. Il n'avait que des données livresques et incomplètes sur l'antiquité, d'une part, sur la civilisation orientale, de l'autre; seule, l'histoire politique et morale de la France était pour lui chose vraiment vivante et sentie. On le vit bien dans les Lettres jjersanes : considérées comme étude et satire des mœurs françaises sous la régence, c'est déjà un livre admirable; mais comme l'horizon en est limité ! A peine un regard y est jeté soit sur les pays espagnols, soit sur l'Angleterre ; mais on s'aperçoit facilement que cette Angleterre dont il s'attachera plus tard à pénétrer le génie, Montesquieu ne la connaît que par ouï-dire. Quant à l'Orient, lorsqu'il n'est pas peint de couleurs trop fausses, c'est qu'il est vu à travers les récits des voyageurs.
Et pourtant nous avons pu signaler dans certaines de ces lettres le germe de certains chapitres de YEsprit des lois. Oui, mais presque exclusivement du premier Esprit des lois, de celui des huit premiers livres. Nous avons déjà l'idée du gouvernement despotique (Orient), du gouvernement monarchique (France), du gouvernement démocratique (Rome). Celui-ci n'est encore qu'entrevu. Il va passer au premier plan dans les Considérations. Mais voici que, dans les Considérations, est connu, défini, loué, le « sage » gouvernement de l'Angleterre ^ Il faut donc que Montesquieu en ait eu comme la révélation avant les Considérations et après les Lettres persanes. Et, en effet, le voyage en Allemagne, en Italie et en Angleterre se place à cette époque. Quand Montesquieu l'entreprend, il approche de la quarantaine. A n'en pas douter, une partie de VEsprit des lois est ébauchée à cette date. Laquelle? Certainement la première, où l'on retrouve les Lettres persanes en plus d'un endroit. Est-ce à dire, comme le conjecture M. Janet, que cette première partie de VEsprit des lois soit contemporaine des