‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 42 sur 153 · Livre lU. — « Il y a cette différence entre la nature du gou · texte numérisé non relu

Livre lU. — « Il y a cette différence entre la nature du gou

1. Il écrira un peu plus loin (III, 10) ; « Toute la difTérence est que, dans la monarchie, le prince a des lumières, et que les ministres y sont infiniment plus habiles et plus rompus aux affaires que dans l'Etat despotique. »

vernement et son principe, que sa nature est ce qui le fait être tel, et son principe ce qui le fait agir. L'une est sa structure particulière, et l'autre les passions humaines qui le font mouvoir. ))

Le principe ou ressort du gouvernement libre, c'est la vertu : non point une vertu morale ou chrétienne, mais la vertu politique, c'est-à-dire l'amour de la patrie et de l'égalité {Averiissement). Si ce gouvernement a la forme aristocratique, il aura pour àme la modération, celle qui est fondée sur la vertu. Sans exclure ce principe de la vertu (Montesquieu se défend de faire une satire du gouvernement monarchique), la monarchie en a un qui lui est propre, c'est l'honneur. Celui du gouvernement despotique est la crainte.

Il n'est pas de livre qui ail soulevé plus d'objections que celui-ci. Celles qui portaient sur la vertu, principe de la démocratie, venaient pour la plupart d'un malentendu. Montesquieu entendait dire seulement : c'est la démocratie qui, par essence, a le plus besoin que les citoyens mettent l'intérêt général audessus de leurs intérêts particuliers. Et il citait, encore et toujours, l'exemple de Rome : (( Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir : elle n'avait plus qu'un faible reste de vertu... Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous... La république est une dépouille, et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous. » L'exemple d'Athènes est aussi invoqué, et celui de Carthage.

On n'a pas discuté sérieusement le très vague principe de l'aristocratie, la modération. Mais qu'est-ce que l'honneur, principe de la monarchie? Montesquieu en donne une première définition assez obscure: c'est « le préjugé de chaque personne et de chaque condition ». Il précise ensuite, mais de façon à créer lui-même la confusion qu'il doit vouloir dissiper ; « La nature de l'honneur est de demander des préférences et des distinctions. Or, on verra bientôt que ce mot honneur a, dans VEsprît des lois, un double sens : un sens élevé, celui d'honneur féodal et chevaleresque, de générosité fière, et un sens moins honorable, celui d'ambition personnelle et de serviUté intéressée. Ce principe de la monarchie, Montesquieu l'indiquera plus loin (VIII, 7) avec une netteté parfaite, se corrompt « lorsque l'honneur a été mis en contradiction avec les honneurs, et que l'on peut être à la fois couvert d'infamie et de dignités ». Précisément, c'est ce qui est arrivé en

Fi\'ince, et il ne faul pas oublier que, dans toule cette première partie, monarchie et France ne sont qu'une même chose ^ Prudemment, ici, Montesquieu marche « à grands pas » , mais au livre suivant il dissipera toutes les équivoques.

Enfin, il est trop clair que la crainte ne saurait être le principe, ou tout au moins le principe unique d'un gouvernement régulier, et que certains despotes, comme le czar, peuvent être aimés au moins autant que craints. Montesquieu connaissait peu la Russie, dont il parle cependant plus d'une fois, soit pour l'opposer à l'Angleterre (VII, 17), soit pour noter que cette nation s'est policée plus facilement que ne le comptait Pierre le Grand (V, 14; XIX, 14). En revanche, il connaît, il cite en frémissant le gouvernement « monstrueux » sous lequel la tète des pachas est toujours exposée, et il nomme, après le grand seigneur, le sophi de Perse. Républiques anciennes, monarchie française, despotisme oriental, il ne veut point sortir de là.

Livre IV. — Ce parallélisme se poursuit, trop rigoureux même, dans le très beau livre qui traite du rapport des lois de l'éducation avec le principe du gouvernement. C'est bien la F"rance et Vhonnéte homme français qu'on retrouve dans le chapitre De l'Éducation dans les monarchies ; pénétrante étude de mœurs, que Voltaire assimile, avec un dédain très injuste, aux trivialités de nos diseurs de riens.

Ce n'est point dans les maisons publiques où l'on instruit l'enfance que l'on reçoit dans les monarchies la principale éducation; c'est lorsque l'on entre dans le monde que l'éducation, en quelque façon, commence. Là est l'école de ce que l'on appelle honneur, ce maître universel qui doit partout nous conduire.

C'est là que l'on voit et que l'on entend toujours dire trois choses : « Qu'il faut mettre dans les vertus une certaine noblesse; dans les mœurs, une certaine franchise; dans les manières, une certaine politesse. »

Les vertus qu'on nous y montre sont toujours moins ce que l'on doit aux autres que ce que l'on se doit à soi-même : elles ne sont pas tant ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en distingue.

On n'y ju2;e pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles; comme justes, mais comme grandes ; comme raisonnables, mais comme extraordinaires.

Dès que l'honneur y peut trouver quelque chose de noble, il est ou le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les jutistie...

Dans les monarchies, la politesse est naturalisée à la cour. Un homme excessivement grand rend tous les autres petits. De là les égards que Ton doit à tout le monde; de là naît la politesse, qui flatte autant ceux qui sont

1. « C'est bien dans les anciennes lois françaises que l'on trouve l'esprit delà monarchie. » (VI, 10.)

polis que ceux à l'égard de qui ils le sont, parce qu'elle fait comprendre qu'on est de la cour, ou qu'on est digne d'en être.

L'air de la cour consiste à quitter sa grandeur propre pour une grandeur empruntée. Celui-ci flatte plus un courtisan que la sienne même. Elle donne une certaine modestie superbe qui se répand au loin, mais dont l'orgueil diminue insensiblement, à proportion de la distance où l'on est de la source de cette grandeur.

On trouve à la cour une délicatesse de goût en toutes choses, qui vient d'un usage continuel des superfluités d'une grande fortune, de la variété, et surtout de la lassitude des plaisirs, de la multiplicité, de la confusion même des fantaisies, qui, lorsqu'elles sont agréables, y sont toujours reçues.

C'est sur toutes ces choses que l'éducation se porte, pour faire ce qu'on appelle l'honnête homme, qui a toutes les qualités et toutes les vertus que l'on demande dans ce gouvernement.

Mais l'honnête homme ne l'est pas seulement selon le monde: né pour servir le prince, il se sent incapable de lui obéir quand le prince lui prescrit une action qui le déshonore : tel Grillon refusant d'assassiner le duc de Guise; tel le vicomte d'Orthez refusant à Gharles IX de faire massacrer les huguenots de Bayonne. Au contraire, dans les États despotiques l'éducation ne travaillera qu'à abaisser le cœur, et sera toute servile : l'extrême obéissance suppose de l'ignorance dans celui qui obéit et même dans celui qui commande. Mais c'est dans le gouvernement républicain qu'on a besoin de toute la puissance de l'éducation : la vertu politique est un renoncement à soi-même qui toujours est une chose très pénible : on ne se plie pas sans effort à cette préférence continuelle de l'intérêt public au sien propre. Pour se dévouer à l'État, il faut l'aimer, et c'est à inspirer cet amour de la république que l'éducation doit être attentive. Montesquieu allègue ensuite quelques institutions grecques, parmi lesquelles on est surpris de trouver celles de la Pensylvanie et du Paraguay. Il termine ce livre par d'ingénieuses réflexions sur le rôle de la musique dans l'éducation chez les anciens.

Le premier en ce siècle, Montesquieu a compris l'importance des lois de l'éducation, les premières que nous recevions, et il a eu raison de les mettre ici au premier plan. Mais tout ce qu'il en dit n'est pas également solide. 11 montre moins ce que doit être l'éducation dans la monarchie que ce qu'elle est dans la monarchie française, et la théorie fait place ici à la peinture de mœurs, même à la satire, car, dans le morceau exquis où il caractérise l'honnête homme à la cour, il marque plus volontiers ce que cette éducation a de superficiel que ce qu'elle a de généreux. Il sent la décadence de cette noblesse

française, dont il fera pourtant ailleurs un éloge sans réserve'; mais l'impression qu'il nous en laisse n'est pas nette, malgré une foule de traits précis et curieux. Combien plus vague et plus sec est le chapitre consacré à l'éducation dans un État despotique! Montesquieu passe vite, et, sans doute, se serait abstenu de toucher ce point, s'il. n'y avait été contraint par l'inexorable distinction entre la monarchie et le despotisme. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'éducation publique de la servilité : c'est à la cour du despote qu'elle se cultive, et la cour du monarque non despote n'est pas un lieu moins propre à en favoriser la culture. La page sur l'éducation dans la démocratie est sobre et ferme plus que profonde. Elle n'est suffisante qu'appliquée aux démocraties d'autrefois; d'ailleurs, elle est suivie de divagations au moins inutiles sur l'établissement des quakers en Pensylvanie, et sur le communisme paternel pratiqué dans le Paraguay par les jésuites. C'est que le bon M. Penn est « un véritable Lycurgue », et parce que le grand couvent du Paraguay rappelle en quelque mesure la république de Platon.

Livre V. — Après avoir considéré en particulier les lois de l'éducation, Montesquieu s'attache à démontrer que les lois, en général, doivent être relatives au principe du gouvernement.

La vertu, dans une république, est l'amour delà république; l'amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l'amour de la démocratie est celui de l'égalité, qui borne l'ambition au seul désir, au seul bonheur de rendre à sa patrie de plus grands services que les autres citoyens. L'amour de la démocratie est encore l'amour de la frugalité, et Montesquieu y insiste, s'appuyant sur l'exemple d'Athènes et de Rome, de Lycurgue, de Selon, de Romulus, de Curius. Quand il se demande comment on inspire l'amour de l'égalité et de la frugalité par les lois, ce sont ces anciens législateurs et héros qu'il consulte. A la fm du livre précédent, la république de Platon était entrevue ; dans ce livre, Montesquieu s'en fait citoyen, et nous ne pouvons l'y suivre. D'Athènes nous passons à Rome, et de Rome à Lacédémone. Nous assistons au partage des terres entre les citoyens; nous apprenons que les portions de terre doivent être égales, et qu'il faut môme qu'elles soient petites, « comme chez les Romains ». Si le partage des terres n'est pas possible, on y peut suppléer par la constitution d'un

1. « La gloire et l'honneur sont pour cette noblesse, qui ne connaît, qui ne voit, qui ne sent de vrai bien que l'honneur et la gloire. » (XIll, 20.) Il est vrai qu'il oppose ici les nobles aux traitants.

sénat : « Les sénateurs, exposés à la vue du peuple comme les simulacres des dieux, inspireront des sentiments qui seront portés dans le sein de toutes les familles. » Et ces sénateurs seront élus à vie, « comme cela se pratiquait à Rome, à Lacédémone et à Athènes même », puisque leur assemblée doit être la règle, et pour ainsi dire le dépôt des mœurs. Et des censeurs leur seront adjoints pour noter la « tiédeur » morale des citoyens, juger leurs négligences et corriger leurs fautes. L'autorité paternelle est encore bien utile pour maintenir les mœurs : « A Rome, les pères avaient droit de vie et de mort sur leurs enfants. A Lacédémone, chaque père avait droit de corriger l'enfant d'un autre. La puissance paternelle se perdit à Rome avec la république... Cette même subordination dans la république y pourrait demander que le père restât pendant sa vie le maître des biens de ses enfants, comme il fut réglé à Rome. » Par deux fois, l'exemple de la république de Venise, bien connue de Montesquieu, se présente à son esprit dans ce livre; mais il revient de préférence à l'exemple de Rome, soit démocratique, soit aristocratique : « Les Romains étaient admirables : on pouvait faire rendre à tous les magistrats raison de leur conduite, excepté aux censeurs. »

Dans la monarchie, les lois doivent fortifier le principe de l'honneur, soutenir cette noblesse « dont l'honneur » est, pour ainsi dire, l'enfant et le père >', la rendre héréditaire, maintenir ses prérogatives, dont le droit d'aînesse, ménager « les corps qui ont le dépôt des lois » (les parlements) et qui, par leurs démarches rétléchies , arrêtent les décisions précipitées du souverain, faire en un mot tout le contraire de ce que faisait Richelieu : « Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le cœur, il l'aurait eu dans la tète. » Le crime de Richelieu, aux yeux de Montesquieu, c'est d'avoir fortifié outre mesure l'autorité royale en affaiblissant celle des pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple, noblesse, clergé, magistrature. Mais il ne faudrait pas voir en Montesquieu un ennemi de la monarchie : les chapitres Be la Promptitude de l'exécution dans la monarchie et De l'Excellence du gouvernement monarchique montrent trop nettement par où il l'estime supérieure soit à la république, soit au despotisme. Mais il ne la voudrait pas sans contrepoids, et c'est pourquoi il écrit ces lignes qui soulèvent l'indignation de Voltaire : « Convient-il que les charges soient vénales ?... Cette vénalité est bonne dans les États monarchiques, parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on

ne voudrait pas enlreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir, et rend les ordres de l'État plus permanents. » Tout ce qui peut barrer la route au despotisme est bon pour Montesquieu, Mais, si on lui sait gré de sa haine très sincère pour le despotisme, on souhaiterait qu'il donnât du despotisme une « idée » moins incomplète que celle-ci : « Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied, et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique... Charles XII étant à Bender, trouvant quelque résistance dans le sénat de Suède, écrivit qu'il leur enverrait une de ses bottes pour commander. Cette botte aurait commandé comme un roi despotique. » Vraiment, si l'on ne sentait cette sincérité dans le mépris, on serait tenté de croire que Montesquieu,' à chaque occasion qui se présente de définir le despotisme,; échappe par une épigramme à l'embarras de reconnaître qu'il; n'est pas autre chose qu'une forme corrompue de la monar-) chie.

Le livre VI, qui traite des « conséquences des principes des gouvernements, par rapport à la simplicité des lois civiles et criminelles, la forme des jugements et l'établissement des peines », n'a pour nous qu'un intérêt assez restreint. On y voit le politique, pour qui certains abus sont un mal nécessaire, et pour qui les privilèges ont leur raison d'être; le magistrat, qui sait que « les peines, les dépenses, les longueurs, les dangers même de la justice sont le prix que chaque citoyen donne pour sa liberté » ; le libéral, qui sent « avec une espèce de douleur» les atrocités des despotes; le philosophe et le moraliste, à qui l'esclavage arrache un cri d'horreur; l'historien, enfin, qui peut bien citer Machiavel, « ce grand homme », mais qui surtout affirme avec certitude ses principes quand il a pour lui les Romains. Quand il écrit : « Le peuple romain avait de la probité, » Helvétius demande: « Qu'est-ce que la probité d'un peuple;? » Et quand il s'égaye aux dépens de la justice turque, un peu bien expéditive. Voltaire le réprimande. « C'était h corriger nos lois que Montesquieu devait consacrer son ouvrage, et non à railler l'empereur d'Orient, le grand vizir et le divan. » Voltaire et Helvétius ne savent pas que, si on enlève à Montesquieu ses Romains et ses Orientaux, la base même de sa théorie de la république (vertu) et du despotisme (crainte) s'écroule.

^ On peut négliger le livre VII (Conséquences des différents principes des trois gouvernements par rapport aux lois somptiiaires, G. de Litt. — Montesquieu {l'Esprit des lois). 3

au luxe et à la condition des femmes), où vraiment Montesquieu paraît absorbé par le souvenir de la société antique au point de méconnaître les conditions de la vie économique des sociétés modernes. « Moins il y a de luxe dans une république, plus elle est parfaite... Les républiques finissent par le luxe, les monarchies par la pauvreté. » Ces axiomes ont-ils une valeur bien certaine? Mais quoi! « Sitôt que les Romains furent corrompus, leurs désirs devinrent immenses... Quand, par une impétuosité générale, tout le monde se portait à la volupté, que devenait la vertu? » Helvétius, ici, a raison : « Sur chaque gouvernement Montesquieu n"a qu'un seul modèle. »

Avec le livre VIII (De la Corruption des principes des trois gouvernements), l'intérêt se relève. Montesquieu se retrouve ici sur un terrain solide : il s'agit de montrer comment les principes des gouvernements, après avoir fait leur grandeur, en se développant, peuvent, en se corrompant, préparer leur décadence. Et cette démonstration, nous savons assez, par les Considérations, qu'il excelle à la faire. L'idée générale qu'il formule au début est précisément celle qui fait le fond des Considérations : « La corruption de chaque gouvernement commence presque touiours par celle des principes; » c'est-à-dire, en ce qui concerne Rome : la décadence de la grandeur romaine conmiença avec l'alTaiblissement de la vertu romaine. Mais ce n'est pas à la seule république romaine que s'appliquent ces graves paroles de Montesquieu :

Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander...

La démocratie a donc deux excès h éviter : l'esprit d'inégalité, qui la mène à l'aristocratie, ou au gouvernement d'un seul; et l'esprit d'égalité extrême, qui la conduit au despotisme d'un seul, comme le despotisme d'un seul finit par la conquête...

Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d'égalité l'est-il de l'esprit d'égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n'avoir point de maîtres, mais à n'avoir que ses égaux pour maitros.

Non, Rome, Carlhage, ne sont point les seules républiques où Ton puisse voir un peuple, d'abord libre et magnanime, devenir, en de certaines crises où ses passions l'entrainenl, (c son propre tyran et son propre esclave ». Mais, à côté de ces vues générales et profondes, on est surpris d'en rencontrer d'autres bien étroitement particulières, et contestables si on

les applique aux États modernes. « 11 est de la nature d'une république qu'elle n'ait qu'un petit territoire; sans cela elle ne pourrait guère subsister. »

De môme, les réflexions sur la corruption du principe de la monarchie dépassent la monarchie française, que Montesquieu a surtout en vue, mais plus d'un trait cependant ne peut guère s'appliquer qu'à elle :

Comme les démocraties se perdent lorsque le peuple dépouille le sénat, les magistrats et les juges de leurs fonctions, les monarchies se corrompent lorsqu'on ôte peu à peu les prérogatiies des corps ou les privilèges des villes. Dans le premier cas, on va au despotisme de tous; dans l'autre, au despotisme d'un seul...

La monarchie se perd lorsqu'un prince croit qu'il montre plus sa puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le suivant; lorsqu'il ôte les fonctions naturelles des uns pour les donner arbitrairement à d'autres; et lorsqu'il est plus amoureux de ses fantaisiesque de ses volontés.

La monarchie se perd lorsque le prince, rapportant tout uniquement à lui, appelle l'État ii sa capitale, la capitale à sa cour, et la cour à sa seule personne...

Le principe de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude; lorsqu'on ôte aux grands le respect des peuples, el qu'on les rend de vils instruments du pouvoir arbitraire.

Il se corrompt encore plus lorsque l'honneur a été mis en contradiction avec les honneurs, et que l'on peut être à la fois couvert d'infamies et de dignités...

Le principe de la monarchie se corrompt lorsque des âmes singulièrement lâches tirent vanité de la grandeur que pourrait avoir leur servitude, et qu'elles croient que ce qui fait que l'on doit tout au prince fait qu'on ne doit rien à sa patrie.

L'humiliation des parlements, l'anéantissement de la noblesse provinciale, absorbée dans la cour, le pouvoir concentré dans la personne royale, l'avilissement des ministres et des favoris, tout est là. Il semble çà et là que Montesquieu, juge clairvoyant du présent, devine l'avenir'. Il ne se fait pas d'illusion, a Les fleuves courent se mêler dans la mer; les monarchies vont se perdre dans le despotisme. »

1. Voyez, dans le très court chapitre S, une sorte de 'prophétie, qui manque de nettetéj mais non do profondeur.

Les Tues politiques de JHontesqiiien. — La monarchie française et la monarchie anglaise. — Les climats, l'esprit général; réformes sans révolution.

Ces huit premiers livres, qu'on étudie à part sans recourir à un procédé d'abstraction factice, puisque, Montesquieu luimême les a distingués du reste de l'ouvrage, composent la seule partie à peu près de l'Esprit des lois dont on puisse faire une étude classique. Au contraire, toute la seconde partie du livre, la plus originale peut-être, en tout cas la plus considérable de beaucoup, est riche en vues politiques, économiques, sociales, quelquefois confuses, souvent systématiques, mais toujours dignes de l'attention des hommes qui ont réfléchi sur ces matières, car, à défaut d'un corps de doctrine qui nous satisfasse, il nous fait penser à sa suite, et c'était là, nous assure-t-il, son ambition principale. Mais on ne retrouvera plus ici la belle ordonnance des huit premiers livres. Il est accablé, entraîné par son sujet même, qui va se renouvelant, mais aussi se compliquant sans cesse :

Les matières qui suivent demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue ; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. Je voudrais couler sur une rivière tranquille; je suis entraîné par un torrent. (XX, 1.)

Dès la première partie, cependant, et bien que Montesquieu s'y montre, ici trop exclusivement Romain ou Grec, là trop étroitement Français, on peut deviner et juger ses vues politiques générales. Ce qu'es!, ce que peut être la démocratie dans les temps modernes, il le voit assez mal, non seulement parce que la préoccupation des républiques anciennes restreint son horizon, mais parce que les républiques modernes qu'il peut observer ne sont pas faites pour lui élargir la vue : Venise est une petite république aristocratique, débris du moyen âge, et destinée à disparaître bientôt; la Suisse, qu'il admire, mais connaît imparfaitement, confirmerait plutôt son idée au moins contestable sur la nécessité qui s'impose aux républiques de n'avoir qu'un petit territoire. L'Amérique, c'est lui qui le remarque (XVII, 7), ne pouvait encore « montrer son propre génie, et, s'il prévoyait que les États-Unis se détacheraient un jour de

l'Angleterre, il ne prévoyait guère que la France se constituerait un jour en république. Tout s'est transformé autour de nous depuis 1748, et nous ne pouvons même accepter comme suffisantes les définitions qu'il nous donne de la liberté politique : (' La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent... La liberté politique consiste dans la sûreté, ou du moins dans l'opinion que Ton a de sa sûreté. » (XI, 3; XII, 2.) ]l dit très bien : « La liberté de chaque citoyen est une partie de la liberté publique » (XV, 7) ; mais il admet sans peine qu'il y ait des cas <( où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l'on cache les statues des dieux « (XXI, 19). Là-dessus Destutt de Tracy s'écrie : « Voilà jusqu'où l'anglomanie a conduit ce grand homme ! » Mais Montesquieu vient d'invoquer <c l'usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre », et, s'il a parlé de l'Angleterre, il a parlé aussi et surtout d'Athènes et de Rome.

Sur la monarchie, ses idées paraissent avoir été assez différentes selon qu'il a plus particulièrement considéré la monarchie française ou la monarchie anglaise. Tout naturellement, c'est à la monarchie française qu'il s'attache d'abord; c'est même d'abord la seule qu'il voie d'une vue bien nette. Il en voit le passé historique et même poétique. Quand son œuvre semble close, il la rouvre pour étudier les lois féodales de l'ancienne France, pour tracer un admirable portrait de Charlemagne. Au livre XXVIII il a écrit sur la chevalerie et les romans de chevalerie une page éclatante, qu'on ne cite guère, soit qu'on n'aille pas jusqu'au bout de ce livre interminable [De l'Origine et des Révolutions des lois civiles chez les Français), soit qu'on juge trop « littéraires » ces digressions qui, si on y regardait de près, seraient le livre même, car, pour écrire VEsprit des lois, il ne suffit pas d'être juriste, ni même politique, il faut être à la fois historien, littérateur, artiste.

De là naquit le système merveilleux de la chevalerie. Tous les esprits s'ouvrirent à ces idées. On vit, dans les romans, des paladins, des nécromans, des fées, des chevaux ailés ou intelligents, des hommes invisibles ou invulnérables, des magiciens qui s'intéressaient à la naissance ou à l'éducation des grands personnages, des palais enchantés et désenchantés; dans notre monde, un monde nouveau, et le cours ordinaire de la nature laissé seulement pour les hommes vulgaires.

Des paladins, toujours armés dans une partie du monde pleine de châteaux, de forteresses et de brigands, trouvaient de l'honneur à punir l'injustice et à défendre la faiblesse. De là encore dans nos romans la galanterie fondée sur l'idée de l'amour, jointe à celle de force et de protection.

Ainsi naquit la galanterie, lorsqu'on imagina des hommes extraordinaires qui, voyant la vertu jointe à la beauté et à la faiblesse, furent portés à s'exposer pour elle dans les dangers, et à lui jtlaire dans les actions ordinaires de la vie.

Nos romans de chevalerie flattèrent ce désir de plaire, et donnèrent à une partie de l'Europe cet esprit de galanterie que l'on peut dire avoir été peu connu par les anciens.

A la bonne heure! nous échappons ici à l'antiquité, et nous entrevoyons ce que Montesquieu aurait pu être en cette partie de son œuvre : l'historien des mœurs, des lois, des institutions de la France ancienne et moderne. A la rigueur on pourrait reconstituer cette histoire, éparse en maint chapitre. Et qu'on ne dise pas que, dans cet ouvrage, nous sommes charmés justement des seuls hors-d'œuvre, car ce passé éblouissant et généreux de la France, dans la pensée de Montesquieu, est opposé au présent tristement brillant de la France du xviii^ siècle. Que sont devenus, à la cour de Louis XV, les chevaliers d'autrefois? Nous le savons par tant d'allusions à ces courtisans chargés d'honneurs, à qui fait défaut une toute petite chose, l'honneur. Dans son chapitre Du Souverain, la Bruyère, contemporain de Louis XIV, ne craignait pas d'écrire : « Il n'y a point de parti dans le despotique; d'autres choses y suppléent, l'intérêt, la gloire, le service du prince. » Combien la décadence s'était précipitée depuis! Montesquieu hasarde encore quelques conseils timides :

Les mœurs du prince contribuent autant à la liberté que les lois : il peut, comme elles, faire des hommes des bêtes, et des bêtes faire des hommes. S'il aime les âmes libres, il aura des sujets; s'il aime les âmes basses, il aura des esclaves. Veut-il savoir le grand art de régner, qu'il approche de lui l'honneur et la vertu; qu'il appelle le mérite personnel. Il peut même jeter quelquefois les yeux sur les talents. Qu'il ne craigne point ces rivaux qu'on appelle les hommes de mérite : il est leur égal dès qu'il les aime. Qu'il gagne le cœur, mais qu'il ne captive point l'esprit. Qu'il se rende populaire. (XII, 27.)

Mais on sent qu'il n'a plus la foi : il s'en prend à Richelieu ', à Louis XIV, à Louvois; mais il a si peu gardé l'espoir de voir refleurir la noblesse chevaleresque d'autrefois, qu'il admet l'idée de la vénalité des titres de noblesse :

L'acquisition qu'on peut faire de la noblesse h prix d'arsent encourage beaucoup les négociants à se mettre en état d'y parvenir. Je n'examine pas si l'on fait bien de donner ainsi aux richesses le prix de la vertu : il y a tel gouvernement où cela peut être très utile ^

i. Voyez, avec le passage cité plus haut, le ch. 8 du 1. XIL

2. Voir tout ce chapitre 22 du livre XX, sur le coÈiimcrce, la noblesse d'épéd et la noblesse de robe.

Rêve-t-il donc d'une réforme de l'État français? Il ne semble pas qu'il y songe beaucoup, au moins dans les huit ou dix premiers livres de VEsprit des lois. On prouve bien qu'il déteste tous ceux qui ont fortifié l'autorité royale aux dépens des pouvoirs intermédiaires et dépendants; et l'on en conclut qu'il veut revenir aux principes et aux précédents historiques, sauver deux choses qu'il ne sépare pas dans sa pensée, la monarchie et la liberté : « Un retour en arrière, éclairé par la connaissance de l'esprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. » 11 s'arrête à un gouvernement mixte, à la monarchie aristocratique, entourée de quelques institutions démocratiques, soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule'. Mais il n'y arrive, semble-t-il, qu'assez^ tard. 11 voit d'abord, et très nettement, la décadence, avant de songer au relèvement. Et sur quoi s'appuierait, pour se relever, cette monarchie chancelante, qu'il épargne si peu? Sur la noblesse? il en a montré l'avilissement progressif. Sur le clergé? l'auteur des Lettres persanes et de l'Esprit des lois est un philosophe, plus modéré que d'autres dans la forme, mais un philosophe. Sur la magistrature? Magistrat, Montesquieu faisait peu de cas des magistrats. 11 a commencé parla critique, et ne s'est élevé qu'ensuite à la théorie. L'Angleterre elle-même, illa connaissait d'abord si mal qu'il écrivait : « Les Anglais, pour favoriser la liberté, ont ôté toutes les puissances intermédiaires qui formaient leur monarchie. » (II, 4.) 11 se trompait, comme le lui a prouvé Voltaire, et, en tout cas, il ne parle pas ici comme il parlera dans le livre XL

C'est au livre XI qu'il entreprend de montrer « comme dans un miroir 1) la liberté qui fait le fond de la constitution anglaise, €t qu'il dislingue les trois pouvoirs, législatif, exécutif, judiciaire, dont l'accord et l'équilibre sont le plus sûr garant de cette liberté. Ceci est tout à fait nouveau chez les écrivains politiques ou philosophiques antérieurs, chez Montesquieu luimême. Il importe assez peu que Comines ait fait l'éloge de la constitution anglaise, qu'Arislote et Locke aient entrevu la théorie des trois pouvoirs : il appartenait à Montesquieu de la préciser à la fois et de l'appliquer. Mais pourquoi n'en a-t-il parlé qu'au livre XI, alors que les occasions, auparavant, ne lui avaient pas manqué d'y faire au moins allusion, dans les

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