‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 44 sur 153 · Taine, l'Ancien Régime · texte numérisé non relu

Taine, l'Ancien Régime

parcourt, en particulier, le long et très dur article Esprit des LOIS, on sera choqué d'y rencontrer à tout moment des traits comme ceux-ci : « On a dit que la lettre tuait et que l'esprit vivifiait; mais dans le livre de Montesquieu l'esprit égare et la lettre ne dit rien... Pi^esque tout le livre, il faut l'avouer, est fondé sur des suppositions que la moindre attention détruira. » Quand Montesquieu est attaqué par un autre, il retrouve le courage de lui rendre justice. A propos des lourdes Observations de Crevier sur l'Esprit (les lois, il écrit à Marmontel : « Le principal mérite de ce livre est d'établir le droit qu'ont les hommes de penser par eux-mêmes. >■> (28 janvier 1764.) Mais bientôt Y ABC (1768) ne sera qu'une diatribe contre « Michel Montaigne législateur », bel esprit qui semble toujours jouer avec son lecteur dans la matière la plus grave, et contre son livre, labyrinthe sans fil, plein de distinctions chimériques et de citations fausses, toujours digne cependant d'être cher aux hommes, car partout il les fait souvenir qu'ils sont libres et les habitue à penser : « Il présente à la nature humaine ses titres qu'elle a perdus dans la plus grande partie de la terre, » et c'est pourquoi il faut le mettre au rang « des ouvrages de génie qui font désirer la perfection ». Presque aussitôt^ il revient à l'injuste pointe''de M™° du DefTand. Quand il n'est pas railleur, il est sceptique et découragé; il écrit en une heure de tristesse (28 décembre 1771), à M. Perret, avocat au parlement de Dijon, auteur d'Observations sur les usages des provinces de Bresse, Bugey, Valmorey et Gex :

Vous citez l'Esprit des lois. Hélas ! il n'a remédié et ne remédiera jamais à rien. Ce n'est pas parce qu'il cite faux trop souvent, ce n'est pas parce qu'il songe presque toujours à montrer de l'esprit : c'est qu'il n'y a qu'un roi qui puisse faire un bon livre sur les lois, en les changeant toutes.

Enfin il se décide à ne pas quitter le monde sans avoir élevé son petit monument à la « gloire » de Montesquieu, et il écrit les Commentaires sur l'Esprit des lois-. Il le fait « avec douleur », mais enfin il se résigne à noter au passage ces plaisanteries bonnes pour la comédie italienne, ces contes qui ont si peu de rapport avec l'esprit des lois, ces récits incertains sur des peu-

1. Dans deux lettres à Saurin, des 2S décembre ITGS et 5 avril 1769. Il rappelle la même pointe jusqu'à la veille de sa mort. Voir la lettre à Panckouclie du 15 février 1777.

'2. Ce livre, écrit vers la fin de la vie de Voltaire, ne parut qu'en 1778, à Genève, in-8°.

plades lointaines que nous ignorons : « On ne devrait pas parler des lois et des mœurs indiennes que l'on connaît si peu, quand on a tant à dire sur les autres, qu'on doit connaître. » Son indignation redouble quand Montesquieu nous entretient des lois des Goths ou des Francs. « Voilà d'étranges législateurs àciter! Et Montesquieu appelle ces gens-là nos pères !... C'étaient là les mœurs des Francs, et ce que Montesquieu appelle les manières!... Tel fut longtemps l'esprit des lois de la monarchie naissante! Plus on parcourt l'histoire, et plus on se félicite d'être né dans notre siècle. « Il est vrai qu'il rend un hommage chaleureux aux efforts de Montesquieu pour restituer aux esclaves de toute espèce le droit de la nature, la liberté, et qu'il semble éprouver quelques remords de mettre en lumière les petites erreurs d'un si grand homme.

Toutes les origines des nations sont l'obscurité même, comme tous les systèmes sur les premiers principes sont un chaos de fables. Lorsqu'un aussi beau génie que Montesquieu se trompe, je m'enfonce dans d'autres erreurs en découvrant les siennes. C'est le sort de tous ceux qui courent après la vérité ; ils se heurtent dans leur course, et tous sont jetés par terre. Je respecte Montesquieu jusque dans ses chutes, parce qu'il se relève pour monter au ciel. Je vais continuer ce petit commentaire pour m'instruira en l'étudiant sur quelques points, non pour le critiquer : je le prends pour mon guide, non pour mon adversaire.

Mais il traite Montesquieu comme il traitait Corneille, le vénérant en gros et le ridiculisant en détail. Il fut le plus redoutable mais non pas le seul des adversaires de VEsprit des lois. Le financier Helvétius, qui se crut un philosophe pour avoir écrit, lui aussi, son livre de l'Esprit, mais moins solide que celui de Montesquieu, s'étonnait de trouver si peu de philosophie dans ce livre d'histoire. Il l'étudiait au point de vue de la raison pure, et ne s'arrêtait pas aux nuances des choses. « Je ne connais, disait-il, de gouvernement que de deux espèces, les bons et les mauvais; les bons sont encore à faire. » On a déjà parlé des Réflexions sur quelques parties d'un livre intitulé de l'Esprit des lois (1749), et dont l'auteur était le fermier général Claude Dupin. « Ce titre était d'un sot, et le livre valait le texte. ■>•> Sainte-Beuve avait été moins dur que M. Sorel : il jugeait que la réfutation de Dupin n'est pas à mépriser, et il ajoutait: «J'ai vu une autre réfutation manuscrite remarquable par le cardinal de Boisgelin, ancien archevêque d'Aix.» Mais ce ne sont pas les prélats, ni les gazetiers ecclésiastiques, ni les savants honnêtement ennuyeux, comme Crevier, qui s'achar-

lièrent le plus contre YEsprit des lois : ce furent les philosophes, à qui la politique de Montesquieu semblait trop expérimentale, et qui préféraient l'absolu de leurs systèmes. Après Helvétius vint Condorcet : il en voulait à Montesquieu d'avoir altéré « par esprit de modération », c'est-à-dire « d'incertitude », les principes invariables de la justice. « Comment, demandait-il, Montesquieu n'a-t-il jamais parlé de la justice ou de l'injustice des lois qu'il cite, mais seulement des motifs qu'il attribue à ces lois? » Après Condorcet, viendra Destutl de Tracy, qui ne commentera pas, mais réfutera proprement Montesquieu, sur le ton rogue d'un égal qui serait un ennemi.

Et pourtant, à l'étranger, en France, la popularité du nom de Montesquieu ne cessait de grandir. En Suisse, où le livre s'était imprimé sous la surveillance du professeur Jacob Vernet, le grand naturaliste Bonnet le lisait des premiers, « tout en feu et comme possédé de l'esprit de l'auteur ». En Allemagne, le baron de Bielfeld, qui avait déjcà traduit les Considérations, le commente et en propage les idées dans ses Institutions politiques (1759). En Italie, on voyait surtout le côté humain de la grande œuvre; en Angleterre, surtout le côté politique. Dans son Traité des délits et des peines, Beccaria s'inspire de Montesquieu; fauteur de la Science de la législation, Filangieri,' est « né de Montesquieu » (Villemain), et, peut-être pour n'être pas forcé à reconnaître tout ce qu'il lui doit, l'attaque volontiers. Blackstone, Paley, l'un surtout jurisconsulte, l'autre inclinant davantage vers la philosophie politique, commentent cette constitution anglaise qu'à plus d'un égard il leur a révélée. Le Genevois Delolme, dans son étude approfondie de cette même constitution, prend pour point de départ et pour fond l'Esprit des lois. Gibbon le relit avec délices, ^Yalpole le proclame « le meilleur livre qui ait jamais été écrit ». La grande Catherine en fait son bréviaire, et songe même un moment — un bien court moment — à en faire bénéficier ses peuples; le législateur américain dans le pacte fédéral, le législateur prussien dans la constitution de 1192, en font leur protît.

Mais déjà nous touchons à la Révolution française, et il serait surprenant que Montesquieu n'eût exercé aucune influence sur les destinées de sa propre patrie. Cependant, son influence au moins immédiate et directe sur les événements de la Révolution ne fut pas celle qu'on a dit. M. Janet a montré fort bien qu'on se trompe en voyant en Montesquieu f homme de la première partie de la Révolution (^Constituante), et en Rousseau

seulement l'homme de la seconde partie (Convention). Montesquieu n'aurait accepté, sans doute, ni le serment du jeu de paume, ni l'abolition des privilèges, ni la déclaration des droits. Rousseau (qui n'est point, d'ailleurs, lui-même si absolu qu'on l'imagine) marque, au livre V de VÈmile, et ce que Montesquieu a fait et ce qu'il laisse à faire :

Le droit politique est encore à naître, et il est à présumer qu'il ne naîtra jamais... Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eut été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis, et rien au monde n'est plus différent que ces deux études .

C'est à Rousseau seul que des contemporains, comme Brizard, accordent le bel éloge adressé par Voltaire à Montesquieu : « Le genre humain avait perdu ses litres : il les a reirouvés », car Rousseau remontait à la source même des lois ' et en faisait découler la justice absolue. Bien que YEsprit des loiSr soit plus d'une fois cité dans le Contrat social, jamais deux ouvrages, comme nous en avertit Rousseau, ne furent si différents, et c'est le Contrat social qui fit la Révolution. Un des hommes qui ont eu au cœur l'amour passionné de cette Révolution, Michelet, n'a pas pour Montesquieu les paroles de reconnaissance qu'il a pour Rousseau et même pour Voltaire : « Le voyageur, le chercheur qui va demandant la loi par toute la terre, c'est le calme et grand Montesquieu. Mais la justice fuit devant lui : elle reste mobile et relative ; la loi pour lui est un rapport, la loi abstraite et non vivante. Elle ne guérira pas la vie. » Que pourront les sages écrits de ses disciples, les Considérations sur le gouvernement qui convient à la France, de Malouet (1789), le livre de INecker, du Pouvoir exécutif (1791), et les sages discours des Mounier, des Clermonl-Tonnerre, et la polémique d'un Mallet du Pan, ou d'un Rivarol, qui, entre tous les philosophes, pardonnait au seul Montesquieu, parce qu'il écrivait « pour corriger les gouvernements et pour les renverser »? Sieyès dira tout au contraire : « La science politique n'est pas la science de ce qui est, mais de ce qui doit être, » et c'est vers Sieyès qu'ira la foule. Quand la paix reviendra et qu'il s'agira d'organiser un état durable, l'influence de Montesquieu s'exercera de nouveau, mais sur des régimes peu stables, sur la constitution de l'an III, sur le gouvernement de la Restauration. Toutefois, Portails fait pénétrer un peu de VEsprit des lois dans le Gode civil, qu'il fonde sur des bases solides. L'école de

Montesquieu refleurit avec des politiques comme les libéraux constitutionnels, avec des historiens qui sont aussi des politiques doctrinaires, comme Guizot et Tocqueville, imbus de l'esprit de la constitution anglaise, dont Montesquieu avait exagéré les mérites, ou de la constitution américaine, qu'il n'avait pas connue. Mais, à partir de 1848, il semble que l'autorité de Montesquieu soit profondément atteinte : il n'avait pas prévu le suffrage universel.

N'est-on pas tenté d'en faire trop peu de cas aujourd'hui? J. de Maistre et de Bonald le jugeaient trop philosophe; Rousseau et les révolutionnaires, trop peu systématique; Sainte- Beuve lui a reproché, au contraire, de ne pas tenir assez de compte de l'expérience. Sainte-Beuve écrivait en 18o2, à un moment où les faits étaient tout ; mais il est surprenant qu'il n'ait pas senti que tout VEsprit des lois n'était pas dans les « principes ». En se plaçant au même point de vue exclusif, rs'isard ne l'a compris qu'à moitié. Et il est certain que tous deux ont eu raison de croire que la politique ne s'apprend pas par les livres; mais, justement, ce livre est plein d'exemples, et d'exemples qui s'opposent, qui s'enchevêtrent même, et qui n'aboutissent ni à un choix dogmatique ni à un arrêt imposé; la meilleure constitution étant celle qui convient le mieux à chaque pays, tout se réduit à bien connaître l'histoire, le tempérament du pays auquel on veut donner des lois'. L'ancienne prévention ne s'en est pas moins fortifiée, et, chose curieuse, fortiflée par les rancunes qu'a laissées derrière elle l'œuvre à priori de la Révolution. « Notre réalisme, dit M. Lanson, ne peut s'empêcher d'en vouloir à Montesquieu d'avoir créé l'illusion de tous ces faiseurs de constitutions qui croient changer le monde par des articles de lois. « Et il conclut que Montesquieu, s'il reste un nom, a cessé d'élre un maître. Il nous est impossible d'adhérer à une telle condamnation de celui qu'on appelle le sociologue doctrinaire, et qui n'est, certes, ni un Rousseau ni un Sieyès. Nous n'accepterons pas non plus sans réserve des dithyrambes comme celui de Laboulaye :

On Ta souvent combattu, on l'a plus souvent mal compris; mais ce n'est jamais au bénéfice de la liberté qu'on s'est écarté des idées qu'il a défendues. Si on cherchait quel est, au dernier siècle, l'homme dont les idées ont eu l'influence la plus étendue et la plus heureuse, celui qui a le mieux éclairé et

1. « Ce que voulait faire Montesquieu, et ce qu'il a fait, suivant moi, c'est l'histoire naturelle des lois. C'était là le neuf et l'originalité de l'entreprise. » (Vinet.)

pacifié les esprits en leur donnant le goût de la justice et de la liberté, je ne CFainspas de dire que le cri public répondrait par le nom de Montesquieu.

Non, Montesquieu n'était pas un prophète de l'esprit nouveau : il était un homme de son temps, il l'était trop. Mais il semble qu'on puisse résumer sa méthode, s'il en a une', et ses principes en quelques-unes des formules qu'il a jetées çà et là et qui ne sont pas d'un doctrinaire à outrance : « Il faut éclairer l'histoire par les lois, et les lois par l'histoire. » (XXXI, 2). Nous savons par Augustin Thierry qu'il n'y a pas échoué, même dans cette étude, alors si obscure et embrouillée, des lois féodales chez les Francs. — « Je le dis, et il me semble que je n'ai fait cet ouvrage que pour le prouver, l'esprit de modération doit être celui du législateur. » (XXIX, 6.) On a trop souvent confondu la modération 'politique avec la modération du législateur qu'est Montesquieu et qui s'appuie sur des vérités de fait telles que celles-ci :

Comme les lois civiles dépendent des lois politiques, parce que c'est toujours pour une société qu'elles sont faites, il serait bon que, quand on veut porter une loi civile d'une nation chez une autre, on examinât auparavant si elles ont toutes les deux les mêmes institutions et le même droit politique...

Il y a de certaines idées d'uniformité qui saisissent quelquefois les grands esprits (car elles ont touché Charlemagne), mais qui frappent infailliblement les petits. Ils y trouvent un genre de perfection qu'ils reconnaissent, parce qu'il est impossible de ne pas le découvrir ; les mêmes poids dans la police, les mêmes mesures dans le commerce, les mêmes lois dans l'État, la même religion dans toutes ses parties. Mais cela est-il toujours à propos sans exception? Le mal de changer est-il toujours moins grand que le mal de souffrir? Et la grandeur du génie ne consisterait-elle pas mieux à savoir dans quel cas il faut l'uniformité, et dans quel cas il faut des différences?

Cette philosophie politique, qui lient si grand compte des origines historiques, des tempéraments nationaux, de tous les éléments physiques et moraux dont résulte le génie d'une race, et, par suite, l'esprit d'une constitution, ne paraît point être celle d'un constructeur de cités idéales. Aucun doute ne subsisterait là-dessus dans aucun esprit, si Montesquieu n'était

1. <i Le peu de fidélité de l'auteur au dessein qu'il s'était proposé contribue à la perplexiti' dans laquelle ['Esprit 'les lois jette le lecteur. Au lieu de s'en tenir aux rapports des lois avec les conditions dans lesquelles elles se produisent, avec les intérêts (lu'elles ont à protéger et avi^c les matières sur lesquelles elles statuent, Montesquieu môle perpétuellement le fait, l'explication du fait et les leçons qu'il en tire. Il est tout ensemble historien, philosophe et politique. Et il renverse sans cesse la relation des divers éléments de sa pensée, tantôt partant d'un fait pour en donner la raison, tantôt partant d'une proposition pour lui chercher des preuves, ou d'un précepte pour lui trouver des exemples. » (Schérer.)

pas mort Irente-quatre ans avant la Révolution française. C'est l'Esprit des lois à la main que ses disciples ont dit alors pour lui : « Des réformes, et point de révolution ! Ce n'est pas en un jour qu'on défait l'œuvre de dix siècles. En vain vous déciderez, par les actes les plus solennels, que le point d'appui de la monarchie française ou même de la république française devra être désormais la vertu; ce n'est point par décret qu'on donne à une nation les mœurs qui lui manquent et qui la rendent capable non pas de conquérir, mais, ce qui est plus difficile, de garder sa liberté. Travaillez à lui faire ces mœurs avant de l'inviter à exercer les droits qu'elles supposent. Ne renversez point le trône, mais entourez-le d'institutions qui rendent impossible le retour du despotisme. Aimez la liberté sous la loi, mais défiez-vous de l'esprit d'égalité poussé à l'extrême. Ne forcez point la France à se frayer péniblement des voies nouvelles : aplanissez, élargissez sans cesse celles que son histoire lui a tracées. Imitez des autres nations ce qui peut s'assimiler à votre génie en fortifiant vos qualités naturelles, mais restez vous-mêmes. » Ce langage prudent, un peu timide, n'a rien empêché; la Révolution s'est faite, et, par cela seul, YEsprit des lois, le livre le moins révolutionnaire qui soit, semble n'être plus que le point d'aboutissement d'un âge politique disparu. Il était pourtant un point de départ : il trouvait et prenait la France à la veille d'une transformation dont il marquait l'urgence sans la demander aussi profonde, et, pour faciliter cette transformation nécessaire, il apportait les leçons du passé, les exemples du présent, dont jamais l'avenir ne se passe sans quelque dommage. Ecartons sa doctrine, qui d'ailleurs a varié, mais gardons sa méthode d'étude raisonnée, de comparaison réfléchie; gardons surtout l'esprit dont il était animé. Une si haute et ferme intelligence ne peut avoir consacré inutilement au travail une vie entière, sans que le lecteur moderne ait profit à repasser par où il a passé, évitant ses erreurs, ce qui est facile aujourd'hui, mais bénéficiant de son expérience, qui, chez nos philosophes politiques, s'il en est, ne s'est pas retrouvée jusqu'à présent si substantielle, si paisible ni si désintéressée.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

Éditions Laboulaye {Œuvres, Garnier), Janet (Delagrave), Compayré (Picard et Kaan), Zévort (Quantin), les ciuq premiers livres.

LIVRES

Montesquieu. — Lettres familières : à l'abbé de Guasco, l'^'' août 1744, 10 février 1745, août, 6 et 24 déc. 1746, 20 février, 4 mai, 17 juillet 1747, 12 mars 1750, 1731, 8 août et 4 oct. 1752, 5 mars et 26 déc. 1753, 2 déc. 1754 ; à Ms'' Cerati, 16 juin 1745, 31 mars 1747, 28 mars 1748, 11 nov. 1749 ; au chevalier d'Aydies, 27 jauv., 24 févr. 1749 ; au prieur Solar, 7 mars 1749 ; au marquis de Stainville, 27 mai 1750; au duc de Nivernais, 8 oct. 1750; à Grosley,8 avril 1750; à Hume, 19 mai 1749; au cardinal Passiouei, 2 juin 1750; àRisteau, 19 mai 1751; à Formey, 30 sept. 1751 ; à Bertolini, 3 déc. 1734.

Voltaire. — Edit. JMolaud; Garnier, in-8*; vi, 209, 210; xi, 174; xiii, 179; XIV, 107, 108, 394; xv, 138; xviii, 604; xix, 29, 30, 322; XX, 1 1 à 14, 248 ; xxi, 13, 15 ; xxiii, 457 à 4.59, 530 à 533 ; xxiv, 429 à 431; xxvi, 510 ; xxvii, 311 à 326; xxx, 406 à462;xxxvii, 176; XXXVIII, 332; xl, 6; xliii, 106; xlv, 12, 162, 163, 487; XLvi, 211, 239, 306; xlvii, 579; i. , 189, 233, 236.

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JUGEMENTS

On a trouvé dans Y Esprit des [ois beaucoup plus de génie que dans Grotias et dans Pufendorff. On se fait quelque violence pour lire ces auteurs; on lilïEsprit des lois autant pour son plaisir que pour son instruction. Ce livre est écrit avec autant de liberté que les Lettres persanes, et cette liberté n'a pas peu servi au succès... Le principal mérite de l'Esprit des lois est l'amour des lois qui règne dans cet ouvrage; et cet amour des lois est fondé sur l'amour du genre humain. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que l'éloge qu'il fait du gouvernement anglais est ce qui a plu davantage en France... On a reproché à l'auteur d'avoir trop donné d'idées douteuses pour des idées certaines; mais, s'il n'instruit pas toujours son lecteur, il le fait toujours penser; et c'est là un très grand mérite. Ses expressions vives et ingénieuses, dans lesquelles on trouve l'imagination de Montaigne, son compatriote, ont contribué surtout à la grande réputation de VEsi^rit des lois; les mêmes choses dites par un homme savant, et même plus savant que lui, n'auraient pas été lues. Enfin, il n'y a guère d'ouvrages où il y ait plus d'esprit, plus d'idées profondes, plus de choses hardies, et où l'on trouve plus à s'instruire, soit en approuvant ses opinions, soit en les combattant. On doit le mettre au rang des livres originaux qui n'ont aucun modèle dans l'antiquité.

Voltaire, Catalogue des écrivains.

Charles de Secondât, baron de Montesquieu, est mort à Paris le 10 de ce mois, après avoir honoré l'humanité par ses écrits admirables et par une vie honnête et irréprochable pendant le cours de soixante-cinq ans. S'il n'était pas beaucoup plus doux d'oublier nos torts et de fermer les yeux sur les maux que nous ne pouvons guérir, nous dirions, à la honte de la nation, que le grand homme à qui la France devra tous les

heureux effets de la révolution que ses ouvrages ont faite dans nos esprits, a quitté la vie sans que le public s'en soit pour ainsi dire aperçu. Son convoi funèbre s'est fait sans personne; M. Diderot est, de tous les gens de lettres, le seul qui s'y soit trouvé. Louis XV s'est honoré en donnant au sage mourant des marques de son estime, et en envoyant M. le duc de Nivernais s'informer de son étal. Mais si nous eussions mérité d'être les contemporains d'un aussi grand homme, quittant nos vains et frivoles plaisirs, nous aurions tous pleuré sur son tombeau, et la nation en deuil aurait montré à l'Europe l'exemple des hommages qu'un peuple éclairé et sensible rend au génie et à la vertu... V Esprit des lois a tourné la tête à tous les Français. On trouve également cet ouvrage dans le cabinet de nos savants et sur la toilette de nos dames et de nos petits-maîtres. Je ne sais pas si l'enthousiasme sera long, mais il est certain qu'il ne peut pas être poussé plus loin... V Esprit des lois continue à être la matière de toutes les conversations. On trouve que le style de cet ouvrage est dur, négligé, obscur, qu'il y a peu de goût, point de méthode, nulle liaison, que ses raisonnements manquent quelquefois de logique, ses réflexions quelquefois de justesse, et que ses idées se contredisent assez souvent. Il se peut que ce livre soit mal fait. Cela n'empêche pas que ce ne soit l'ouvrage le plus profond, le plus hardi, le plus estimable qui ait paru depuis longtemps dans ce pays-ci. M. de Montesquieu était le seul homme en France qui fût capable de faire l'Esprit des lois.

Grimm, 15 février 17bo, et Nouvelles littéraires de Grimm, Diderot, Raynal, etc., édit. Tourneux; Garnier.

Ce qu'il m'est impossible d'exprimer, c'est l'impression que la lecture de ['Esprit des lois fit sur mon esprit et sur mon cœur. Il me semblait que j'écoutais les instructions d'une intelligence supérieure à l'homme, et qui me faisaient passer tout d'un coup de l'état d'enfance à celui d'homme fait... Je dévorai le livre lorsqu'il parut, je le lus et relus bien des fois, sans me flatter jamais d'en saisir l'ensemble. Je voyais bien la chaîne d'or qui liait les principes fondamentaux et leurs conséquences les plus immédiates; mais cette chaîne devenait cà et là un fil si délié qu'il écbappait à ma vue. Je le supposais néanmoins

lors même que je ne l'apercevais plus, et je ne m'avisais pas de présumer que là où je ne découvrais point de liaison, il n'y en eût point en effet... Je ne me lassais point d'admirer la merveilleuse fécondité du petit nombre de principes que l'auteur avait fait entrer dans la composition de son ouvrage, et l'art prodigieux avec lequel il savait les appliquer. Il me semblait que je saisissais cet art secret de l'écrivain, je dirai mieux, la sorte de macie par laquelle il attache si fortement. J'entrevoyais assez qu'elle consistait principalement à substituer les images aux abstractions, à faire sentir autant que penser, et à flatter l'esprit en ne lui montrant qu'un des cotés d'une chose et en lui laissant deviner tous les autres. Un écrivain médiocre offusque l'idée principale par tous les accessoires. Le grand écrivain ne présente que cette idée, mais de manière qu'elle réveille tous ses accessoires.

Charles Bonxet, cité par M. Savons.

Des milliers de pensées sont nées de sa pensée. Il a analysé toutes les questions politiques sans enthousiasme, sans système positif. Il a fait voir, d'autres ont choisi. Mais si l'art social atteint un jour en France à la certitude d'une science dans ses principes et dans son application, c'est de Montesquieu que l'on doit compter ses premiers pas.

M""^ DE Staël, De la Littérature dans ses rapports avec les institutions.

Montesquieu nous apprit à ne jamais séparer les détails de l'ensemble, à étudier les lois dans l'histoire, qui est comme la physique expérimentale de la science législative,

PoRTALis, Discours.

L'époque à laquelle écrivait Montesquieu a donné une couleur particulière à ses opinions sur la politique. Il vivait au milieu d'un temps d'ordre et de tranquillité; il était loin des révolutions et de tous ces mouvements où l'esprit des peuples

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