‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 56 sur 153 · Poème sur la Loi naturelle · texte numérisé non relu

Poème sur la Loi naturelle

4. Dictionnaire philosophique, art. Dn jdste ht dk l'injuste.

sensualistes. Que sa morale proprement dite manque d'élévation, on l'accorde. Elle n'a rien pourtant de la morale d'un Helvétius ou d'un d'Holbach. U la fonde sur la certitude du libre arbitre :

La liberté, dans l'homme, est la santé de l'âme... Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner.

Quel bonheur lui est donc permis? Consultez là-dessus le quatrième Discours sur l'homme, intitulé De la modération en tout, et le cinquième, Sur la nature du plaisir :

Usez, n'abusez point, le sage ainsi l'ordonne; Je fuis également Épictète et Pétrone; L'abstinence ou l'excès ne fit jamais d'heureux.

Un épicurisme délicat, un Dieu indulgent qui conduit les hommes par le plaisir, serait-ce à cela que se réduit toute la morale de Voltaire? Non; le septième Discours sur l'homme, sur la Vraie Vertu, nous enseigne qu'il ne suffit pas d'être modéi-é, qu'il ne suffit même pas — quoique Voltaire l'ait écrit — d'êlrc juste :

c'est n'être bon à rien de n'être bon qu'à soi...

C'est peu d'être équitable : il faut rendre service.

Et ce dernier Discours se termine par l'éloge d'un mot nouveau créé par l'abbé de Saint-Pierre :

Ce mot est bienfaisance ; il me plaît, il rassemble, Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble.

« Soyez bons, » c'est à ce précepte qu'aboutit toute^ une homélie du vénérable Freind dans l'Histoire de Jenni. Être bon, c'est aimer les hommes, ou plutôt l'homme; c'est plaindre sa faiblesse, fortifier sa raison, respecter la liberté de ses sentiments, même et surtout quand ils ne sont pas d'accord avec les vôtres. Justice, humanité, tolérance, voilà toute la morale de Voltaire; c'est celle qui pénètre, dans le Traité de la tolérance, cette admirable prière à Dieu :

Ce n'est plus aux hommes que je m'adresse; c'est k toi, Dieu de fous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets "«wit immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs)

attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. To ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à porter le fardeau d'une vie pénible et passagère; queles petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos côndilions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution... Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.

Après cela, il importe peu qu'on accuse Voltaire de n'avoir pas été un démocrate, ce qu'il ne pouvait pas être, quoiqu'il ait écrit à l'article Démocratie du Dictionnaire philosophique :

Il n'y a d'ordinaire nulle comparaison à faire entre les crimefe des grand.» qui sont toujours ambitieux, et les crimes du peuple qui ne veut jamais et qui ne peut vouloir que la liberté et l'égalité. Ces deux sentiments liberté et àgalilé ne conduisent point droit à la calomnie, à la rapine, à l'assassinat, à l'empoisonnement, à la dévastation des terres de ses voisins, etc.; mais la grandeur ambitieuse et la rage du pouvoir précipitent dans tous ces crimes en tous temps et en tous lieux...

Le gouvernement populaire est par lui-même moins inique, moins abomi nable que le pouvoir tyrannique...

Les Espagnols trouvèrent en Amérique la république de Tlascala très bien établie. Tout ce qui n'a pas été subjugué dans cette partie du monde esf encore république. Il n'y avait dans tout ce continent que deux royaumes lorsqu'il fut découvert; et cela pourrait bien prouver que le gouvernement républicain est le plus naturel. Il faut s'être bien raffiné, et avoir passé par bien des épreuves, pour se soumettre au gouvernement d'un seul...

On demande tous les jours si un gouvernement républicain est préférable à celui d'un roi ? La dispute finit toujours par convenir qu'il est fort difficile de gouverner les hommes.

Est-ce que ce n'est pas à cette conclusion que beaucoup, lassés des disputes à priori, se rangent avec résignation? Mais Voltaire méprisait le peuple? Oui, le peuple considéré comme juge suprême des choses politiques et philosophiques, et notre histoire contemporaine ne prouve peut-être pas absolument qu'il ait eu tort; mais la meilleure manière d'aimer le peuple est-elle de le reconnaître par avance infaillible ? Voltaire a souvent l'air (car ce n'est qu'une apparence) de se résigner à l'c.xistenco des aljus^ Pourquoi vouloir changer ce qui ne changera

i. Voyeï la lettre à M. de Bastide, 1766,

jamais? Le monde ira toujours comme il va. M;.i3 pourquoi, dès lors, tant de pages émues ou mordantes contre les impôts tels qu'ils sont perçus, contre les douanes, contre les frais de justice, contre les derniers restes de la servitude du moyen âge, ^ontre la torture? Le peuple n'est-il donc en rien intéressé dans tout cela?

Ce n'est pas le lieu d'étudier à fond ce que quelques-uns appellent ambitieusement la philosophie, la politique de Voltaire. Nous ne lui demandons, d'ailleurs, pour notre part, ni politique, puisqu'il n'était pas un homme politique, ni philosophie même, car, en vérité, il y a plusieurs façons d'être philosophe, et peut-être a-t-il pris la bonne, qui est de ne pas . ^ dogmatiser à outrance. Il n'a pas lié ses idées les unes aux U autres dans un système logiquement construit. Mais il haïs- ^ sait les systèmes, et il avait ses raisons pour les haïr; et, pour ne parler que de deux idées dont il a beaucoup parlé luimême, on ne voit pas que nos philosophes aient trouvé plus que lui le moyen de concilier deux idées claires, la liberté de l'homme et la prescience de Dieu. Dans cette mêlée des idées qui est le xviii^ siècle, on pouvait être philosophe en étant polémiste, en niant résolument certaines choses, en affirmant résolument certaines autres, sans se croire obligé de léguer à la postérité un système d'autant plus fragile qu'il est plus immuable. Cette philosophie toute relative et active de Voltaire, servie par un esprit de prosélytisme irrésistible, c'est justement ce qui a fait sa force et dans le présent où il vivait et pour l'avenir où vit son influence. C'est comme une force de la nature, et les forces de la nature, lorsqu'elles sont déchahiées, emportent souvent pêle-mêle ce qui devrait subsister comme ce qui devait tomber. Un juge excellent, et dont la modération n'est pas suspecte, Doudan, a dit de ce « démon » du xvni* siècle : « Il était chargé d'une fière besogne, qui était de remettre le sens commun sur ses pieds. 11 Ta fait. Ce n'est pas que ce sens commun, quand il va tout seul, ne soit un petit grossier; j'en conviens, mais pourtant c'est le sens commun, et il est de très grande famille, et on ne fait pas grand'chose sans ce puissant charpentier. »

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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JUGEMENTS

M. du Bucq prétend que l'esprit de Voltaire n'était que superficiel. Je suis bien éloignée de le penser. Si son caractère avait été aussi bon que ses lumières étaient profondes, justes et étendues, il me semble qu'il aurait été un grand philosophe. Je ne sais pas si vous êtes de mon sentiment, mais je trouve qu'où il a le moins réussi, c'est à son théâtre, où il n'a jamais donné à ses personnages d'autres idées que les siennes et d'autre caractère que le sien. Mais dans ses ouvrages de philosophie et d'agrément je trouve que personne n'a plus que lui de justesse, de clarté et d'énergie.

M"" DU Deffand à M"'^ de Choiseul, 17 sept. 1779.

Je suis assez de l'avis du M. du Bucq sur Voltaire, qu'il accuse d'être un peu superficiel. Voulez-vous opposer le superficiel au profond, comparez Voltaire à Montesquieu, et vous verrez si Voltaire est profond. Je prends la liberté de n'être pas tout à fait de votre avis sur ses tragédies; j'en aime le style, le coloris et la chaleur; peut-être y met-il trop de philosophie; la philosophie n'est point le laligage de la passion, et c'est sans doute pour cela que vous trouvez que ses personnages manquent de vérité et d'énergie. Cependant, malgré les défauts qu'on peut reprocher à Voltaire, il sera toujours l'écrivain que je lirai et relirai avec le plus de plaisir, à cause de son goût et de son universalité. Que m'importe qu'il ne me dise rien de neuf, s'il développe ce que j'ai pensé et s'il me dit mieux que personne ce que d'autres m'ont déjà dit? Je n'ai pas besoin qu'il m'en apprenne plus que ce que tout le monde sait, et quel autre auteur pourra me diie comme lui ce que tout le monde sait?

M""» DK Choiseul à M"»» du Uelland, 21 sept. 1779.

Cet homme, dites-vous, est né jaloux de toute espèce df mérite. Sa manie, de tout temps, a été de rabaisser, de déchi rer ceux qui avaient quelque droit à notre estime. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? Est-on un sot parce que cet homme l'a dit? Non. Qu'en arrive-t-il? Le cri public s'élève en faveur du mérite rabaissé, déchiré, et il ne reste au censeur injuste que le titre d'envieux et de jaloux.

Cet homme, dites-vous, est ingrat. Son bienfaiteur est-il tombé dans la disi;ràce, il lui tourne le dos, et se hâte d'aller encenser l'idole du moment. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? En méprise-t-on moins l'idole et son encenseur? Non. Qu'en arrive-t-il? On dit peut-être de l'homme disgracié qu'il avait mal placé sa faveur, et de l'autre qu'il est un ingrat.

Cet homme, dites-vous, a fait l'apologie d'un vizir* dont les opérations écrasaient les particuliers, sans soulager l'empire. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? Le peuple en est-il plus opprimé et le vizir moins digne du mortier d'Amurat? Non. Et que dit-on du vizir? On dit en soupirant qu'il est toujours en faveur, et l'on attend. Et de son apologiste? Que c'est un lâche ou un insensé.

Mais ce jaloux est un octogénaire qui tint toute sa vie son fouet levé sur les tyrans, les fanatiques et les autres grands .malfaiteurs de ce monde.

Mais cet ingrat, constant ami de l'humanité, a quelquefois secouru le malheureux dans sa détresse et vengé l'innocence opprimée.

Mais cet insensé a introduit la philosophie de Locke et de Newton dans sa patrie, attaqué les préjugés les plus révérés sur la scène, prêché la liberté de penser, inspiré l'esprit de tolérance, soutenu le bon goût expirant, fait plusieurs actions louables et une multitude d'excellents ouvrages. Son nom est en honneur dans toutes les contrées et durera dans tous les siècles.

Hé bien, à l'âge de soixante et dix-huit ans, il vint en fantaisie à cet homme tout couvert de lauriers de se jeter dans un tas de boue; et vous croyez qu'il est bien d'aller lui sauter à deux pieds sur le ventre et de l'enfoncer dans la fange, jusqu'à

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