‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 51 sur 153 · Lettre à Cideville, U juillet · texte numérisé non relu

Lettre à Cideville, U juillet

Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours ; Mais sa voix n'a plus rien de tendre, Il ne chante plus ses amours.

Ainsi je touche encor ma lyre, Qui n'obéit plus à mes doigts; Ainsi j'essaye encor ma voix ■> Au moment même qu'elle expire.

D'une manière générale, pourtant, il est juste de dire que l'esprit de Voltaire est plus naturellement critique qu'il n'est poétique. De là ces milliers d écrits de polémique, qu'il ne faut pas même essayer de dénombrer, car Voltaire lui-même n'en connaissait pas le nombre; ni de caractériser, car il leur a donné tous les caractères. Malgré la très réelle valeur littéraire de quelques-uns de ces pamphlets, ce ne sont pas là, à proprement parler, des œuvres d'art. C'est de cela pourtant qu'est faite la vie quotidienne de Voltaire; c'est ce stimulant qui renouvelle sans cesse son énergie et sa gaieté vaillante. « Pour moi, chétif, je fais la guerre jusqu'au dernier moment : jansénistes, molinistes, Frérons, Pompignans, à droite, à gauche, et des prédicants, et J.-J. Rousseau. Je reçois cent estocades, j'en rends deux cents, et je ris. » Cet impétueux guerroyeur est un juge délicat des choses de l'esprit, et l'on composerait toute une bibliothèque de ses jugements sur la littérature et sur les auteurs. Mais dans la critique littéraire même il apporte sa verve passionnée, et les pages les plus contestables par le fond vivent par l'accent et le mouvement. C'est ainsi que les Commentaires sur Corneille nous amusent tour à tour et nous impatientent par un luxe de notes grammaticales indignées : barba- •risme! solécisme..., qui prouvent une seule chose, c'est qu'au temps de Voltaire on n'écrit plus comme écrivait Corneille'. Ses confrères mêmes de l'Académie le trouvent quelquefois sévère jusqu'à l'injustice; mais lui persévère, candidement persuadé (car il a une candeur qui lui est propre) qu'il élève un

1. u Je n'ai jamais lu les lettres de Voltaire sur Corneille, ni voulu les lire malgré qu'elles me crevassent les yeux sur toutes les cheminées de Paris, lorsqu'elles parurent; mais il m'a fallu ouvrir le livre deux ou trois fois, au moins par distraction; et toutes les fois, je l'ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des notes grammaticales qui m'apprenaient qu'un mol ou une phrase de Corneille n'étaient pas en bon français : ceci m'a paru aussi absurde que si l'on m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique Italiens, n'écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace ef Aristote. Quelle impertinence! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue vivante, et toutes sont également bonnes. » (Galiani, Lettre à M°" d'Epinay, 23 avril 1774.)

monument à Corneille, à la nation française, à la langue fran çaise, sur laquelle il ne faut laisser aucun doute aux étrangers. Ce monument, il l'a commencé avec une véritable furie d'enthousiasme.

J'ai relu le Cid : Pierre, je vous adore... Je l'admire plus que jamais en voyant d'où il est parti. C'est un créateur. Il n'y a de gloire que pour ces gens-là : nous ne sommes que de petits écoliers... Pierre est un grand homme et le sera toujours, et nous sommes des polissons'.

Puis, la lune de miel des chefs-d'œuvre s'assombrit, à mesure qu'il pénètre dans les tragédies imparfaitement belles, puia médiocres, puis mauvaises; il s'ennuie, et fait payer son ennui à Corneille.

Je traite Corneille tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de car rosse... Je donne quelquefois des coups de pied dans le ventre à Corneille, l'encensoir à la main... Je serai poli, c'est, je crois, tout ce qu'on peut exiger... Qu'importe que Pierre soit venu avant ou après? cela n'entre pour rien dans mes plaisirs ou dans mes dégoûts : c'est l'ouvrage que je juge, et non l'homme. Je veux que Pierre ait cent fois plus de génie que Jean; Pierre n'en est que plus condamnable d'avoir fait un si détestable usage de son génie dans la force de son âge... Racine m'enchante, et Corneille m'ennuie*.

Le goût de Voltaire n'est pas assez compréhensif pour lui permettre d'aimer à la fois, sinon également, Corneille et Racine. Nous aurons occasion d'en marquer ailleurs les limites*. Comme le génie français pour lui n'est guère qu'ordre et clarté, comme il est lui-même tout raison, il sera un commentateur plus injuste encore de Pascal que de Corneille. A Bossuet même, à Molière, à la Fontaine, il reprochera leurs familiarités ou leurs incorrections. Pourtant il ne faudrait pas le prendre pour un grammairien à l'esprit étroit : il a senti le charme de la poésie, celui qui écrit dans le Dictionnaire pldlosopkique : « La poésie est la musique de l'âme, et surtout des âmes grandes et sensibles. » Il ne manquait pas d'étendue ni même d'une certaine profondeur dans l'intelligence, celui qui, dans le même recueil, abordant à son tour la question des Anciens et des Modernes, ou définissant le génie de la nation française, repre-

1. Lettres à Damilaville, 24 mai 1761 ; à d'Argental, 26 juin et 8 juillet ; à M«« du Deffand, 22 juillet 1761.

2. Lettres à d'Argental, 31 août 1761; à d'Olivet; à d'Argental, 2 déc. 1761. 24 mars 1768; à M°" du DelTand, 1" juillet 1764.

3. Dans l'étuile sur la Correspondance noas définirons plus complètement le goût de Voltaire critique.

nait, en les approfondissant, les vues d'un Fénelon ou d'un Montesquieu,

La nature n'est point bizarre; mais il se pourrait qu'elle eût donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propres que la Westphalie et que le Limousin à former certains génies. Il se pourrait bien encore que le gouvernement d'Athènes, en secondant le climat, eût mis dans la tête de Démosthène quelque chose que l'air de Clamart et de la Grenouillère, et le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tête d'Orner Talon et de Jérôme Bignon...

En effet, chaque peuple a son caractère comme chaque homme : et ce caractère général est formé de toutes les ressemblances que la nature et l'habitude ont mises entre des habitants d'un même pays, au milieu des variétés qui les distinguent. Ainsi le caractère, le génie, l'esprit français, résultent de ne que les différentes provinces de ce royaume ont entre elles de semblable. Les peuples de la Guyenne et ceux de la Normandie diffèrent beaucoup; cependant on reconnaît en eux le génie français, qui forme une nation de ces différentes provinces, et qui les distingue des Italiens et des Allemands. Le climat et le sol impriment évidemment aux hommes, comme aux animaux et aux plantes, des marques qui ne changent point.

« Sachons, a dit M. Faguet, que le goût de Voltaire, étroit à nos yeux, est beaucoup plus compréhensif que celui de ses contemporains. Cela tient à sa curiosité toujours en éveil. A tout prendre, Boileau, qui a eu tous les bonheurs, a eu comme critique littéraire un très brillant, très judicieux, très fin, très ardent et très éloquent successeur. » Et puis, bien des erreurs ou des étroilesses de jugement lui seront pardonnées parce qu'il a beaucoup aimé les lettres et qu'il en a eu toujours l'idée la plus élevée. Voyez de quelle façon il explique que l'éloquence au barreau français ait repris quelque éclat : « Plusieui's avocats français sont devenus dignes d'être des sénateurs romains. Pourquoi sont-ils devenus désintéressés et patriotes en devenant éloquents? C'est qu'en efifet les beaux-arts élèvent l'àme; la culture de l'esprit en tout genre ennoblit le cœur*. »

Mais quelle action morale bienfaisante peut exercer la lecture des Contes de Voltaire? Vifs et spirituels, mais sèchement U'oniques, ne Iftissent-ils pas un arrière-goût amer, une impression de décourageant pessimisme? Cela est vrai surtout de Candide, où il y a, d'ailleurs, littérairement, tant à admirer, depuis la brillante fantaisie du carnaval de Venise jusqu'à la description de la tempête, où Delacroix ne dédaignait pas d'éludier la touche simple et forte d'un artiste. Contrairement à :e que pensent plusieurs critiques, nous estimons que ce qu'il

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