‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 43 sur 153 · Faguet, Dix-Huitième Sicele · texte numérisé non relu

Faguet, Dix-Huitième Sicele

chapitres relatifs à la monarchie non despotique"? Évidemment il y a là comme une révélation. Et, comme tous les nouveaux adeptes, il est porté à s'exagérer la perfection de la doctrine qu'il a embrassée'. Eux-mêmes, les politiques anglais ne virent pas sans surprise un étranger leur fournir tant de raisons nouvelles pour eux d'admirer leur propre constitution. Et si l'on compare au livre XI les très curieuses pages qui couronnent le livre XIX, sur le génie de la nation anglaise, on reconnaîtra que celle-ci était bien libéralement traitée, en face de la France si peu ménagée. Au fond, jusque dans la théorie, il y a ici encore ime part de satire. Pourquoi suppose-t-il un peu généreusement que l'Angleterre, si elle devenait le centre des négociations de l'Europe, y porterait « un peu plus de probité et de bonne foi » que les autres nations? C'est que rien ne pourrait être secret dans la conduite de ses ministres, forcés de justifier publiquement leur conduite, au contraire des ministres français. Ne veut-il pas encore que nous fassions un retour sur la France, quand il nous peint cette cour sans courtisans, cette société où l'on n'estime les hommes que par des qualités réelles, leur mérite personnel ou leurs richesses, cette législation qui fait de chaque citoyen anglais une sorte de monarque, ces ouvrages de l'esprit où l'on voit « des gens recueillis et qui auraient pensé tout seuls », plus remarquables par l'originalité un peu rude de l'invention que par une certaine délicatesse de goût? Montesquieu se défend de vouloir « mortifier » les autres na-* lions qui jouissent d'une liberté moindre (XI, 6), et peut-être

1. « Sa théorie de la constitution anglaise, déjà contestable quand elle fut écrite; n'a plus aujourd'hui aucun rapport avec les faits.

K Voltaire déjà, vingt ans avant Montesquieu, avait vanté ce chef-d'œuvre del'esprit humain :

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble... « Ah ! s'écria Bourbon, quand pourront les Français Réunir comme vous la gloire avec la paix? » (Hcnriade.)

« Les deux écrivains ont idéalisé. Il y avait loin de cette savante théorie à la réalité d'un régime dont l'essence (Hait bien la balance des pouvoirs, mais une ba lance résultant de la lutte, et avec de continuels empiétements réciproques. Le gouvernement si vanté n'a cessé, d'ailleurs, de se modifier depuis lors, et dans un sens toujours plus opposé aux vues des théoriciens. Do nos jours, l'autorité royale est exercée de fait par les ministres, et les ministres sont nommés de fait par la Chambre des communes; la Chambre haute n'est plus en état de faire contrepoids aux représentants de la nation, et la Chambre basse elle-même a été amenée, par l'extension du sufl'rage, sous l'action immédiate et la pression des électeurs. La lecture de la partie de l'Esprit des lois qui se rapporte à l'Angleterre n'a donc plus pour nous que l'intérêt d'un vieux portrait qui n'a jamais été très ressemblant, et dans lequel on chcrdierait vainement désormais quelques traits de l'original. » (Schéher.)

n'a-t-il pas, en effeL, un dessein arrêté de les ravaler; mais il a rencontré le gouvernement de son cœur, et l'on peut être certain qu'en rentrant d'Angleterre à la Brède il avait rapporté une conception non pas seulement élargie, mais renouvelée et vivante d'un gouvernement libre dont rien jusqu'alors n'avait pu lui donner l'idée. Ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, nécessairement qu'il ait songé à appliquer telle quelle cette constitution à la France, car, dans ce même livre XIX, où se lit ce bel éloge du génie anglais, il a soin d'écrire, en éclairant ses principes par un portrait charmant du génie français :

Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d'où il se forme un esprit général qui en résulte...

S'il y avait dans le monde une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goiit, une facilité à communiquer ses pensées ; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquefois imprudente, souvent indiscrète, et qui eût avec cela du courage, de la générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne faudrait point chercher à gêner par des lois ses manières, pour ne point gêner ses vertus. Si en général le caractère est bon, qu'importe de quelques défauts qui s'y trouvent?...

C'est au législateur à suivre l'esprit de la nation, lorsqu'il n'est pas contraire aux principes du gouvernement : car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement, et en suivant notre génie naturel.

Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie, l'État n'y gagnera rien ni pour le dedans ni pour le dehors. Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.

Celui qui sentait si vivement les différences des choses pouvait s'éprendre des idées, des constitutions, tantôt de celle de Rome, tantôt de celle de l'Angleterre, mais n'était pas homme à les transporter d'un pays dans un autre en violentant cet « esprit général » dont il s'attache à définir les causes, les conditions et les conséquence^. Il est vrai qu'il promet, dans son premier livre, plus qu'il ne tient ici : il devait étudier les lois dans leurs rapports avec les climats, les terrains, la situation et la grandeur des pays, le genre de vie des peuples qui les habitent, leur état politique, leur religion, leurs mœurs, leurs richesses, leur population, leur commerce. Il traite, en etfet, de façon tout à fait supérieure et nouvelle, bien qu'en économiste mal préparé, du rapport des lois avec le commerce ; moins heureusement de ces mêmes rapports avec le terrain, la population, la religion; mais il a envisagé à part, avec une ampleur exceptionnelle (livres XIY à XVII), le rapport des lois avec la nature du climat, et il n'a été dans cette partie, il faut l'avouer, ni

aussi nouveau ni aussi profond qu'on le dit souvent. Dans le chapitre v de sa République, Jean Bodin avait, dès le xvi" siècle, esquissé la théorie des climats'. Plus lard, en 1719, vingtneuf ans encore avant VEsprit des lois, l'abbé Dubos, dans ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, précisait et développait ce qu'avait indiqué Bodin. Les érudits seuls les lisent, mais tous ont lu ces vers du Cinna de Corneille :

J'ose dire, seigneur, que par tous les climats Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États. Gliaque peuple a le sien, conforme à sa nature, Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure Telle est la loi du Ciel, dont la sage équité Sème dans l'univers cette diversité...

Il est vrai que du Ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie. Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des Cieiix Change selon les temps comme selon les lieux...

Il y a, certes, dans les pages relatives à rinfluence du climat, des observations ingénieuses, et qui, depuis, ont pu en suggérer de profondes. Mais on sent en trop d'endroits l'exagération systématique : « Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens... Vous trouverez dans les climats du Nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du Midi, vous croirez vous éloigner de la morale même... » Voltaire, ici, n'a pas tort, ce semble, de s'élever contre des propositions aussi générales. Et Destutt de Tracy a plus raison encore d'écrire : « Pour se faire une idée juste de l'intluencc du climat, il faut entendre par ce mot l'ensemble de toutes les circonstances qui forment la constitution physique d'un pays; or, c'est ce que Montesquieu n'a point fait : il paraît ne songer jamais qu'au degré de latitude et au degré de chaleur, et ce n'est pas dans cela seul que consiste la différence des climats-. » D'ailleurs,

1. u Oc n'est pas être assez juste envers Bodin que de dire simplement, comme llallam, que le chapitre sur les climats, dans la Hépiibliqiii', présente de grandes ressemlilances avee Montesquieu. On resterait presque au-dessous de la vérité en disant ipie la moitié des propositions établies dans les livres XlV-XVllI de VEsprit des lois sont nettement formulées dans le chapitre de Bodin. » (h'uNT.) Voir, à la Bibliographie, les ouvrages de Baudrillart et Kournoi.

2. « Montesquieu n"a jeté sur cette partie de la nature qu'un regard de curieux.

quel parti a-t-il lire de cette théorie entrevue ? Il semble ne l'avoir guère considérée que dans le rapport qu'elle peut avoir avec l'esclavage. Tout cela dit, on ne serait pas juste envers Montesquieu si l'on n'ajoutait pas qu'il a posé un principe dont peut-être il n'a pu tirer grand parti lui-même, mais qui, repris, et fécondé par d'autres, a ouvert un large développement à notre critique historique ou anthropologique, même littéraire. Taine, le plus puissant mais aussi le plus systématique représentant de cette critique, n'a eu garde d'oublier Montesquieu parmi ses précurseurs, et l'éloge qu'il fait de lui, un peu compromettant à certains égards, est bien flatteur à d'autres.

Reste un second principe à poser pour achever la fondation de l'histoire. Découvert par Montesquieu, aujourd'hui encore il nous sert d'appui pour c onstruire, et, si nous devons reprendre en sous-œuvre l'édifice du maître, c'est seulement parce que l'érudition accrue a mis entre nos mains des matériaux plus solides et plus nombreux. Dans une société humaine, toutes les parties retiennent; on n'en peut altérer une sans introduire par contre-coup dans les autres une altération proportionnée. Les institutions, les lois, les mœurs, n'y sont point juxtaposées comme dans un amas, par hasard ou caprice, mais liées entre elles, par convenance ou nécessité, comme dans un concert. Selon que l'autorité est aux mains de tous, ou de plusieurs, ou d'un seul, selon que le prince admet ou n'admet pas au-dessus de lui des lois fixes et au-dessous de lui des pouvoirs intermédiaires, tout diffère ou tend à différer dans un sens prévu et d'une quantité constante, l'esprit public, l'éducation, la forme des jugements, la nature et le degré des peines, la condition des femmes, l'institution militaire, la nature et la grandeur de l'impôt. Du grand rouage central dépendent une multitude de rouages secondaires. Car, si l'horloge marche, c'est par l'accord de ses diverses pièces, d'où il suit que, si l'accord cesse, Thorloge se détraquera. Mais, outre le ressort principal, il y en a d'autres qui, agissant sur lui ou combinant leur action avec la sienne, impriment à chaque horloge un tour propre et une marche particulière. Tel est d'abord le climat, c'est-à-dire le degré du chaud et du froid, du sec et de l'humide, avec ses conséquences infinies sur le physique et sur le moral de l'homme, par suite sur la servitude ou la liberté politique, civile et domestique. Tel est aussi le terrain, selon sa fertilité, sa position et sa grandeur. Tel est le régime physique, selon que le peuple est chasseur, pasteur ou agriculteur. Telle est la fécondité de la race, par suite la multiplication lente ou rapide de la population, et aussi le nombre excessif tantôt des mâles, tantôt des femelles. T^ls sont enfin le caractère national et la religion. — Toutes ces causes ajoutées l'une à l'autre ou limitées l'une par l'autre contribuent ensemble à un effet total qui est la société. Simple ou compliquée, stable ou changeante, barbare ou civilisée, cette société a en elle-même sa raison d'être. On peut expliquer sa structure, si bizarre qu'elle soit, ses institutions, si contradictoires qu'elles paraissent.

regard discret et dérobé. 11 n'a pas vu que ces diverses conditions des sociétés humaines, climat, pays, race, ne sont encore que des causes premières, vagues et inaccessibles; mais il en résulte des causes secondes qui produisent, en accumulant leurs effets, les éléments réels et vivants des phénomènes sociaux, c'est-à-dire les mœurs, les passions, les préjugés, les instincts, le caractère national, en un mot des individus, et celui des peuples que ces individus composent. » (Sorel.)

Ni la prospérité, ni la décadence, ni le despotisme, ni la liberté, ne sont des coups de dés amenés par les vicissitudes de la chance, ou des coups de théâtre improvisés par l'arbitraire d'un homme. Elles ont des conditions auxquelles nous ne pouvons nous soustraire '.

On n'a pas besoin de dire quelles réserves appellerait celte théorie des milieux, au moins réduite en formules absolues;' mais en quelque sens qu'on parcoure cet immense Esprit des lois, même et surtout peut-être en sa partie la plus confuse en apparence, on se persuade qu'il a été au milieu du xvni^ siècle une grande source débordante d'idées sérieuses à laquelle le xix'' siècle a largement puisé, el que le siècle prochain peutêtre ne tarira pas.

L'opinion des couteniporaîus el €îe la poslérîté, — Iiifliienee politique et historique de Moutesqiiieu<

VEsirrit des lois fut à la mode autant et plus que les Lettres persanes. Sans doute les belles dames et les petits-maîtres dont le Journal de Grinim nous dit l'enthousiasme, l'admiraient de confiance. Mais il faut bien que le succès en ait été durable,, puisque Voltaire, qui vécut trente ans encore après la publication, pendant ces trente ans n'a pas cessé de se retourner vers cette gloire gênante et de se mesurer à elle. D'abord il est surtout frappé des services que cet ouvrage rend à la vérité, c'est-à-dire à la philosophie. Le Remerciement sincère à un homme charitable (17o0) est même une vive réplique aux adversaires de Montesquieu. Mais il prépare l'Essai sur les mœurs, qui parut en 1756,. et il y nomme plusieurs fois l'Esprit des lois, pour y plaider contre Montesquieu, ici la cause du gouvernement de la Chine, le plus ancien qui soit au monde (ch. i"), là celui du gouvernement turc, qu'on a grand tort de représenter comme despotique (ch. xcui); ou pour y attaquer les idées émises et acceptées sur la nature et les principes des gouvernements, sur le génie des nations, sur j'intluence des climats, « sur la foi de quelques dissertateurs qui accommodent tout à leurs idées >' (ch. xcvii). Lq Bictionnaire philosophique (1764) est plein d'épigrammes el d'insinuations à l'adresse du rival disparu. Si l'on

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