‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 45 sur 153 · C. de Litt. — Montesquieu {l'Esprit des lois · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Montesquieu {l'Esprit des lois

et des hommes prend un nouveau caractère, et se révèle tout à coup d'une manière imprévue. Il ne pouvait connaître combien d'éléments impurs se cachent quelquefois sous la grandeur apparente des événements historiques, combien de calamités publiques et privées sont voilées par l'éclat et l'intérêt, dont l'histoire brille aux yeux de la postérité. Beaucoup d'objets se sont présentés à lui sous un point de vue idéal, ont excité son admiration, et maintenant nous paraissent sous un autre aspect. Le présent nous a appris à comprendre bien des choses que nous ne pouvions pas démêler dans le passé. L'histoire devient plus triste et plus terrible pour ceux qui peuvent, en la lisant, la comparer aux grands événements dont ils sont témoins. Que de gouvernements, que de constitutions nous avions admirés et considérés comme des modèles, qu'il nous faut maintenant regarder d'un autre œil !

De Barante, de la Littérature française 'pendant le dix-huitième siècle; Didier.

Les erreurs de VEspril des lois sont si peu impérieuses, si pures de déclamation, qu'il n'y a pas de risque qu'elles passionnent la foule ni ceux qui veulent prévaloir par la foule. Elles n'ont été pour rien dans nos malheurs publics. C'est au contraire le propre des vérités qui brillent dans ce livre, comme le feu toujours allumé sur l'autel de Vesta, d'avoir été pour quelque chose dans tous les biens de l'ordre civil dont nous jouissons. Les vérités nous ont défendus de la séduction des erreurs; et jusqu'au paradoxe de la vénalité des charges, que Montesquieu a eu le tort de défendre, ses belles idées sur la justice nous ont appris à le réfuter. Enfin, cette « joie secrète » qu'il a sentie, disait-il, « toutes les fois qu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun », il l'inspire à ceux qui lisent son livre, et il donne à chacun le désir de contribuer pour sa part au bien de tous. Il peut se faire qu'on sorte du commerce de Montesquieu un peu trop content de son esprit; mais on en sortira toujours meilleur citoyen...

C'est une langue dont les nouveautés viennent des choses, non des mots, et qui nous donne le plaisir du changement sans qu'il en coûte rien au goût. Voltaire a raison de compter Montesquieu parmi les auteurs du xvu^ siècle ; il y est né en effet, et il eu a retenu la langue. C'est encore cette finesse qui

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saisiL les nuances les plus délicates, cette propriété qui les fixe, cette clarté qui les rend visibles. Il semble par moments que les mêmes mains tiennent encore la plume. Le portrait des Français, qu'on lit au livre XL\, est-il de Montesquieu ou de la Bruyère? Qui a parlé si grandement d'Alexandre? Est-ce Montesquieu ou Bossuet? Je suppose un habile homme, ne sachant pas qui a écrit ces réflexions sur le monarque. « lequel peut faire des hommes des bêtes et des bêtes des hommes, qui doit être exorable à la prière, ferme contre les demandes; à qui la raillerie piquante est bien moins permise qu'au dernier de ses sujets, parce que les rois sont les seuls qui blessent toujours mortellement )> : risquerait-il sa réputation de connaisseur en les croyant de Fénelon? — Outre ces beautés de la langue renouvelées du grand siècle, il y a dans VE^pritdcs lois les nouveautés du style de Montesquieu. Le style, c'est proprement ce qui est personnel à l'écrivain dans la langue commune. On ne lit pas Montesquieu sans être très attentif à son style, et il faut dire qu'il ne nous aide pas à oublier l'auteur. Ce style nous tient tout près de lui. Montesquieu nous fait plutôt des confidences à voix basse sur des choses supérieures , curieuses, rares, qu'il ne veut nous amener de force à des opinions contentieus'es. Il y a dans cette langue la part du mystère, de la satire voilée, de l'ironie détournée. Il y a aussi le demi-mot, et ce n'est pas ce qui flatte le moins le lecteur, qui pour tout demi-mot s'estime bon entendeur. Cela me mène à l'épithète qui caractérise le style de Montesquieu : c'est un style flatteur. Les obscurités mêmes n'en déplaisent pas : on y voit des avances faites à notre sagacité; elles ont trouvé des panégvTistes. D. ^iSARD, Histoire de la littérature fraw^aise, t. IV; Didot.

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Devant Montesquieu se dressait un écueil auquel il n'a pas complètement échappé, une difficulté qu'il n'a pas entièrement vaincue. C'était de trop considérer les lois comme des faits isolés, des phénomènes indépendants, des êtres ayant en quelque sorte une existence fixe et complète en soi. C'était d'ignorer le rapport non seulement d'une loi à une autre loi , mais encore d'une phase de la législation avec une autre, et la relation de chaque phase et système de législation avec les phases et systèmes contemporains de la religion, de l'art, de la science et de

l'industrie. Les phénomènes sociaux, comme les lois, ne peuvent êti'e expliqués comme les phénomènes purement matériels de la physique et de la chimie. Leur caractère le plus distinctif réside dans une puissance d évolution et de développement continuel... Or c'est là le point faible de Montesquieu. 11 use peu, et il n'use pas sj'stématiquement, de ce qui est pourtant, par excellence, l'instrument de la philosophie de l'histoire, je veux dire la comparaison des états sociaux coexistants et successifs. Il tient toujours peu de compte (souvent il n'en tient aucun) de la chronologie des faits : c'est là cependant une condition indispensable pour les comparer. La raison en est qu'il ne comprenait pas l'importance de cette comparaison, qu'il ne sentait pas l'utilité de les suivre à travers le cours entier de leur évolution; ce qui revient à dire qu'il tenta de construire une science sans profiter de la seule méthode qui pût mener à bien cette entreprise... Mais nous pouvons excuser un écrivain du xviii'= siècle d'avoir ignoré la science des législations comparées.

Fli.nt, la Philoso])hie de l'histoire en France; Germer-Baillière.

Montesquieu a fait œuvre classique. Il ne suit pas les gouvernements dans leur développement historique et dans leurs révolutions successives; il les fait voir arrêtés, complets, définitifs et comme ramassés sur eux-mêmes de toutes les époques de leur histoire. Point de chronologie ni de perspective; tout est placé sur un même plan. C'est l'unité de temps, de lieu et d'action portée du théâtre dans la législation. Montesquieu n'envisage que les lois, leur objet, leur intluence, leur destinée; le reste est le fondement de son ouvrage, ce n'en est point l'édifice. Il a construit solidement ses soubassements et poussé ses pilotis aussi profondément qu'il l'a dû pour trouver la terre ferme et le sol certain, mais il les dérobe aux yeux. Il a étudié et peint la monarchie ou la république, comme Molière FAvare, le Misanthrope ou le Tartuffe, comme la Bruyère les Grands, les Politiques, les Esprits forts. C'est lui faire honneur, comme aux classiques ses maîtres, de montrer comment l'histoire soutient sa galerie et comment on pourrait mettre des noms et des dates sous chacun de ses tableaux; mais on fausserait sa pensée en la particularisant davantage. On la

dénaturerait en la prenant pour abstraite. Montesquieu s'efforce de former des idées générales au moyen des faits qu'il a observés; il ne prétend point concevoir, par voie de spéculation pure, des idées absolues et universelles. Il tâche de dégager un type commun des monarchies ou des républiques qu'il connaît; il ne déduit point d'un idéal à priori la monarchie en soi ni la république rationnelle. Il s'ensuit que les principes qu'il pose et les lois qu'il en fait découler ne prennent tout leur sens et toute leur portée que dans le rapport qu'ils ont avec la réalité.

A. SoREL, Montesquieu; Hachette.

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