‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 46 sur 153 · LETTRES ET DIALOGUES · texte numérisé non relu

LETTRES ET DIALOGUES

On sait quelle amitié unissait Montesquieu à lord Chesterfield. Un autre ami de Montesquieu, Tabbé de Guasco, qui séjourna q uelque temps en Angleterre, y voyait souvent Chesterfield, et Montesquieu lui écrivait, après la publication de ÏEsprit des lois : « Dites à milord Chesterfield que rien ne me flatte tant que son approbation, mais que, puisqu'il me lit pour la troisième fois, il ne sera que plus en état de dire ce qu'il y a à corriger et à rectifier dans mon ouvrage : rien ne m'instruirait mieux que ses observations et sa critique. » On écrira la lettre que Chesterfield transmet à Montesquieu par l'intermédiaire de l'abbé de Guasco, et où il juge le nouvel ouvrage avec une sympathie qui n'exclut pas l'indépendance.

Après la publication de YEsprit des lok, Montesquieu fut vivement attaqué par les Nouvelles ecclésiastiques (9 et 16 oct. 1749). Il répondit par une Apologie de l'Esprit des lois, ou Réponse aux observations de l'abbé Delaporte (1751). Buffon, attaqué lui-même par la feuille janséniste (6 et 18 février 17o0), écrivit, le 21 mars, à son ami l'abbé le Blanc que la réponse de Montesquieu était du meilleur ton et avait parfaitement réussi, mais que, malgré cet exemple, il ne répondrait pas un seul mot.

On suppose cjue, dans ces circonstances, Buffon écrit à Montesquieu pour lui envoyer les premiers volumes de son Histoire naturelle.

Dans une lettre au duc de Nivernais (8 oct. 1750), Montesquieu dit que l'archevêque de Sens, son confrère à l'Académie (Languet de Gcrgy, à qui Buffon devait succéder), avait dénoncé,

vainement d'ailleurs, VEsprit des lois h l'assemblée du clergé.

On suppose que Montesquieu écrit à l'archevêque de Sens.

Le 28 décembre 1768, Voltaire'écrit à Saurin, sur YEi^prit des lois : <■<■ Il est ridicule de faire le goguenard dans un livre de jurisprudence universelle. Je ne peux souffrir qu'on soit plaisant si hors de propos. » Le 5 avril 1769, il écrivait au même correspondant : « Vous m'avez piqué ;j'ai relu YEsiirit des lois ."je suis toujours de l'avis de M™^ du DetTand. »

Il parait donc clair que Saurin croyait et disait qu'il y avait dans VEsprit des lois autre chose que « de l'esprit sur les lois ». On composera la lettre qu'il a dû écrire à Voltaire.

VEsprit des lois met en relief les causes générales et permanentes des grandes transformations politiques; au contraire, VEssai sur les mœurs, de Voltaire, donne plus d'importance peut-être qu'il ne convient aux causes secondaires et accidentelles. On imaginera un dialogue entre Guizot, qui tient pour Montesquieu, et Thiers, qui défend V^oltaire. Mignet est le témoin et l'arbitre du débat.

Dans une lettre à E. Havet (29 avril 1864), Taine se défendait d'avoir jamais prétendu qu'il y eût en histoire et dans les sciences morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie. « La question, disait-il, se réduit à savoir si l'on peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'état so-. cial, etc.. d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces relations générales nécessaires, que j'appelle lois avec Montesquieu; c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. » Et il concluait: « Je liens à mon idée, parce que je la crois vraie, et capable, si elle tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne par terre depuis Montesquieu : je l'ai ramassée, voilà tout. » On écrira la réponse de son correspondant.

DISSERTATIONS ET LEÇONS

Style et méthode d'exposition de Montesquieu dans ÏEspril des lois.

(Paris. — Leçon d'agrégation, 1881 et 1889.)

Montesquieu dit, en parlant de l'éducation dans les monarchies [Esprit des lois, 1. IV, ch. ii) : « C'est lorsqu'on entre dans le monde que l'éducation, en quelque façon, commence. Là est l'école de ce qu'on appelle honneur... On n'y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles; comme justes, mais comme grandes; comme raisonnables, mais comme extraordinaires. Dès que l'honneur y peut trouver quelque chose de noble, il est ou le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les justifie. » Expliquer et discuter ces jugements.

(Paris. — Leçon d'agrégation, octobre 1881.)

Du sentiment de l'honneur. Est-il « ce maître universel qui doit partout nous conduire? ;> (Montesq., Esprit des lois, IV, ii.)

(Besançon. — Devoir de licence, déc. 1887.)

Quel bénéfice la critique littéraire a pu tirer des livres XIV, XY, XVI, XVII de l'Esprit des lois.

(Besançon, — Composition de licence es lettres, 1899.)

Rechercher, dans les quatre premiers livres de ÏEsprit des

lois, ce qui a vieilli dans les idées de Montesquieu, et ce qui est, au conli'aire, toujours jeune et vrai.

(Caen. — Devoir de licence, janv. 1891.)

Analogies des Lettres persanes et de Y Esprit des lois.

(Lyon. — Devoir d'agrégation.)

Apprécier, en étudiant la composition, le style et le tour donné à la pensée dans les quatre premiers livres de VEsprit des lois, le reproche que M™"^ du Defîand faisait à Montesquieu, d'avoir mis dans son ouvrage trop d' « esprit » *.

(Rennes. — Devoir de licence, mai 1890.)

Expliquer et discuter les idées de Montesquieu sur l'éducation de la démocratie.

(Rennes. — Devoir de licence, 1897.)

Dans quel sens Montesquieu a-t-ilpu dire que le principe du gouvernement républicain, c'est la vertu; celui du gouvernement despotique, la crainte?

(Fontenay-aux-Roses. — Devoir de seconde année.)

Étudier VEsprit des lois seulement comme livre d'histoire (la Grèce, Rome, la France, etc.) et définir les qualités ou les défauts de Montesquieu historien philosophe.

(Fontenay-aux-Roses. — Leçon.)

1. Le sujet est plus nettement présenté dans un devoir de licence donné i Dijon : u Est-il vrai de dire de Montesquieu, selon le mot de M"= du Defîand, qu'il a >i fait de l'esprit sur les lois », ou, selon la critique de Voltaire, n qu'il a traité du « fondement des lois en éplgrammes? »

La jeunesse de Voltaire. — L'Angleterre. — La « Henriade » (1694-1729).

C'est le 21 novembre 1694 que naquit, à Paris, près du palais de justice, et non à Châtenay, comme on l'a cru longtemps, François-Marie Arouet, troisième enfant de François Arouet, notaire au Chàtelet, puis receveur des épices de la Chambre des comptes, et de Marguerite Daumart. Celle-ci était originaire du Poitou, et l'on a dit parfois que le nom de Voltaire, illustré par son fils, est celui d'une terre qu'elle possédait dans sa province. Il est admis aujourd'hui que ce nom est l'anagramme d'AROVET L. J. (le jeune) : c'est seulement vers vingtquatre ans qu'il le prendra, après ses premières aventures, pour éprouver, dira-t-il, s'il serait plus heureux sous ce nom que sous l'autre. Son frère aîné, Armand Arouet, fougueux janséniste, suivit le chemin que lui avait ouvert son père, et acheta une charge importante près de la même compagnie. Une soeur de tous deux devint M™'' Mignot, et fut mère de M™« Denis et de l'abbé Mignot, qui jouera plus tard un rôle dans les obsèques de Voltaire. Ils perdirent leur mère en 1701, et leur père vingt ans après.

Avec une santé assez chétive, dont il ne cessera de se plaindre, et dont il mourra à quatre-vingt-quatre ans, le jeune François avait une singulière vivacité de tempérament et d'esprit. A dix ans, il entra au collège de Louis-le-Grand, alors dirigé par les jésuites, et il y resta jusqu'à la fin de sa rhétorique (1~04-17H). Son maître préféré y fut le P. Porée; il y connut aussi les PP. Tournemine, Thoulier (l'abbé d'Olivet) et le Jay. Celui-ci devina, dit-on, avec une clairvoyance étrange, qu'il por-

C de Litt. — Voltaire. 1

lerait un jour l'étendard du déisme, c'esl-à-dire de l'incrédulité ; c'est pourtant du P. le Jay que Voltaire, âgé d'environ quinze ans, imita en vers français Fode latine à sainte Geneviève. Au sortir de ce collège élégant, où il avait eu des condisciples qui restèrent ses amis, les deux d'Argenson, d'Argental, Pont de Veyle, Cideville, Fyot de la Marciie, Maisons, il fréquenta le salon de la vieille Ninon de Lenclos et la société du Temple : Ninon, à qui le présenta son parrain, l'abbé de Châleauneuf, lui légua deux mille francs pour acheter des livres; les Vendôme et tous les épicuriens qu'ils recevaient dans leur résidence du Temple, les Chaulieu, les la Fare, lui donnèrent le goût de la vie libre et facile. Son esprit le faisait bienvenir des grands : un descendant de Sully le menârr"a"sôn cHàteau de Sully-sur- Loire; M. de Caumartin, qui avait connu les grands hommes du xvii» siècle, à son château de Saint- Ange ; là, il se souvenait de Henri IV et concevait l'idée de la Henriade; ici, le futur historien de Louis XIV pressait de questions un témoin précieux du grand règne qui venait de finir :

Caumartin porte en son cerveau De son temps l'histoire vivante.

Mais sa verve satirique lui faisait aussi des ennemis. Le ^l mai 1717 il fut enfermé à la Bastille * pour des vers qu'il n'avait pas faits, et il y resta jusqu'au 10 avril 1718, juste assez

L'un près de moi s'approciie en sycophante Un maintien doui, une démarche lente, Un ton cafard, un compliment flatteur, Cachent le fiel qni lui ronge le coeur. « Mon ûls, dit-il, la cour sait vos mérites; On prise fort les bons mots que vous dites, Vos petits vers et vos galants écrits ; Et comme ici tout travail a son prix.

Le roi, mon lils, plein de reconnaissance, Veut de vos soins vous donner récompense, Et vous accorde, en dépit des rivaux.

Un logement dans un de ses châteaux.

Les gens de bien qui sont à votre porte Avec respect vous serviront d'escorte, Et moi, mon (ils, je viens de par le roi, Pour m'aïquitter de mon pelit emploi... » J'arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant avec douce manière Du nouveau gite exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités.

u Jamais Phébus, dans sa carrière.

De ses rayons n'y porta la lumière:

Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur,

Voltaire 3

de temps pour ébaucher la Henriadc et achever sa tragédie à'Œdipe, qui fut jouée avec grand succès le 18 novembre de cette même année. Le voilà célèbre à vingt-deux ans. On le verra bientôt recevoir du roi une pension de deux mille livres, de la jeune reine une autre pension de quinze cents livres. Mais que d'aventures et que d'accidents! Il suit en Hollande (1722) le marquis de Chàteauneuf, ambassadeur, mais celui-ci doit bientôt faire rentrer en France ce compagnon trop peu discret. Son père lui trouve un emploi plus modeste chez maître Alain, procureur établi près de la place Maubert. Dans celle étude, qu'il ne fait que traverser, il se lie avec Thiériot, paresseux intelligent, à qui il témoignera toujours une indulgente amitié, car il aime ses amis, et il témoigne une vraie douleur de la mort d'un des meilleurs parmi eux, Genonvitle, jeune magistral enlevé prématurément en 172.3 par une épidémie. Plusieurs années après, ce chagrin lui était encore présent, et il écrivait ces vers si sincèrement émus Aux mânes de Genonville, dont les derniers ont un accent qui ne trompe pas :

Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime, Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer!

Ses tragédies d'Artémire {IIW), dont on n'a que des fragments, de Mariamne (1724), et sa comédie de l'Indiscret (1723) n'eurent pas le succès à'CEdipe, et Voltaire n'eût peut-être pas atteint de sitôt à la grande renommée, si un événement pénible pour lui, heureux pour sa gloire, n'avait mûri cette intelligence plus brillante encore que ferme. Un jeune fat, qui portait ou plutôt, comme le lui dit Voltaire, traînait derrière lui le grand nom de Rohan, répondit au mot piquant du poète par un guel-apens où ce rival indigne d'un grand seigneur fut accablé, presque assassiné de coups de bâton (déc. 1723). Désespéré, Voltaire demanda en vain justice; comme il ne cachait pas son intention de provoquer son lâche insulteur, la famille de Rohan crut prudent de le faire enfermer une seconde fois à la Bastille (nuit

Vous y serez avec plus de fraîcheur. » Puis, me faisant admirer la clôture, Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verrous, barreauï de tout côté : « C'est, me dit-il, pour votre sûreté. » Midi sonnant, un chaudeau l'on m'apporte; La chère n'est délicate ni forte :

De ce beau mets je n'étais point tenté ; Mais on me dit : « C'est pour votre santé. »

du 17 au 18 avril 1726). Un mois après, il était conduit de la Bastille à Calais, où on l'embarquait pour l'Angleterre. Il a raconté lui-même quelle première impression il reçut de son abord en Angleterre :

Lorsque je débarquai auprès de Londres, c'était dans le milieu du printemps; le ciel était sans nuages, comme dans les plus beaux jours du midi de la France; l'air était rafraîchi par un doux vent d'occident, qui augmentait la sérénité de la nature et disposait les esprits à la joie : tant nous sommes machines, et tant nos âmes dépendent de l'action des corps! Je m'arrêtai près deGreenwichjSur les bords delà Tamise. Cette belle rivière, qui ne se déborde jamais, et dont les rivages sont ornés de verdure toute l'année, était couverte de deux rangs de vaisseaux marchands durant l'espace de six milles; tous avaient déployé leurs voiles pour l'aire honneur au roi et à la reine qui se promenaient sur la rivière dans une barque dorée, précédée de bateaux remplis de musique, et suivie de mille petites barques à rames; chacune avait deux rameurs, tousvêtus comme l'étaient autrefois nos pages, avec des trousses et de petits pourpoints ornés d'une grande plaque d'argent sur l'épaule. Il n'y avait pas un de ces mariniers qui n'avertît, par sa physionomie, par son habillement et par son embonpoint, qu'il était libre et qu'il vivait dans l'abondance'.

Dans la Henriade, dont l'abbé Desfonlaines avait fait faire à Genève, dès 1723, une impression clandestine, mais incomplète, mais dont la première édition authentique date de ce séjour en Angleterre (1728), ce qui frappe aussi Voltaire, c'est l'espril d'indépendance dont s'enorgueillit

l'Anglais indompté, Qui ne peut ni servir ni vivre en liberlé.

Il y trace un beau tableau de la puissance et de la prospérité anglaise sous Elisabeth :

Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux;

Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,

Des bouts de l'univers appelle la fortune :

Londres, jadis barbare, est le centre des arts.

Le magasin du monde et le temple de Mars.

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble

Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,

Les députés du peuple, et les grands, et les rois,

Divisés d'intérêts, réunis parles lois;

Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,

Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible.

Heureux, lorsque le peuple, instruit dans son devoir,

Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir!

Plus heureux lorsqu'un roi, doux, juste et politique,

Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique I

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