‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 49 sur 153 · Lettre à Tronc'ïin de Lyon, 20 mars · texte numérisé non relu

Lettre à Tronc'ïin de Lyon, 20 mars

supplice intligé au chevalier de la Barre {Relation de la mort dv chevalier de la Barre, 1766 ; Cri du sang innocent, 1775) ; il plaide la cause de ses voisins, les serfs du mont Jura, contre les cha noines de l'abbaye de Saint-Claude (1770-1772), et celle du mal heureux Lally-Tollendal [Fragments sur l'Inde, 1773), de Montbailly, roué et brûlé vif avec sa femme à Saint-Omei- pour un prétendu parricide. Il applaudit de tout cœur à l'arrivée de Turgot aux affaires, et, quand Turgot tombe du pouvoir, il es* « atterré et désespéré » de la funeste nouvelle. « La France aurait été trop heureuse H » L'un de ses derniers billets (26 mai 1778) exprime la joie que lui cause la réhabilitation de Lally : u Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle; il embrasse bien lendrement M. de Lally; il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content. » Ce ne serait là qu'un rôle admirablement soutenu jusqu'au bout"? En ce cas, quel admirable comédien !

C'est de Paris qu'il écrivait ce dernier billet. Après vingtquatre ans d'exil en Suisse, ou sur les frontières de la Suisse, il s'était décidé à rentrer dans la ville où il était né et qui n'avait cessé de retentir de son nom, plus peut-être quand il en fut absent qu'à l'époque où, présent, il s'imposait à elle. Le prétexte du voyage fut la représentation d'Irène, une dernière tragédie qui était née plus vieille que son auteur. U arriva en février 1778 à l'hôtel de M. de Villette, sur le quai dit aujourd'hui quai Voltaire, et il fut éprouvé presque aussitôt par ua crachement de sang considérable. La première représentation d'Irène fut donnée le 22 février; il assista à la sixième le 30 mars (la tragédie, retirée par lui, n'en eut que sept). Voici comment d'Alembert, dans une lettre à Frédéric II (1" juillet 1778), raconte l'accueil que le public lui fit :

M. de Voltaire se trouva beaucoup mieux au bout de quelques jours, e* assez bien pour venir dans la même journée à l'Acadnmie et à la Comédie Au moment où il arriva à l'Académie, il trouva plus de deux mille person nés dans la cour du Louvre, qui criaient en battant des mains : fur U. d Voltaire! L'Académie alla en corps au-devant de lui jusqu'à Tentrée de la cour, lui donna la place d'honneur, le pria de présider à l'assemblée, le nomma directeur par acclamation, enfin n'oublia rien de tout ce qui pouvait mar quorà cet illustre confrère sonaltachemeni et sa vénération. 11 nous enchanta lOus par sa politesse, par les grâces de son esprit, par tout ce qu'il nous di' l'obligeant et d'honnête. Il alla delà à la Comédie, suivi d'une multitude innombrable. L'accueil qu'il reçut au moment où il parut dans la salle, el

i. Lettre à M. de Vaines, 15 mai 1776.

pendant toute la représentatioiv (on jouait sa tragédie i' Irène), est une chose sans exemple. Il faut, Sire, l'avoir vu pour le croire, l'enthousiasme et l'ivresse étaient au dernier degré; les comédiens vinrent dans la loge où il était lui mettre une couronne de lauriers sur la tête, aux acclamations de la salle qui criait : bravo .'en battant des pieds et des mains. Entre les deux pièces, ils placèrent sur le théâtre le buste de M. de Voltaire, qu'ils avaient couronné de même, et ce fut alors que les transports redoublèrent.

Ce fut vraiment une « apothéose », et c'est d'Alembert qui, le premier, a employé ce mot, le seul juste. Plus actif que jamais, il avait repris jusqu'à ses fonctions d'académicien, et prétendait même faire travailler ses confrères. C'était dépasseï la mesure. Franklin lui amena son petit-fîls et voulut qu'il lui donnât sa bénédiction : Voltaire étendit sa main au-dessus de la tête de l'adolescent en prononçant ces mots anglais, qui sont toute une philosophie, God and Liberty, Dieu et la Liberté'. Il alla voir M°"= du Defîand, 'son ancienne amie (avec intermittences), et l'élonna par sa jeunesse.

Il vient d'acheter une maison dans le quartier de Richelieu; il compte y passer huit mois de l'année, et quatre autres à Ferney; il est aussi animé qu'il ait jamais été. Les honneurs qu'il a reçus ici sont ineffables ; il n'y en a d'aucun genre qui lui ait manqué. 11 est suivi dans les rues par le peuple, qui l'appelle V homme aux Calas. Il n'y a que la cour qui se refuse à l'enthousiasme; il a quatre-vingt-quatre ans, et en vérité je le crois presque immortel ; il jouit de tous SCS sens, aucun même n'a faibli : c'est un être bien singulier, en vérité fort supérieur^.

Son médecin Tronchin, qu'il avait retrouvé à Paris, le pressa en vain de reprendre le chemin de Ferney. 11 mourut d'une pléthore de gloire, le 30 mai, à onze heures du soir, « ayant encore proféré quelques mots, dit d'Alembert, mais avec peine, et ayant marqué dans toute sa maladie, autant que son état le lui permettait, beaucoup de tranquillité à' kme, quoiqu'il parût regretter la vie ». L'impression que causa cette mort fut profonde et durable. Collé dit, si nous en croyons M""® Necker : « Nous rentrons en république . » La grande Catherine, apprenant que la sépulture ecclésiastique avait été refusée à l'illustre morl, et que son neveu, l'abbé Mignot, avait dû le faire ense- \ velir clandestinement à l'abbaye de Scellières, écrivit à Grîmm ' (21 juin 1778) :

Hélas ! je n'ai que faire de vous détailler les regrets que j'ai sentis à la lecture de votre numéro 19. Jusque-là j'espérais que la nouvelle de la mort de

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