‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 54 sur 153 · De la littérature, l" parti*, ch. XTII · texte numérisé non relu

De la littérature, l" parti*, ch. XTII

Les idées g;énérales de Voltaire philosophe*

Dira-t-on que nous attendrissons par trop Voltaire? Ouvrons le Dictionnaire philosophique et lisons l'article Religion :

Je méditais celle nuit; j'étais absorbé dans la contemplation de la nature ; j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer. J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts. Je me disais : « Il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle; il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur; il faut être fou pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'adoration dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est le même pouvoir suprême qui règne également dans cette étendue? Un être pensant qui habite dans une étoile de la voie lactée ne lui doit-il pas le même hommage que l'être pensant sur ce petit globe où nous sommes? La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous ; la morale doit être uniforme. Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un dans la voie laclée voit un indigent estropié, s'il peut le soulager c{ s'il ne le fait pas, il est coupable envers îous les globes. Le cœur a partout Il's mêmes devoirs : sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône ; et au fond de l'abîme, s'il est un abîme.

Le philosophe contemplateur s'endort. Un ange le transporte (un ange et Voltaire!) dans un vaste désert, semé d'ossements que les fureurs religieuses ont amassés; mais, près de là, sous des allées d'arbres toujours verts, sont les grands hommes qui ont été les bienfaiteurs de l'humanité, et parmi eux un homme d'une figure douce et simple, mais aux pieds enflés et sanglants, au corps tout déchiré de coups de lances et de coups de fouet. Certes, l'entretien qui s'engage alors entre Jésus et Voltaire n'est pas rapporté, on le sent trop, par un Pascal, ni même par un Renan. Mais, s'il n'est pas d'un mystique, il n'est pas d'un pur sceptique non plus.

Je le conjurai de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion. « Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Aimez Dieu et votre prochain comme vousmême.

— Quoi! en aimant Dieu, on pourrait manger gras le vendredi?

— J'ai toujours mangé ce qu'on m'a donné; car j'étais trop pauvre pour donner à dîner à persunne.

— En aimant Dieu, en étant juste, ne pourrait-on jias être assez prudent pour ne point conlier toutes les aventures de sa vie à un Inconnu?

— C'est ainsi que j'en ai toujours usé.

-^ Ne pourrais-je, en faisant du bien, me dispenser d'aller en pèlerinage à Saint- Jacques-de-Compostelle ?

— Je n'ai jamais été dans ce pays-là.

— .Faudrait-il prendre parti pour l'Église grecque ou pour la latine?

— Je ne fis aucune différence entre le juif et le samaritain quand je fus au monde.

— Eh bien! s'il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître. » Alors il me fil un signe de léle qui me rempiUde consolation. La vision disparut,

et la bonne conscience me resta.

S'il n'est pas un pur sceptique, c'est-à-dire un négateur dogmatique, à quoi croit-il donc? D'abord et avant tout il croit qu'il y a des choses, et les plus importantes justement, dont l'homme ne pourra jamais se rendre compte. Il ira même jus» qu'à dire « qu'on ne peut rendre raison de rien* ». Dans le Dialogue de Pégase et du Vieillard, écrit dans son extrême vieillesse, il s'écrie :

Apprends que tout système offense ma raison.

Plus de vers, et surtout plus de philosophie.

A recheicher le vrai j'ai consumé ma vie;

Hélas ! voit-on plus clair au bord de son tomlieau?

J'ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau :

A quoi peut nous servir ce don de la pensée,

Cette lumière faible, incertaine, éclipsée?

Les bornes de l'esprit humain, l'homme, avec orgueil, les cherche : elle sont au bout de son nez^. « Il n'y a pas, d'apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Ce serait assurément un grand bonheur si on pouvait, en métaphysique, établir des principes clairs, indubitables, et en grand nombre, d'où découleraient une infinité de conséquences, comme en mathématiques; mais Dieu n'a pas voulu que la chose fût ainsi. Il s'est réservé le patrimoine de la métaphysique; le règne des idées pures et des essences des choses est le sien^... »

Savoir ignorer, c'est pour lui, comme autrefois, d'ailleurs pour Socrale, le principe de la sagesse. Mais la différence est profonde entre ignorer et nier. Par exemple, il déclare à plusieurs reprises ignorer ce qu'est la nature de l'àme; mais il ne nie pas l'immortalité de l'être qui pense. « Toutes les nations

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