M"» d'Épinay, 3/emof)'es
î. Soirées de Saint-Pétersbourg, I, t73.
ft COURS DE LITTÉRATURE
II ne faut point chercher, en effet, dans la Henriade, une épopée, bien qu'elle en ait les ressorts merveilleux. Rien de plus froid que l'intervention de personnages allégoriques comme la î Discorde, qui soulève contre le roi et le Parlement la Sorbonne et les moines, et qui arme le bras de l'assassin Jacques Clément, ou comme la Vérité, qui apparaît à propos, au dixième chant, pour décider les Parisiens à ouvrir leurs portes, et pour clore le poème. Mais regardez-y de plus près : la Discorde, c'est Rome et le pape, ce sont les prédicateurs de la Liyue, ce sont les moines fanatiques; la Vérité, c'est la tolérance religieuse, opposée à ce fanatisme que le poète, par la bouche de Henri de Navarre, condamne dans les deux partis :
Je ne dPcide point entre Genève et Rome.
De quelque nom divin que leur parti les nomme,
J'ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur.
Voilà pourquoi il a tenu à faire du futur Henri IV un philosophe, pourquoi il écrit au prince roj'al de Prusse (26 août 1736) : « Si la Henriade a pu ne pas déplaire à Votre Allesse royale, j'en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire pour les factiuux, pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour les tyrans et pour les reljelles. C'est l'ouvrage d'un honnête homme : il devait trouver grâce devant un prince philosophe. » C'est pourquoi aussi peut-être la Henriade ne paraît pas si méprisable à Michelet : « Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. Ce Henri, Voltaire l'expose comme héros de clémence, d'humanité, d'un cœur facile et tendre, bref comme Vhomine. C'est l'idéal nouveau et accepté du siècle : d'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal. » En ce qui concerne Louis XIV, que Voltaire glorifiera, Michelet force l'antithèse; mais que le poète soit déjà voltairien, ce](i n'est pas douteux : les chants IV et V ne sont guère qu'une satire contre l'Église, les « tyrans sacrés « et
tous ces spectres austères, De leur joug rigoureux esclaves volontaires.
Le fanatisme aboutit à Jacques Clément, puisque « tout devient légitime à qui venge l'Église » ; la tolérance nous séduit sous les traits deDuplessis-Mornay, philosophe jusque dans les combats, et dont la physionomie attirait Voltaire à tel point qu'il s'y est repris k trois fois (chants VI, VIII et IX) pour nous en laisser une
esquisse qui restât dans notre souvenir, près du portrait en pied du héros qui « sait vaincre et pardonner », père de ses sujets plus que leur maître.
Le malheur, c'est qu'il est difficile de s'intéresser à l'action oîi ce héros est mêlé. Gette action est une suite de faits historiques • ce n'est pas un drame avec ses péripéties. Plus ou moins adroitement, Voltaire a semé çà et là les épisodes, politiques, merveilleux, amoureux; mais l'intérêt central n'en est en rien fortifié. Henri fait un voyage en Espagne pour obtenir des secours d'Elisabeth, qui les lui accorde, mais ces secours n'auront aucune inthience sur le dénouement. Qu'y a-t-il dans ces trois premiers chants, sinon une occasion de nous faire connaître le gouvernement anglais, et d'amener le récit de la Saint-Barthélémy ou de l'assassinat du duc de Guise? Ces morceaux sont éloquents, mais en tant que morceaux d'histoire. La scène assez originale de l'envoûtement de Henri III par les Seize, l'apparition plus banale de saint Louis à Henri IV, n'ont qu'un but, c'est de voiler le vide de l'action, car cette action se réduit, les trois premiers chants rnis à part, à ces données d'une simplicité tout historiquie : Henii IV succède à Henri III, assiège Paris et en triomphe. Mais Voltaire sent le besoin de rattacher à un intérêt plus général cette victoire particulière et positive. Saint Louis, c'est-à-dire Voltaire, nous introduit donc au ciel, et ii faut convenir qu'il n'y a point l'air trop dépaysé :
Par delà tous les cieux le Dieu des cieux réside.
Mais soyons sûrs que Dieu ne nous retiendra pas longtemps : voici les rois de France , parmi lesquels brillera Louis XII, encore un père du peuple ; voici les héros de notre histoire nationale, la Trémouille, Clisson, Montmorency, Gaston de Foix, Duguesclin, Bayard, et la « brave amazone » que Voltaire ne respectera pas toujours, Jeanne d'Arc,
La honte des Anglais, et le soutien du trône.
Aucun plaidoyer ne rajeunira l'ensemble de ce poème, industrieusement fabriqué par un poète très jeune à l'aide de procédés très vieux. Mais des épisodes comme celui des « trois pouvoirs » anglais, des récits comme celui de la Saint-Barthélémy et de la mort de l'amiral Coligny, des portraits comme ceux de
Guise, de Henri III, de Joyeuse, de Mornay, de Mayenne, ne sont pas encore si effacés, et Ton y retrouve non seulement le philosophe, tantôt agressif, tantôt sentencieux*, mais l'homme qui connut au moins un sentiment profond, l'amitié :
Amitié, don du ciel, plaisir des grandes âmes ;
Amitié, que les rois, ces illustres ingrats. Sont assez mallieureux pour ne connaître pas.
Lorsque, en 1729, il revint d'Angleterre en France, il rapportait autre chose que la Henriade et que les manuscrits de Charles Xll et des Lettres anglaises. Il connaissait à fond la société anglaise, l'aristocratie avec Bolingbroke, la bourgeoisie avec ce riche marchand de Londres, Falkener, à qui il dédiera sa Zaïre, les gens de lettres avec Pope et Swift; il avait lu Shakespeare el conçu l'idée de l'accommoder au « goût français »; il était devenu l'admirateur et le disciple de Newton; surtout ij était mieux armé pour la lutte qu'il allait entreprendre.
Le libertin railleur, nourri de Montaigne et de l'incrédulité légère des habitués du Temple et du salon de Ninon, a connu Locke et la doctrine sensualiste. Newton et l'esprit scientifique : dans l'amusante mêlée des sectes anglaises, il a fait sa théologie, et compris la force des idées que Bayle mettait à sa disposition. Désormais il n'y aura plus en France de libertins : il y aura des philoaophes, bien autrement dangereux et redoutables à l'Église. Pareillement le bour°;eois frondeur, le bel esprit satirique, ont appris en Angleterre à prendre au sérieux les questions pratiques de législation et d'économie politique : c'est un réformateur de l'État et de la société que Londres nous renvoie '.
Voltaire après l'Angleterre. — Voltaire à Cîrey (172»- 1^45).
On s'en aperçut bientôt en France à la hardiesse d'accent qui anime les vers sur la mort d'Adrienne Lecouvreur : sous
1, Les maximes abondent; en voici quelques-unes :
Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier... Quand un roi veut le crime, il est trop obéi... Le crime a ses liéros, l'erreur a ses martyrs... Rarement de sa faute on aime le témoin.
Quelques morci'iiux aussi ont un accent vraiment oratoire : tel, au chant VI, le discours de Potier ite Blancmesnil aui états de la Ligue, ressouvenir du discours qui clôt la Satire Mcnippée.
i. Lanson, notice sur Voltaire, dans les Lettre» du dix-huitième tiède.
prétexte que les acteurs sont excommuniés par l'Église, ot avait fait à la célèbre tragédienne des obsèques honteusemen jlandestines. Voltaire s'en indigne :
Us privent de la. sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels...
Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle! Elle a charmé le monde, et tous l'en punissez!...
Quoi! n'est-ce donc qu'en Angleterre
Que les mortels osent penser ?
O rirale d'Athène, ô Loudre, heureuse terre! Ainsi que des tyrans vous avez su chasser Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre. C'est là qu'on sait tout dire et tout récompenser...
Quiconque a des talents à Londre est un grand homme.
L'abondance et la liberté Ont, après deux mille ans, chez vous ressuscité
L'esprit de la Grèce et de Rome.
Avec des succès divers, il essayait de faire revivre, à son tour, au théâtre, quelque chose de cet esprit. Dans BrM/?<s( 1730), froidement accueilli; dans Ériphlle, moins heureuse (1732) et qui ne fut pas publiée de son vivant; dans Zaïre, qui, la même année, remporta au contraire un triomphe éclatant, il y a des souvenirs visibles du Jules César, de VHamlet et de VOthello de Shakespeare. Mais, en somme, avant la période de Cirey, c'està-dire de la maturité, Œdipe et Zaïre furent les seuls grands^ succès dramatiques de Voltaire. Adélaïde Duguesclin (1734), dont les héros, comme dans Zaïre, étaient des chevaliers français, tomba, et ne fut reprise qu'en 1765, après être devenue, par un remaniement tout superficiel, le Duc de Foix (1752). On ne parle pas ici de la Mort de César, jouée en 1735 par les écoliers du collège d'Harcourt, parce qu'elle parut seulement en 1743 sur la scène du Théâtre-Français. Mais, s'il est vrai, en quelque mesure, que Voltaire se faisait du théâtre une tribune d'où il répandait ses idées, il est plus certain encore que tout lui était devenu bon pour cela, prose et vers, histoire et poèmes, épîtres et critique. La très consciencieuse et très impartiale Histoire de Charles XII, publiée en 1731 à Rouen, dans le secret, et comme s'il se fût agi d'un pamphlet redoutable, accueillie avec défiance par le pouvoir, avec froideur par le public, ne dénonçait pas le Voltaire nouveau. Le privilège fut pourtant retiré à ce livre inoffensif. Moins inolTensif était le Temple du goût (1733), que Voltaire appelait lui-même un « amas de pierres de scandale ». Cette satire littéraire, mêlée de prose
et de vers, souvent charmante, quelquefois méchante, épargnai» peu les auteurs du temps : les comédies « métaphysiques » de Marivaux, la Vie de Marie Alacoque par l'évêque Langiiet de Gergy, prédécesseur de Buffon à l'Académie, VŒ.dipe en prose deLamolle, mort récemment, l'œuvre entière de J.-B. Rousseau avec qui Voltaire s'était brouillé en Hollande et dont il lirai* une vengeance bien cruelle, ne pouvaient échapper aux épigrammes de Voltaire, puisque eux-mémeslesmaîlresduxvii^sié cle, Corneille, Bossuet, la Fontaine, Boileau, n'y échappaient pas, puisque Racine, si cher à Fauteur, et les poètes du Temple, dont il avait partagé les plaisirs, reçoivent quelques traits légers. Fontenelle, il est vrai, le Fontenelle de l'Académie des sciences, recueille un large tribut d'éloges, mais le Fontenelle précieux que raillait la Bruyère est rappelé. Rollin est respecté, ce qui est méritoire de la part de Voltaire, élève des jésuites. Mais quelques flatteries à l'adresse du cardinal de Polignac, quelques vers touchants oîi Voltaire fait vivre la mémoire de son ami le président de Maisons, n'effacent pas ce que ces quelques pages ont de spirituellement agressif. Dans une lettre à Cideville (12 avril 1733) qui accompagne le Temple du goiXt, Voltaire justifie cette» plaisanteiie de société » :
Des auteurs auxquels ou n'a point pensé crient à la satire et se plaignent rjue leurs défauts sont désignés, et leurs grandes beautés passées sous silence ; Drime irrémissiljle qu'ils ne pardonneront de leurvie : et ils appellent le Temple du goût un libelle diffamatoire.
On ajoute qu'il est d'une âme noire de ne louer personne sans un petit correctif, et que, dans cet ouvrage dangereux, nous n'ayons jamais manqué de faire quelque égratignure à ceux que nous avons caressés.
.Je répondrai en deux mots à cette accusation : qui loue tout n'est qu'un flatteur; celui-là seul sait louer qui loue avec restriction. ■
Il a raison, mais la « restriction » domine, et J.-B. Rousseau eut voulu être critiqué avec restriction aussi. Cependant le petit orage soulevé par le Temple dii goût' eût été passager. Les Lcltrei anglaises, ou Lettres philosophiques, fruit direct du voyage d'Angleterre, pouvaient pi'oduire des effets autrement dangereux. En avril 1734, Voltaire écrit à son « ange gardien » d'Argental :
Je vai« vous parler avec la confiance que je vous dois et qu'on ne peut s'empêcher d'avoir pour un cceur comme le vôtre. Quand je donnai permission, il y a deu:v ans, à Thieviot d'imprimer ces maudites f.eltrcx, je m'é.tais arrangé pnur sortir de France et aller jouir, dans un pays libre, du plus e'rànd avantage ar"^ *e connaisse, et du dIus beau droit de l'humanité, qui
est de ne dépendre que des lois, et non du caprice des hommes. Jjétais très
déterminé à cetlejdée: l'amitié seule m'a fait entièrement changer de résolution, et m a re: 'a ce pays-ci plus cher que je ne l'espérais. Vous êtes assurément à la tête dus personnes que j'aime, et ce que vous avez bien voulu faire pour moi, dans celte occasion, m'attache à vous bien davantage, et me fait souhaiter plus que jamais d'habiler le pays où vous êtes. Vous savez tout ce que je dois à la généreuse amitié de M™e du Châtelet, qui avait laissé un domestique à Paris pour m'apporter en poste les premières nouvelles Vous eûtes la bonté de m'écrire ce que j'avais à craindre, et c'est à vous et * elle que je dois la liberté dont je jouis.
Il ne s'agit pas là d'un danger imaginaire : le 10 juin 1734 les Lettres philosophiques étaient brûlées par arrêt du Parle ment. Mais Voltaire s'était réfugié à Girey, château de M™^ di Châtelet situé sur la frontière de Lorraine, et oia il s'établi d'une manière plus stable en 1736. Dans les Mémoires poin servir à la vie de M. de Voltaire, celui-ci explique les motifs dp ce départ qui ressemblait à une fuite. Il oublie, il est vrai, de nous apprendre qu'il avait été menacé d'une arrestation nouvelle et d'un nouvel emprisonnement; mais il fait de la châtelaine de Girey un éloge bien délicat.
J'étais las de la vie oisive et turbulente de Paris, de la foule des petitsmaîtres, des mauvais livres imprimés avec approbation et privilège du roi des cabales des gens de lettres, des bassesses et du brigandage des misérable.» qui déshonoraient la littérature. Je trouvai, en 1773, une jeune dame qu pensait à peu près comme moi, et qui prit la résolution d'aller passer plu sieurs années à la campagne pour y cultiver son esprit, loin du tumulte dimonde : c'était M™" la marquise du Châtelet, la femme de France qui aval le plus de disposition pour toutes les sciences.
Son père, le baron de Breteuil, lui avait fait apprendre le latin, qu'elle possédait comme M^f^ Dacier ; elle savait par cœur les plus beaux morceaux d'Horace, de Virgile et de Lucrèce ; tous les ouvrages philosophiques de Cicéron lui étaient familiers. Son goût dominant était pour les mathématiques et pour la métaphysique. On a rarement uni plus de justesse d'esprit et plus de goût avec plus d'ardeur de s'instruire; elle n'aimait pas moins le monde, et tous les amusements de son âge et de son sexe. Cependant elle quitta tout pour aller s'ensevelir dans un château délabré sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine, dans un terrain très ingrat et très vilain. Elle embellit ce château, qu'elle orna de jardins assez agréables. J'y bâtis une galerie; j'y formai un très beau cabinet de physique, nous eûmes une bibliothèque nombreuse. Quelques savants vinrent philosopher dans notre retraite.
Maupertuis, Glairaul, Koënig, d'autres encore, séjournèrent à Girey, où les attirait et les retenait le charme de l'aimable et docte Emilie autant, sans doute, que l'esprit de Voltaire. Mais Voltaire aussi s'essayait à la science. Émihe et lui s'étaient rencontrés et unis dans le culte de Newton, dont Voltaire fut le disciple, non pas profond, mais actif, capable de ruiner par
de patients efforts le culte opposé de Descartes, alors souverain en France. C'est à M™^ du Chàtelet, traducteur des Princi" pes du savant anglais, que sont adressés les vers célèbres sur la Philosophie de Newton (1736) :
Dieu parle, elle chaos se dissipe à sa voix : Vers un centre commun tout gravite à la fois. Ce ressort si puissant, l'âme de la nature, ' Était enseveli dans une nuit obscure : Le compas de Newton, mesurant l'univers, Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts. Il déploie à mes yeux, par une main savante. De l'astre des saisons la robe étincelante : L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis, Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons, dans sa substance pure. Porte en soi les couleurs dont se peint la nature ; Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux, Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.
Confidents du Très-Haut, substances éternelles. Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez : du grand Newton n'éliez-vous point jaloux?
C'est à Cirey qu'il écrivit les Éléments de la philosophie de Newton (1738). Mais la passion nouvelle et bientôt attiédie de la science ne chassa pas les passions anciennes, celle du \théâtre surtout, celle de la philosophie, celle de la polémique, Ices deux dernières assez souvent confondues. Pour le théâtre, cette période est singulièrement féconde; il suffit de citer les dates et les litres : 1736, Alzire, l'Enfant prodigue; 1740, Zulime; 1742, Mahomet; 1743, Mérope. Si l'on écarte Zulime, qui réussit peu et ne fut publiée qu'en 1763, les autres pièces tragiques ont toutes leur intérêt propre : Alzire nous montre Voltaire chrétien; Mahomet nous le montre musulman; Mérope, Grec ou faisant de son mieux pour l'être. Si le succès de Mérope rappela celui de Zaïre, celui de Mahomet n'alla point sans éveiller quelques défiances, et la piété timorée du cardinal Fleury ne permit pas à cette pièce de tenir longtemps l'aftîche; mais le sceptique Voltaire prit sa revanche en dédiant Mahomet au pape Henoît XIV, qui l'en remercia avec une naïve effusion. Pour savoir au juste ce qu'était Voltaire, le pape n'eût eu qu'à jeter les yeux sur la brillante fantaisie du Mondain, écrite à Cirey vers 1736, et sur les Discours en vers sur l'homme (1738). Ceux-ci, sur lesquels nous reviendrons, sont d'un pur rationaliste. Le Mondain fit scandale, et il est certain que Voltaire y
étalait avec un abandon plus cynique encore que spirituel l'égoïsme d'un satisfait.
Regrettera qui Teul le bon vieux temps, Et l'Age d'or, et le règne d'Astrée, Elles beaux jours de Saturne et de Rhée, Et le jardin de nos premiers parents; Moi, je rends gr.ice à la nature sage Qui, pour mon bien, m'a failnailre en cet âge . Tant décrié par nos tristes frondeurs : Ce temps profane est tout iait pour mes mœurs. J'aime le luxe, et môme la mollesse, Tous les pliisirs, les arts de toute espèce, La propreté, le goût, les ornements :
Tout honnête homme a de tels sentiments. II m'est bien doux, pour mon cœur très immonde-. De voir ici l'abondance à la ronde, Mère des arts et dos heureux travaux, Nous apporter, de sa source féconde.
Et des besoins et des plaisirs nouveaux. L'or de la terre et les'plaisirs de Tonde, Leurs habitants et les peuples de l'air, Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. O le bon temps que ce siècle de fer ! Le superflu, chose très néL-essaire, A réuni l'un et l'aulrj hémisph.Te.
Il ne se contente pas de s'égayer aux dépens des partisans de l'état de nature, comme s'il prévoyait Rousseau : il parle avec peu de respect du paradis terrestre, et conclut :
Le paradis terrestre est où je suis.
Mais il en fut quitte pour faire un court voyage au delà de la frontière. M"»» du Chàtelet n'en était plus à compter et ne suffisait plus à réparer ses imprudences. Au reste, une illustre amitié l'enhardissait encore. Dès 1736, le prince royal de Prusse, le futur Frédéric II, avait manifesté le désir de le connaître. En 1740, après bien des éprevves, il monte sur le trône, et, visitant ses États de la Basse-Allemagne, il appela à un château, près de Clèves, Voltaire, qui était alors à Bruxelles. Nous savons par tous deux quelle impression ils emportèrent de cette première entrevue.
Impression de Frédéric, dans une lettre à Jordan du 24 septembre 1740:
J'ai vu ce Voltaire que j'étais si curieux de connaître, mais je l'ai vu ayant ma fièvre quarte et l'esprit aussi débandé que le corps atTaibli. Enfin avec
gens de son espèce il ne faut point être malade; il faut même se porter tiès bien, et être mieux qu'à son ordinaire, si l'on peut. Il a l'éloquence de Cicérnn, la douceur de Pline et la sagesse d'Agrippa; il réunit, en un mol, ce qu'il faut rassembler de vertus et de talents de trois des grands hommes de l'antiquité. Son esprit travaille sans cesse; chaque goutte d'encre est un trait d'esprit partant de sa plume. Il nous a déclamé Mahomet I, tragédie admirable qu'il a faite; il nous a transportés hors de nous-mêmes, et je n'ai pu que l'admirer et me taire.
Impression de Voltaire, dans ses Mémoires :
Je fus conduit dans l*apj)artement de Sa Majesté. II n'y avait que les quatre murailles. J'aperçus dans un cabinet, à la lueur d'une bougie, un petit grabat de deux pieds et demi de large, sur lequel était un petit homme affublé d'une robe de chambre de gros drap bleu : c'était le roi, qui suait et qui tremblait sous une méchante couverture, dans un accès de fièvre violent. Je lui fis la révérence, et commençai la connaissance par lui tàler le pouls, comme si j'avais été son premier médecin. L'accès passé, il s'habilla et se mit à labié. Algarotti, Kaiserling, Maupertuis, et le ministre du roi auprès des États- Généraux, nous fûmes du souper, où l'on traita à fond de l'immortalité de l'àme, de la liberté, etc.
Frédéric se livre. Voltaire observe. C'est le contraire qui arrivera bientôt : Voltaire, flatté et toucbé de l'amitié intéressée qu'on lui témoigne, perdra sa clairvoyance habituelle; Frédéric, le premier moment d'étonnemenl passé, se ressaisira et ne verra plus dans le grand homme que le correcteur gagé de son français iiiconect. Deux mois après celte première entrevue, qui fut suivie d'une seconde à Berlin même, l'économe Frédéric apprend à ce même Jordan, l'un de ses agents de France (28 novembre 1740), que chacun des six jours passés par Voltaire auprès de lui a été payé à raison de six cents écus : «C'est bien payer un fou : jamais bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages. » Il n'en songe pas moins à se l'attacher définitivement, mais comme baladin *. M™'^ du Chàtelet, instinctivement défiante, protégeait encore son ami contre les entraînements de son orgueil; mais l'influence de x\I""= du Chàtelet s'alTaiblissait. Des amis comme Vauvenargues, que Voltaire connut vers la fin de la période de Cirey, ne pouvaient exercer qu'une action momentanée sur cet esprit mobile. Ses relations avec un roi, ses triomphes au théâtre, en alFermissant sa situation
1. Us se virent encore à Aix-la-Chapelle, en septembre 1742, et à Berlin, en août 1743. Le 17 août 1743, Frédéric écrit au comte de Rottemboiirg' . « Mon intention est lie brouiller VoUairo si bien en France qu'il ne lui reste de parti à |irendre que celui de venir chez nous, m jîn dessous, il transmettait à la cour de France des pièces compromettantes pour Voltaire,
et sa renommée, lui rendaient le séjour de Cirey moins aécessaire. On le retrouve bientôt à la cour.
Vo Itaire à la conr; enivrement et désillusion* — Le séjour à Berlin; faveur et rupture. — La vie errante.
Ce n'est pas sans regret que l'on quitia Cirey, où VoUaire a vécu relativement paisible. Il devait passer une partie de sa vie à cbercher la faveur, et à la perdre aussitôt après l'avoir acquise. Jeune, il s'était bien promis de ne jamais vivre à la cour :
Je ne connais roi, prince, ni princesse; Et, si tout bas je forme des souhaits, C'est que d'iceux ne sois connu jamais. Je les respecte, ils sont dieux sur ta terre; Mais ne les faut de trop près regarder : Sage mortel doit toujours se garder De ces gens-là qui portent le tonnerre i.
C'est, il est vrai, Frédéric II qui lui avait fait les premières avances. Louis XV, très indifférent et même dédaigneux, tintj. au contraire^^oujours Voltaire à distance; mais M"^ de Pom-'j padour Tencouragea, et, dans la mesure de son courage, le ! soutint. En 1745, Voltaire est le poète attitré delà cour; on lui commande le Poème de Fontenoy, qui ne manqq^ pas de mouvement, mais où les mouvements, trop répétés et peu naturels, trahissent une émotion factice : il y célèbre l'amour delà patrie, « passion des grands cœurs », la vaillance du roi, qu'on n'eut plus souvent l'occasion d'admirer sur les champs de bataille, et celle des Français illustres qui l'entourent; mais vraiment il y en a trop, et la discrétion de Boileau, donl Y Épitre sur le passage du Rhin est imitée çà et là, n'est pas assez suivie. La musique de Rameau ne sauve pas la Princesse de Navarre, comédie-ballet donnée cette même année aux fêtes de Versailles et — détail inattendu — remaniée par Jean-Jacques Rousseau sous le nom de Fêtes de Ramire, ni le mauvais opéra du Temple de la Gloire. Voltaire n'a pas lieu de se repentir d'abord d'entrer si bien dans le métier de courtisan : il est pensionné,
i. Poème de la Bastille.
nommé historiographe de France, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. On le laisse élire par l'Académie, où il s'était présenté deux fois en vain, en 1736 et 1743. Il est vrai qu'il avait désarmé les jésuites par la trop fameuse lettre au P. de la Tour, principal du collège Louis-Ie-Grand (7 février 1746); mais, s'il savait se souvenir à propos de ses anciens maîtres, il faut dire que plusieurs de ceux-ci ne l'avaient pas oubhé'. C'est le 9 mai 1746 qu'il vint prendre à l'Académie la place du président Bouhier : il y prononça, non pas une de ces mauvaises louanges qu'il tourne en ridicule dans les Lettres anglaises, mais un discours « utile » sur le génie de la langue française; il y manifestait son culte un peu exclusif pour le xvn« siècle, mais prenait parti contre les esprits chagrins qui ne voyaient partout que décadence, et citait le président Hénault, Montesquieu, Vauvenargues, Fonlenelle, Crébillon, « génie véritablement tragique », en qui il saluait son maître. Or, peu de temps après, M™° de Pompadour ayant semblé incliner vers le vieux Crébillon, Voltaire, qui venait de publier le charmant conte de Zadig (1747), ne voyant plus dans le maître d'hier que le rival d'aujourd'hui, prit la résolution folle de refaire les pièces traitées par Crébillon. Il avait déjà repris le sujet de Sémiramis (1748), dont la représentation n'eut pas l'éclat qu'il espérait, et, pour mieux témoigner son mécontentement, il alla bouder la cour de Versailles à la cour de Lorraine, chez le roi Stanislas. C'est là qu'un coup soudain le frappa : l'année où il donnait au théâtre Nanine, comédie en vers libres (1749), M"* du Châtelet «nourut. Vellaire , avec une amie fidèle, perdait en elle un conseiller précieux. L'année suivante, l'année d'Oreste (encore un sujet pris à Crébillon), il est à Berlin près de Frédéric II.
On a souvent reproché à Voltaire ce départ pour Berlin (juin 1750) comme une sorte de désertion. M. Faguet l'a très bien montré, au contraire, « il est vraiment ému, il songe à sa mort à lui-même ; la solitude lui apparaît comme épouvantable, il a besoin d'être aimé et entouré... Cet état d'âme expliquera, sans qu'il soit besoin de faire intervenir un motif de vanité, qui du reste a eu encore sa part, la détermination qu'il prendra bientôt d'aller vivre avec Frédéric II ». Celui-ci lui promettait
1. Volt.iire avait cinqiiante-deuï ans. Ce n'en était pas moins un triomphe pour celui dont autrei'ois de Bozc disait iju'il ne serait jamais un sujet académique. Voyei à la Bibliographie le livre de M. Brunel.
VOLTAIRE n
vingt mille livres de pension, le titre de chambellan et un logement à Potsdam; il lui écrivait (23 août 1750), pour le détacher de sa nièce, M™« Denis, qui était venue tenir sa maison à Paris et aurait bien voulu l'y garder :
Je préférerais votre bonheur au plaisir extrême que j'ai de vous voir. Mais vous êtes philosophe, je le suis de même; qu'y a-t-il de plus naturel, de plus simple et de plus dans l'ordre, que des philosophes faits pour vivre ensemble, réunis par la même étude, par le même goût et par une façon de penser semblable, se donnent cette satisfaction? Je vous respecte comme mon maître en éloquence et en savoir ; je vous aime comme un ami vertueux. Quel esclavage, quel malheur, quel changement, quelle inconstance de fortune y a-t-il à, craindre dans un pays où on vous estime autant que dans votre patrie, et chez un ami qui a le cœur reconnaissant?
Ce n'est donc pas Voltaire qui vint se jeter aux pieds de Frédéric, c'est Frédéric qui, littéralement, enleva Voltaire. Dans le quatrième Discours sur l'homme, Voltaire a fait son mea culpa :
On me dit : « Je vous aime, » et je crus, comme un sot, Qu'il était quelque idée attachée à ce mot... J'allais m'imaginer qu'un roi pouvait aimer.
La désillusion avait été prompte. Qu'on en juge par la différence de ton entre deux lettres à M™« Denis, datées, la première du 13 octobre, la seconde du 6 novembre 1730 :
Nous voilà dans la retraite de Potsdam; le tumulte des fêtes est passé, mon âme en est plus à son aise. Je ne suis pas fâché de me trouver auprès d'un roi qui n'a ni cour ni conseil. Il est vrai que Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier; mais, Dieu merci, je ne les vois point. Je me suis retranché les dîners du roi ; il y a trop de généraux et de princes. Je ne pouvais m'accoutumer à être toujours vis-à-vis d'un roi en cérémonie, et à parler en public. Je soupe avec lui en plus petite compagnie. Le souper est plus court, plus gai et plus sain. Je mourrais au bout de trois mois de chagrin et d'indigestion, s'il fallait dîner tous les jours avec un roi en public.
On m'a cédé, ma chère enfant, en bonne forme, au roi de Prusse, Mon mariage est donc fait; sera-t-il heureux?...
On sait donc à Paris, ma chère enfant, que nous avons joué à Potsdam la Mon de César, que le prince Henri est bon acteur, n'a point d'accent, et est très aimable, et qu'il y a ici du plaisir? Tout cela est vrai... mais... Les soupers du roi sont délicieux, on y parie raison, esprit, science; la liberté y règne; il est l'âme de tout cela; point de mauvaise humeur, point de nuages, du moins point d'orages. Ma vie est libre et occupée; mais... mais... Opéras, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci, manœuvres de guerre, concerts, études, lectures; mais... mais... La ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais, salles de spectacle, reines affables, princesses char-
18 COURS DE LlTTÉRATUftË
mantes, filles d'honneur belles et bien faites, la maison de M™^ de Tyrcon nell toujours pleine, et souvent trop... mais... mais..., ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid. Je suis en train de dire des mais...
La brouille ne pouvait tarder : Frédéric n'avait voulu, selon un mot qui fut rapporté à Voltaire, que presser l'orange, et puis la rejeter. Comment aurait-il pu aimer un homme dont il disait à AlgaroLti, dès le 12 septembre 1749 : « C'est bien dommage qu'une àme aussi lâche soit unie à un, aussi beau génie, il a les gentillesses et les malices d'un singe. » Mais, dans cette même lettre, il avouait avoir besoin de Voltaire pour l'étude de l'élociition française. Nous ne prétendons, certes, pas que Voltaire n'ait été pour rien dans sa disgrâce, mais cette disgrâce était inévitable. Il ne se montra ni désintéressé ni discret; il eut tort de se mêler à la querelle du savant hollandais Kœnig et du Français Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, et aussi atrabilaire que savant; il eut tort surtout de lancer contre celui-ci son étincelante Diatribe du docteur Akakia (1751); mais Frédéric dépassait aussi la mesure en faisant brûler publiquement cette Diatribe. Pour son malheur. Voltaire avait plus d'esprit que jamais : c'est le temps de Micromégas. Et cet esprit ne faisait pas tort à son génie : c'est le temps où fut édité le Siècle de Louis XIV; où furent préparés le Supplément du Siècle de Louis XIV, et les Annales de l'Empire, qui furent publiées l'année suivante, et VEssai sur les mœurs, qui devait attendre quelques années encore; où fut retouchée et reprise Rome sauvée. On sait en France (et il n'en est que plus mortifié) combien pesante lui est devenue sa Dhaîne à demi dorée : un correspondant de M""" du DefTaiid, Scheiïer, qui a vu Voltaire à Berlin, peint ce « bonheur » du poète dans une lettre écrite de Stockholm, le 15 déjcembre 17o2:
Je l'ai vu de près, je puis vons assurer que son sort n'est pas digne d'envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût , mais par nécessité; il soupe ensuite avec le roi de Prusse par nccessilé aussi beaucoup plus que par goût. Il sent liien qu'il n'est là qu'à peu près comme les actenra (le l'Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre ri'iiiiui qu'il mène.
Ce même correspondant écrira bientôt : « Les dernières aventures de Voltaire sont sans doute pitoyables. Cependant, de la
manière dont elles ont tourné,- je trouve que V^oKaire n'est pas encore celui qui s'est déshonoré le plus. » (9 mais 17Li3.) C'est bien l'impression que nous laissent ces « aventures » étranges, où Voltaire assurément joue un rôle assez piteux, mais où le « Salomon du Nord » se comporte en petit roi d'une peuplade barbare. Le 26 mars 1753, Voltaire peut quitter Berlin. Ce n'est pas la fuite honteuse dont on parle quelquefois : il s'arrête à Leipzig, à la cour de la duchesse de Saxe-Gotha, à celle du landgrave de Hesse-Cassel, à Francfort. Ici le rejoignait M™* De nis, mais aussi l'attendait un agent de Frédéric, le baron de Freylag. Dans les Mémoires qu'il écrivit encore tout chaud de sa colère. Voltaire a raconté bien plaisamment l'aventure de Francfort :
Cet ambassadeur et un marchand nommé Smith, condamné ci-devant à l'amende pour fausse monnaie , me signifièrent , de la part de Sa Majesté le roi de Frusse, que j'eusse à ne point sortir de Francfort jusqu'à ce que j'eusse rendu les effets précieux que j'emportais à Sa Majesté. » Hélas! Messieurs, je n'emporle rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les moindres regrets Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous redemandez? — C'étre, Munsir, répondit Freyla?, l'œuvre de poéshie du. roi mon gracieux maître. — Oh ! je lui rendrais sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui répliquai-je, quoique après tout j'aie plus d'un droit à cet ouvrage. Il m'a fait présent d'un bel exemplaire imprimé à ses dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipzig avec mes autres effets. » Alors Freytag me propose de rester à Francfort jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipzig fut arrivé; et il me signa ce beau billet :
(( Monsir, sitôt le gros ballot de Leipzig sera ici, où est l'œuvre de poéshie. du roi mon maître, que Sa Majesté demande, et l'œuvre de jBOtJsA/e rendue à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort, 1er juin 1753. Frkytag, résident du roi mon maître. » J'écrivis au ba> du billet : Bvii pour l'œuvre de poéshie du roi votre maître, de quoi le résident. fut très satisfait.
Le 17 de juin arriva le grand ballot de poésliie. Je remis fidèlement ce sacré dépôt, et je crus pouvoir m'en aller sans manquer à aucune tête couronnée; mais, dans l'instant que je partais, on m'arrête, moi, mon secrétaire et mes gens, on arrête ma nièce...
Il ne fut libre que le 5 juillet : l'aventure de Francfort avait duré plus d'un mois. Épuisé, désespéré plus encore, pris entre deux rois qui lui étaient hostiles. Voltaire rentre en France à la fin de 1753, mais, pendant les derniers mois de cette année et les premiers de 1754, mène une vie errante le long des frontières, à Colmar, à Plombières, à l'abbaye de Senones, près du savant dom Calmet (il avait toujours un moine ou un abbé de réserve). Il se hasarde à traverser Lyon; mais l'accueil du cardinal de Tencin, un proche parent de son ami d'Argental, l'avertit que le terrain n'est pas sur pour lui, et il vient s'échouer
au château de Prangins (1754) : il est en Suisse, il y restera vingt-quatre ans. Dès le début de l'année 1733, il est établi à la fois à Monrion, près de Lausanne, et à Saint-Jean, aux portes de Genève.
J'appelle Saint-Jean les Délices, et la maison ne portera ce nom que quand j'aurai eu l'honneur de •vous y recevoir. Les Délices seront pour l'été, Monrion pour l'hiver. Je ne voulais qu'un tombeau, j'en ai deux...
La maison est jolie et commode; l'aspect en est charmant; il étonne et ne lass 3 point. C'est d'un côté le lac de Genève ; c'est la ville de l'autre ; le Rhône en sort à f;ros bouillons, et forme un canal au bas de mon jardin ; la rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se pr(''cipile dans le Rhône; plus loin on voit encore une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants, ornent les bords du lac et des rivières; dans le lointain s'*lèvent les Alpes, et à travers leurs précipices on découvre vingt lieues de montagnes couvertes d3 neiges éternelles. J'ai encore une plus belle maison, et un ■ \ ne plus é'.enduc à Lausanne; mais ma maison auprès de Genève est beaucoup plus agréable. J'ai dans ces habitations ce que les rois ne donnent point, ou plutôt co qu'ils ôtent, le repos et la liberté... Je suis dans ma chaumière : on la nomme les Délices, parce que rien n'est plus délicieux que d'y être libre et indépendant*.
Les Délices et Ferney. — Le châtelain, le philosophe, le patriarche.
Son établissement en Suisse ne fut pas seulement pour Voltaire un repos : ce fut la délivrance. On le sent bien a l'accent de la pièce intitulée l'Auteur arrivant dans sa terre près du lac ie Gcjiève (1735), et qui est connue sous le nom de strophes à a Liberté.
Que le chantre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmonieux des douces ('•éurgiques. Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques, Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques !
Mon lac est le premier : c'est sur ces bords heureux Qu'habite des humains la déesse éternelle, L'àmc des grands travaux, l'objet dos nobles vœux, Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle, Qui vit dans tous les cœurs, - 1 dont le nom sacré Bans les cours des tyrans est tout bas adoré, La Liberté. J'ai vu cette dée*=c altière,
1. Lettres :'i M. de Binnies flT.îa), et à Turgot, 26 oct. 1700. — Mémoires pour trvir à la vie de M. de Voltaire.
Avec égalité répandant tous les biens.
Descendre de Morat en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens
Et de Charles le Téméraire.
Devant elle on portait ces piques et ces dards, On traînait ces canons, ces échelles fatales Qu'elle-même brisa quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit; sa naïve allégresse Fait à tout l'Apennin répéter ses clameurs ; Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la Grcco Aux champs de Marathon prodiguait aux vainqueurs. C'est là leur diadème; ils en font plus de compte Que d'un cercle à fleurons de marquis et de comte... Liberté! Liberté! ton trône est en ces lieux : La Grèce où tu naquis t'a pour jamais perdue.
Avec ses sages et ses dieux.
Rome, depuis Brutus, ne t'a jamais revue. Chez vingt peuples polis à peine es-tu connue...
Embellis ma retraite, oii l'Amitié t'appelle; Sur de simples gazons viens l'asseoir avec elle. Elle fuit comme toi les vanités des cours, Les cabales du monde et son règne frivole. O deux divinités! vous êtes mon recours. L'une élève mon âme, et l'autre la console. Présidez à mes derniers jours !
C'est en 17b8 quil fit l'acquisition des terres de Femey et de Tournay, où il se fixa définitivement en 1760, car ces terres étaient un peu plus éloignées que les Délices de Genève, et Voltaire eut de-bonne heure plus d'un démêlé avec les maijistrats de la cité calviniste : auteur dramatique, acteur même, du moins dans ses propres pièces, il avait fait construire un théâtre dans sa nouvelle propriété, qui dominait la ville, un peu au-dessus du confluent du Rhône et de l'Arve. On pouvait craindre l'invasion des mœurs nouvelles dans une ville qui, d'ailleurs, était fort loin déjà de ce qu'elle avait été au xvi« siècle. D'Alembert y pouvait applaudir dans son article Genève de V Encyclopédie; mais le Genevois Rousseau se devait à lui-même, il le crut du moins, de dénoncer les corrupteurs de sa patrie, et il écrivit la Lettre à d'Alembert sur les spectacles. Il existait plus d'un autre sujet de discorde entre le grave sénat de Genève et le nerveux châtelain des Délices. Au contraire, à Ferney, celui-ci restait près de Genève, où il avait son médecin Tronchin, et il était en France. Cette courte période des Délices (1735-1760) fut d'ailleurs marquée par plusieurs œuvres dignes d'être notées, l'Or~ phelin delà Chine (1733), qui réussit au théâtre; le poème philosophique sur /e Désastre rfe Lis6onne; le poème sur la Religion
naturelle, ou sur la Loi naturelle (1736); l'Essai sur llmtoire générale et sur les mœurs et l'esprit des nations, depuis Charlemagne jusquà nos jours (1756), vaste composition historique à laquelle Voltaire travaillait depuis longtemps; l'ironique roman de Candide, et l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand (1759). L'année de son établissement définitif à Ferney, il avait soixante-six ans, et pourtant il semble que, plus que jamais, la vie surabonde en lui. Il donne alors à la scène Tancrède, une de ses meilleures tragédies; il accable son ennemi Fréron dans la comédie satirique de l'Écossaise; il l'accable encore dans une autre satire, le Pauvre Diable, où il en accable d'ailleurs bien d'autres, Pompignan et ses cantiques sacrés :
Sacrés ils sont, car personne n'y touche ;
et le dévot Gresset, et l'abbé Trublet :
Gresset, doué du double privilège
D'être au collège un bel esprit mondain
Et dans le monde un homme de collège :
Gresset dévot, longtemps petit badin,
Sanctifié par ses palinodies.
11 prétondait avec componction
Qu'il avait fait jadis des comédies.
Dont à la Vierge il demandait pardon.
— Gresset se trompe, il n'est pas si coupa i.',
Un vers heureux et d'un tour agréable
Ne suffit pas : il faut une action,
De l'inlérêt, du comique, une fable.
Des mœurs du temps un portrait véritable.
Pour consommer cette œuvre du démon...
L'abbé Trublet alors avait la rage D'être à Paris un petit personnage; Au peu d'esprit que le bonhomme avait L'esprit d'autrui par sii]iplément servait; Il entassait adage sur adage; Il compilait, compilait, conipilait; On le voyait sans cesse écrire, écrire Ce qu'il avait jadis entendu dire, Kt nous lassait sans jamais se lasser.
Des pièces courtes et vives, comme la Vanité, le liasse à Paris, sont de ce temps et dans ce ton. D'autre part, moitié par ostenlalion de bienfaisance, moitié par bonté sincère, il recueillait chez lui la petite-nièce de Corneille, l'élevait et la dolait en la mariant à un capitaine de dragons, propriétaire du voisinage, M. Dupuils, 11 est vrai qu'il dola la nièce un peu
VOLTAIRE â^
aux dépens du grand-oncle, car il fit imprimer par souscrip lion une édition de Pierre Corneille où les notes, qui sont de lui, manquent de bieuveillaiice et parfois de justice.
Mais ces vingt ans de Ferney (1758-1778), comment les caractériser? Celui que Buffon salue du nom de Voltaire I^'' rè gne dans ce petit Etat d'environ deux lieues; et, s'il n'est pas tout à fait au dehors, comme on l'a dit, « le roi Voltaire », il est du moins traité presque eu puissance par la grande Catherine, qui correspond avec lui à partir de 1763, par Frédéric II, qui fait sa paix avec lui; il est reconnu par les philosophes pour leur chef, et pourtant, s'il leur donne le mot d'ordre et applaudit de loin à leurs efforts, il mérite peu à peu le nom inattendu de patriarche de Ferney. 11 écrit beaucoup Tpoar V E7icycliipédle, et réunit ses articles en 1764 sous le nom de Dictionnaire philosophique ; mais ce sont les articles littéraires qui dominent. Certes, le polémiste mordant, quel- ((uefois perfide, reparaît de temps à autre : l'homme qui n'épargne pas Rousseau persécuté; qui écrit la Guerre de Genève, ce poème burlesque indigne de ses soixante-quatorze ans; le ocataire qui se brouille avec son propriétaire le président de Brosses pour quelques toises de bois, et, pour le punir de ses propres torts, l'empêche d'entrer à l'AcaLléraie; le conteur sarcastique qui écrit, après Candide, ïlngénu, VHoinme aux quarante écu-^, la Princesse de Bibyloiie, ces derniers romans, d'ailleurs, moins àcrement pessimistes que les autres, n'est pas le vieillard apaisé et attendri que ce nom de « patriarche » nous induirait à nous représenter. D'autre part, le littérateur a gardé ses faiblesses, surtout cette passion pour le théâtre qui ne choque point quand elle produit des Zaïre ou même des rrmcrède (1760), mais qui fait sourire lorsqu'elle n'enfante avec eifort que des œuvres séniles comme le Droit du seigneur, Olympie,leTriumvirat, les Scythes, lesGuèbres, Sophonisbe (c'est la Sophonisbe de Mairet remaniée), les Pélopides (c'est VAtrée et Thyeste de Crébillon), les Lois de Minas. Toutes se succèdent de 1762 à 1773, plusieurs non représentées.
Les écrits historiques, comme le Précis du siècle de Louis XV (1769), suite du Siècle de Louis XIV, valent mieux, sans égaler toutefois les grandes œuvres qui avaient précédé. Mais ce qui valîijt mieux et vaut mieux encore que tout le reste pour la gloire de Voltaire, c'était l'intarissable et inimitable Correspondance; c'étaient ces Fpitrcs où la vivacité de la jeunesse ne perdait rien à se tempérer d'une sagesse plus sereine. Il y
embellissait bien un peu son rôle, mais il n'y disait rien qui n'eût un fond de vérité. Dans VÊpître à M'^« Denis, sur l'agriculture (1761), ce campagnard néophyte chantait Virgile et les champs :
C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aux champs qu'il faut vivre. ..
L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue
Que le parc de Versaille et sa vaste étendue... ^
Il est des temps pour tout; et lorsqu'en mes vallées, Qu'entoure un long amas de montngnes pelées. De quelque malheureux ma main sèche les pleurs, Sur la scène, à Paris, j'en fais verser peut-être...
VÉpitre à Horace (1772) est le modèle de ces pièces où le « moi » n'est pas haïssable. D'une âme encore émue, mais qui n'est plus orageuse, il remonte au passé dont il a si cruellement souffert : au roi protecteur d'Horace il oppose et préfère le roi dont il a été lui-même le commensal, non l'esclave :
Frédéric exigeait des soins moins complaisants :
Nous soupions avec lui sans lui donner d'encens ;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table :
Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons et les sots,
Maupertuis gala tout : l'orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le plaisir s'envola, je partis avec lui.
Je cherchai la retraite. On disait que l'Ennui
De ce repos trompeur est l'insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire ;
Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur était pour toi la cour de l'empareur :
Tibur, dont tu nous fais l'agréable p iinlure.
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés ,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l'étendue ;
Et les Alpes de loin, s'élevant dans la nue.
D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux, ..
J'ai fait un peu de bien : c'est mon meilleur ouvrage. Mon séjour est charmant, mais il était sauvage; Depuis le grand édit, inculte. Inhabité, Ignoré des humains dans sa triste beauté, La nature y mourait : je lui portai la vie.
Ce bienfaiteur du pays de Gex avait une ambition plus haute : 'est d'être le bienfaiteur de l'humanité en lui enseignant la
tolérance. Ce n'est plus sous les traits d'un gentleman- former et d'un épicurien délicat qu'il nous apparaît dans VÈipitre à Boileau (1769). 11 s'était constitué « l'avocat des gens mal jugés », comme dit ironiquement A. de Musset. « Il n'y a pas là de quoi rir^ et ce titre est le plus beau que l'on puisse porter, et ce rôle est le plus beau qu'on puisse tenir*. » En 1762, l'année même oà était roué à Toulouse le protestant Jean Calas, faussement accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, il publiait à Genève ses Pièces originales cancer nant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse, la Lettre à Monseigneur le chancelier, la Requête au roi en son con seil, le Mémoire de Donat Calas pour son père, sa mère et son frère, V Histoire d'Elisabeth Canning et de Jean Calas; il écrivait sop Traité sur la tolérance, qui parut l'année suivante. En 1765 après un long effort dont témoigne sa Correspondance, il goûta la joie la plus pure de sa vie^ en apprenant l'arrêt solennel qui réhabilitait Calas. Presque aussitôt (1766) il lançait son Avis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven : les Sirven, protestants de Castres, accusés d'avoir donné la mort à leur fille qui s'était faite catholique, s'étaient enfuis à Genève e» avaient été <îondamnés par contumace. Cette fois, il ne devai' obtenir satisfaction qu'au bout de cinq ans (1771). Point de grandes œuvres pendant ces années, où il est tout à ses nouveaux clients (le Dictionnaire philosophique n'est pas une œuvrf nouvelle). Il a pris au sérieux son apostolat, et on le voit hier dans son Épitre à Boileau (1769) :
Vainqueur des préjugés que l'imbécile encense, J'ose aux persécuteurs prêcher la tolérance; Je dis au riche avare : « Assiste l'indigent; » Au ministre des lois : « Protège l'innocent; » Au docteur tonsuré : « Sois humble et charitable, Et garde-toi surtout de damner ton semblable. » Malgré soixante hivers escortés de seize ans, Je fais au monde encore entendre mes accents. Du fond de mes déserts, aux malheureux propice, Pour Sirven opprimé je demande justice : Je l'obtiendrai sans doute, et cette même main Qui ranima la veuve et vengea l'orphelin Soutiendra jusqu'au bout la famille éplorée Qu'un vil juge a proscrite, et non déshonorée.
En même temps il proteste avec indignation contre l'atroc