C. de Litt. — VoLTAïKK
y a de vraiment décourageant dans Candide, ce n'est pas le conte pris en lui-même, c'en est la conclusion : « Il faut cultiver son jardin. » Cette conclusion n'est pas du tout un appel à l'action qui console, un Labore mus salutaire; c'est une invitation à la résignation égoïste. Plus tard Voltaire écrit : u J'en reviens toujours à Candide : il faut finir par cultiver son jardin; tout le reste, excepté l'amitié, est bien peu de chose ; et encore cultiver son jardin n'est pas grand'chose'. » Mais nous répliquons avec Bersot : « Ne croyez pas sa parole, et croyez sa vie. Quoi qu'il en dise, la destinée de l'homme n'est -pas de culliver son jardin ; il ne l'a jamais cru. » Trois ans après Candide, il se passionnait pour les Calas, puis pour les Sirven. Il frémit encore de leur infortune dans VHoinme aux quarante écus (1768, X), un conte aussi, et qui ne ressemble pas de tout point à Candide. L'amertume dont Candide est pénétré ne vient pas de son indifférence aux misères humaines, mais tout au contraire de ce qu'il lui est impossiljle d'y rester indifférent. Le 8 février 1768, il écrit à M"^ du Deffand, qui, on le sait, était aveugle :
Je suis occupé de -votre état. Je suis en colère contre la nature qui m'a trop Bien traité en me laissant voir le soleil, et en me permettant de lire, tant bien que mal, jusqu'à la fin, mais qui vous a ravi ce qu'elle vous devait. Cela seul me fait détester les romans qui supposent que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. Si cela était, on ne perdrait pas la meilleure partie de ooi-môme longtemps avant de perdre tout le reste. Le nombre des souffrants ,st infini; la nature se moque des individus. Pourvu que la grande macliine je l'univers aille son train, les cirons qui l'habitent ne lui importent guère.
Cette cruelle impassibilité de la nature, qui a depuis inspiré de beaux vers à nos poêles, il l'indique, sans penser à s'en plaindre ; et c'est justement cela qui nous blesse dans Candide : nous consentons qu'on nous étale nos misères, mais à condition qu'on les panse : il met, lui, les plaies à nu, et passe en ricanant. Quand donc on lit Candide isolément, on est émerveillé de tant d'esprit et glacé de tant de scepticisme, au moins apparent. Quand on le replace dans l'œuvre enliére, on comprend mieux que, dans cette œuvre brillante, mais incomplète, Vollaire n'a laissé voir que la moitié de sa pensée. Ce sont les excès de l'optimisme qu'il a toujours combattus. Dans le premier des Discours en vers sur l'homme, écrits à Cirey, il ne dit point que tout soit mal, mais que « tout est égal enfin ».
Le malheur est partout, mais le bonheur aussi. 1. Lettre y «lArgenlal, 1763.
Plus tard, dans son poème sur le Désastre de Lisbonne, il pose, avec netteté et non sans force, la question de l'existence du mal sur la terre.
Dieu tient en main la chaîne, et n'est point enchaîné ; Par son choix bienfaisant tout est déterminé : Il est libre, il est juste, il n'est point implacable Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable?...
Éléments, animaux, humains, tout est en guerre, Il le faut avouer, le mal est sur la terre : Son principe secret ne nous est point connu. De l'auteur de tout bien le mal est-il venu?...
La nature est muette, on l'interroge en vain. On a besoin d'un Dieu qui parle au genre humain. Il n'appartient qu'à lui d'expliquer son ouvrage, De consoler le faible et d'éclairer le sage.
Il semble prendre plaisir à démontrer combien sont vaines les explications de ceux qui, « d'une voix lamentable », crient : « Tout est bien. » Mais il ne se contente pas de réfuter, et, à défaut d'une preuve, il apporte une espérance.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.
Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance.
Je ne m'élève point contre la Providence...
Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.
Et c'est sur le mol d'espérance que s'achève le poème. « Par dessus loutes les fables que nous ont laissées les Grecs, il aimait la fable de Pandore. A cette doctrine consolante répondait une maxime de pratique hardie et salutaire : que tout soit Dien ou mal, tâchons que tout soit mieux'. » II y a presque de l'onction en certains passages du charmant conte de Zadig.
Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes; il avait fait ses néritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur sœur, et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d'une partie de «on héritage la dot de sa sœur; chacun disait : « C'est l'aîné qui aime mieux *on père, le cadet aime mieux sa sœur; c'est à l'ainé qu'appartiennent les trente mille pièces. » Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné : « Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière maladie, il .evient à Babylone. — Dieu soit loué! répondit le jeune homme; mais voilà on tombeau qui m'a coûté bien cher. » Zadig dit ensuite la même chose au iadet. « Dieu soit loué, répondit-il, je vais rendre à mon père tout ce que j'ai,