‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 50 sur 153 · LeUre à Walpole, 12 avril · texte numérisé non relu

LeUre à Walpole, 12 avril

28 COUnS DE LITTERATURE

Voltaire était fausse, mais vous m'en avez donné la certitude, et tout de suite je me suis senti un mouvement de découragement universel et d'un très grand mépris pour toutes les choses de ce monde. Le mois de mai m'a été très fatal : j'ai perdu deux hommes que je n'ai jamais vus , qui m'aimaient et que j'honorais, — Voltaire et Chatam ; — longtemps, longtemps et peut-être jamais, surtout le premier, ne seront-ils remplacés par des égaux, et jamais par des supérieurs, et pour moi ils sont irréparablement perdus; je voudrais crier. Mais est-il possible qu'on honore et dé?honore, qu'on raisonne et déraisonne aussi supérieurement quelque part que là où vous êtes? On a honoré publiquement, il y a peu de semaines, un homme qti'aujnurd'hui on n'ose y enterrer, et quel homme! Le premier de la nation et dont ils ont à se glorifier bien et dûment. Pourquoi ne vous êles-vous point emparé, vous, de son corps, et cela en mon nom? Vous auriez di'i me l'envoyer, et, morgue! vous arez manqué de tête pour la première fois dans votre vie en ce moment; je vous promets bien qu'il auiait eu la tombe la pins précieuse possible; m^iis si je n'ai point son reps, au moins ne nanquera-l-il pas de monument chez moi. Quand je viemhai en ville cet automne, je rassemblerai les lettres que ce grand homme m'a écrites, et je vous les enverrai. J'en ai un giand nombre; mais, s'il est possible, faites l'achat de sa bibliothèque et de tout ce qui reste de ses papiers, inclusivement mes lettres. Pour moi, volontiers je payerai largement ses héritiers, qui, je pense, ne connaissent le prix de tout cela.

Coup d'œil rapide sur les cenvres de Voltaire littérateur.

La Correspondance de Voltaire, par où il est si grand; l'histoire, par où il est grand encore; le théâtre, où sa grandeur est discutée, mais non pas anéantie après un siècle de critiques , seront étudiés à part. Nous avons mêlé à la biographie de Voltaire beaucoup de ces poésies légères qui sont restées pour nous plus fraîches que la Uenriade. « Voltaire n'aurait fait que ses « petits vers », qu'il aurait dans la littérature française une place de premier rang à faire envie aux écrivains les plus illustres... C'est la plus vive image de l'esprit français quand il avait la grâce, la rapidité, la limpidité et le bon sens délicat*... » L'esprit de Voltaire y prend toutes les formes et tous les tons; d'abord, comme il est naturel, le ton de la satire, d'une satire parfois trop peu discrète (dans le Russe à Paris, Rousseau est représenté « marchant sur ses mains et mangeant sa laitue »), tantôt simplement vigoureuse et spirituellement implacable :

1. Faguet, Voltaire (Classiques populaires), II, 11. — Doudan, Lettres, t. II, 18 die. 1871.

Tu n'as point d'aile, et tu veux voler? Rampe.

(Le Pauvre Diable.)

Combien de rois, grands dieux ! jadis si révérés, Dans l'éternel oubli sont en foule enterrés! La terre a vu passer leur empire et leur trône. On ne sait en quel lieu florissait Babylone. Le tombeau d'Alexandre, aujourd'hui renversé, Avec sa ville allière a péri dispersé.

César n'a point d'asile où son ombre repose. Et l'ami Pompignan pense être quelque chose!

[La Vanité.)

« Et vous dites que Voltaire n'était pas poète! » s'écriait Lamartine jeune, devant qui on lisait ces vers à Sainl-Point. Il l'est assurément à sa manière, qui n'est pas unitornie. Il a écrit autre chose que des madrigaux exquis ou de cruelles épigrammes. Sur ses Épîtres seules on pourrait écrire un chapitre. Aucune ne vaut, pour le cœur, l'épître de Boileau à Racine. Précisément il a composé une Êpitre à Boileau, qui n'est fort aimable ni pour le satirique ni même pour son siècle :

Boileau, correct auteur de quelques bons écrits,

Zoile de Quinanlt, et flatteur de Louis,

Mais oracle du goût dans cet ait difficile

Où s'égayait Horace, où liavaillait Virgile,

Dans la cour du Palais je naquis Ion voisin :

De ton siècle brillant mes yeux virent la fin :

Siècle de (jrands talents bien plus que de lumière.

Dont Corneille, en bronchant, sut ouvrir la carrière.

Mais il a, dans l'épître, plus de souplesse et plus de variété que son devancier, et, quand il écrit au c voluptueux Hoiace » après avoir écrit au u rigoureux Boileau », il res-aisit, au moins en un passage fameux, « la mollesse. et la iiiàce >> du délicat épicurien de Tibur. Il n'est certes pas un mélancolique, et pourtant une douce mélancolie pénètre cet adieu à la jeunesse qui s'en va :

Si vous voulez que jaime encore, Rendez-moi l'âge des amours; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire.

JO COURS DE LITTÉRATURE

De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage.

Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse

Ses folâtres emportements;

Nous ne vivons que deux moments :

Qu'il en soit un pour la sagesse.

Quoi ! pour toujours vous me fuyez, Tendresse, illusion, folie.

Dons du ciel, qui me consoliez Des amertumes de la vie !

Que le matin touche à la nuit!

Je n'eus qu'une heure; elle est finie.

Nous passons ; la race qui suit Déjà par une autre est suivie.

On meurt deux fois, je^le vois bien; Cesser d'aimer et d'être aimable.

C'est une mort insupportable; Cesser de vivre, ce n'est rien.

Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans; Et mon àme aux désirs ouverte Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre, L'Amitié vint à mon secours :

Elle est plus égale, aussi tendre.

Et moins vive que les amours.

Touché de sa beauté nouvelle

Et de sa lumière éclairé.

Je la suivis, mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu'elle'.

C'est la tristesse de la maturité qui n'est pas encore la vieil lesse, mais le sera bientôt; celle de la vieillesse véritable sera plus sereine, et nous ne pouvons résister au plaisir de donner encore ces stances adressées par Voltaire, dans ses dernier: s aimées, à une Genevoise de ses voisines :

Quelquefois un peu de verdure

Rit sous les glaçons de nos champs :

Elle console la nature,

Mais elle sèche en peu de temps.

Page 1