JOUBERT
Voltaire, c'est la France elle-même incarnée, avec toutes ses misères, ses imperfections, ses vices et ses qualités d'esprit, dans un seul homme; en sorte que notre goût, ou si l'on veut notre faiblesse pour la nature diverse, sensée, raisonnable, universelle de notre pays, se trouve satisfait et tlatté dans ce Protée moderne, et que notre admiration pour ce résumé vivant, spirituel, multiple de la France, est une espèce de patriotisme de notre esprit, qui contemple et qui aime sa patrie intellectuelle dans ce représentant presque universel de la nation littéraire. Voltaire est la médaille de son pays.
Lamartine, Entreliens, 8.
B2 COURS DE LITTÉRATURE
L'esprit de Voltaire est cet esprit qui, dans nos premiers conteurs, naît tout formé, et, parmi tant de mots et de détours destinés à la refonte, crée un français qui ne changera pas. C'est celui qui, dans Villon et Marot, se dégage des allégories du moyen âge et résiste aux premières superstitions pour l'antiquité classique. Dans Molière, dans la Fontaine, dans Lesage, c'est une moitié charmante et immortelle de la littérature. Nous avons beaucoup de cet esprit-là dans nos jugements sur nous-mêmes. Personne n'en a plus que Voltaire.
NisARD, Histoire de la littérature française, t. IV; Didot.
La prose de Voltaire, légère, vive, brillante, manque, si l'on peut parler ainsi, de corps. Elle est svelte, dégagée, mais mince, effilée, maigre; elle n'a jamais de majesté :
Légère et court vêtue, elle marche à grands pas.
Mais on ne sent pas le sol trembler sous elle, et chaque secousse rendre un bruit d'armure. Elle a la vivacité qui vient de l'esprit, rarement la chaleur qui vient de l'âme. Elle abrège, elle ne concentre pas ; elle ne fait pas sentir beaucoup plus qu'elle n'exprime ; elle ne descend jamais dans l'intérieur des choses comme celle de Montesquieu. Elle me fait l'effet d'un objet en bois qu'on veut enfoncer dans l'eau et qui remonte toujours. Elle n'a point de défauts, mais des qualités essentielles lui manquent.
Après tout, l'idéal de la prose française a été donné par Bossuet et Fénelon. Le sceptre de cette prose reste aux mains du xvii« siècle. Si la prose de Voltaire ressemble à plusieurs égards à celle de ses prédécesseurs, si l'on peut lui appliquer ce que Voltaire lui-même disait d'autre chose : « Jamais surpris et toujours enchanté, » au fond elle en diffère encore davantage. Elle a moins de substance, d'harmonie, de couleur. Nous l'avons déjà indiqué; en théorie et surtout en pratique, aucun écrivain n'a établi une limite aussi tranchée entre la prose et la poésie. Ce sont deux genres, ce sont deux hommes qui ne se rencontrent jamais. Voltaire prosateur ne se souvient plus
qu'il est poète; il n'a pas besoin de se surveiller à cet égard; nulle part il ne laisse pénétrer dans sa prose le moindre souffle de poésie. 11 n'y a dans la littérature française aucun exemple pareil. Sans doute la prose qu'on appelle poétique est un genre faux en soi ; mais il ne s'ensuit pas que le prosateur et le poète ne doivent avoir rien de commun. La poésie et la prose ne sont pas deux substances, mais deux langages propres à l'homme. L'homme doit-il, peut-il se diviser au point que jamais, dans sa prose, la moindre image ne trahisse les impressions et la langue du poète? Fénelon, Bossuet, Montaigne, Jean-Jacques Rousseau, ont souvent mêlé de la poésie à leur prose; Voltaire trouvait trop poétique la prose même de Massillon.
ViNET, Histoire de la littérature française au dixhuitième siècle; Sandoz et Fischbacher.
Créature d'air et de flamme, la plus excitable qui fut jamais, composée d'atomes plus élhérés et plus vibrants que ceux des autres hommes, il n'y en a point dont la structure mentale soit plus fine ni dont l'équilibre soit à la fois plus instable et plus juste. On peut le comparer à ces balances de précision qu'un souffle dérange, mais auprès desquelles tous les autres appareils de mesure sont inexacts et grossiers. Dans cette balance délicate, il ne faut mettre que des poids très légers, de petits échantillons; c'est à cette condition qu'elle pèse rigoureusement toutes les substances; ainsi fait Voltaire, involontairement, par besoin d'esprit et pour lui-même autant que pour ses lecteurs. Une philosophie complète, une théologie en dix tomes, une science abstraite, une bibliothèque spéciale, une grande branche de l'érudition, de l'expérience ou de l'invention humaine se réduit ainsi sous sa main à une phrase ou à un vers. De l'énorme masse rugueuse et empâtée de scories, i) a ex'rait tout l'essentiel, un grain d'or ou de cuivre, spécimen du reste, et il nous le présente sous la forme la plus maniable et la plus commode, dans une comparaison, dans une métaphore, dans une épigramme qui devient un proverbe. En ceci, nul écrivain ancien ou moderne n'approche de lui; pour simplifier et vulgariser, il n'a pas son égal au monde. Sans sortir du ton de la conversation ordinaire, et comme en se jouant, il met en petites phrases portatives les plus grandes découvertes
U COURS DE LITTÉRATURE
et les plus grandes hypothèses de l'esprit humain, les théories de Descartes, Malebranche, Leibnitz, Locke et Newton, les diverses religions de l'antiquité et des temps modernes, tous les systèmes connus de physique, de physiologie, de géologie, de morale, de droit naturel, d'économie politique, bref, en tou* ordre de connaissances, toutes les conceptions d'ensemble que l'espèce humaine au xviii^ siècle avait atteintes. Sa pente est si forte de ce côté qu'elle l'entraîne trop loin; il se rapetisse les grandes choses à force de les rendre accessibles. On ne peut mettre ainsi en menue monnaie courante la religion, la légende, l'antique poésie populaire, les créations spontanées de l'instinct, les demi-visions des âges primitifs; elles ne sont pas des sujets de conversation amusante et vive. Un mot piquant ne peut pas en être l'expression; il n'en est que la parodie. . Mais quel attrait pour des Français, pour des gens du monde, J et quel lecteur s'abstiendra d'un livre où tout le savoir humain ' est rassemblé en mots piquants?
Taine, l'Aiicien Régime, t. l"; Hachette.
Liberté de conscience, liberté d'écrire, liberté personnelle, impôt pesant sur tous, abolition du droit d'aînesse, la vénalité des charges flétrie, et aussi la torture, et la confiscation des biens, nécessité d'un code uniforme et plus doux pour des mœurs plus douces, des dépositions publiques des témoins et des arrêts motivés, toutes vérités fondées sur l'immuable raison, trop longtemps méconnues, trouvent en lui leur protecteur. Du même fonds de bon sens il défend la civilisation et les spectacles contre Rousseau, Dieu contre d'Holbach, la morale contre Locke, l'immortalité de l'âme contre la Metlrie, la liberté contre Frédéric, le désintéressement contre Helvétius, la pitié contre un optimisme inexorable, les vertus des sages antiques contre la Sorbonne, Newton contre Descartes, l'inoculation contre la routine, le bon contre le mauvais goût.
La sagesse a vaincu, et, en ce moment, nous vivons sous le régime plus équitable qu'il nous a préparé; nous avons de la peine à comprendre la grandeur de son rôle; mais il y a des temps malheureux où les vérités éternelles sont des nouveautés, et le sens commun du génie.
Pourtant, malgré cette justice si volontiers rendue à Voltaire, s'il revenait tel qu'il a été autrefois, nous ne serions pas en
VOLTAIRE 5b
tout des siens. Sa raison, sûre et excellente, est trop timide : instrument merveilleux qui ploie dès qu'il enfonce. 11 faut le garder et le retremper. Voltaire a du cœur, assurément; l'humanité, voilà le principe de cette ardente révolte contre 1 intolérance et les abus, sources de misères; personne ne lui souhaitera une autre vertu devant les cdanLes injustices dont elle a triomphé; et tant qu'il y aura de gFandes oppressions dans ce monde, on devra écouter avec recueillement cette énergique protestation de la conscience indignée contre l'arbitraire. Mais cependant l'amour du droit n'est pas le cœur humain tout entier, et surtout n'en est pas le fond. La passion de Voltaire est la raison émue, c'est toujours la raison, ce n'est que la raison; elle n'entend que les gémissements causés par l'injustice, et ne plaint que les maux qu'elle peut guérir; chaleur inaltérable et inépuisable que la lumière verse d'en haut, moins aimable toujours que la mobile chaleur de la vie, avec son foyer dans nos entrailles...
Avouons-le, nous admirons Voltaire; nous admirons ce qu'il a, à chaque page, d'esprit naturel, charmant, inépuisable, cette raison lucide, cette passion toute française de la clarté, cette foi ardente en la justice, ce grand combat de la tolérance soutenu jour et nuit durant soixante années, enfin cette vigueur de l'âme qui pousse un corps toujours mourant et le force de vivre.
Bersot, là Philosophie de Voltaire; Ladrange.
Sans jamais y viser, il a souvent atteint, par la seule et merveilleuse agilité de sa compréhension, la véritable profondeur. En proposant, d'ailleurs, pour les problèmes que nous agitons encore entre nous, des solutions trop simples, et par cela même, si l'on peut ainsi dire, éminemment contestables, il n'en a pas moins fait le tour des idées. Et puis, et enfin, voltairiens que nous sommes sans le savoir et même en voulant ne pas l'être, c'est là que nous avons nos origines.
Bru.netière, Études critiques; Hachette.
Il avait la bonté du cœur, l'amour des hommes, le sentiment de la pitié, vraiment assez forts quand ses kaines ne l'absor-
baient pas, ce qui ne laissait pas d'arriver souvent. 11 ne pouvait pas voir soutfrir sans attendrissement ou sans indignation; il voulait de tout son cœur l'humanité moins foulée, moins persécutée, moins tracassée, moins malheureuse, qu'elle le fût par sa faute ou par la faute de ceux qui la mènent. Il s'attachait à l'invincible espérance qu'elle se ferait, bien conseillée par lui et quelques autres, un sort meilleur... Nature complexe, où le bien et le mal se sont rencontrés et entremêlés, et qu'il ne faut pas juger, qui ne peut pas être jugée d'un seul mot. Il faut se défier de l'homme qui admire Voltaire sans réserve : il y a des chances pour que ce ne soit pas un homme de sens moral très délicat. 11 faut se tenir sur une certaine réserve avec l'homme qui le repousse tout entier avec horreur : il y a des chances pour que ce soit un esprit étroit.
E. Faguet, Voltaire; Lecène.