‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 6 sur 153 · Lettres 08 et · texte numérisé non relu

Lettres 08 et

contre la lettre 137, où les poètes épiques et surtout les poètes lyriques, dont l'art n'est qu'une «harmonieuse extravagance », sont sacrifiés aux poètes dramatiques, « les poètes par excellence et les maîtres des passions' ». La poésie dramatique était alors toute la poésie, ou peu s'en faut, et la poésie la mieux faite pour plaire à Montesquieu. Mais ses jugements sont trop particuliers au temps et au goût du temps. Faut-il en conclure, avec Voltaire, que les Lettres persanes sont un livre simplement « amusant «, et, avec M. P'aguet, qu'on n'y trouve guère que des observations de journaliste, des crayons rapides d'actualité? « Il n'y fallait que beaucoup d'esprit... En voulez -vous une preuve qui saute aux yeux? Elles font paraître la Bruyère profond... La Bruyère pénètre la nature humaine. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique ne lui échappe point ; l'homme lui échappe... Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible moraliste. » Sainte-Beuve et Vinet n'avaient pas jugé Montesquieu indigne d'être comparé, même, à certains égards, préféré à la Bruyère :

Dans les portraits du Fermier, du Directeur, du Casuiste, de l'Homme à boiineu fortunes, delh Femme joueuse, Montesquieu égale la Bruyère en s'en ressouvenant. Il lui ressemble par la langue, mais sans y viser. La sienne, tout en étant aussi neuve, est peut-être moins compliquée, elle est d'une netteté et d'une propriété pittoresque singulière. » (Saintb-Bedve.) — « Tous deux ont le tour vif et heurté, la manière satirique et spirituelle; chez tous deux, le style aspire à surprendre; mais la force intime appartient à Montesquieu. 1 1 a la puissance intellectuelle et l'intention morale qui donne du sérieux même à la raillerie. » (Vinet.)

Vinet ajoute cette réflexion judicieuse : « Il ne peut jamais être absolument frivole : la pensée se joint toujours chez lui à tout, au sentiment, au badinage, à la licence. » Si pourtant

1. « L'auteur des Lettres persanes, si aisées à faire, et parmi lesquelles il y en a de très jolies, d'autres très hardies, d'autres médiocres, d'autres frivoles; cet auteur, dis-je, très recoramandable d'ailleurs, n'ayaat jamais pu faire de vers, quoiqu'il eût de l'imagination et souvent du stylo, s'en dédommage en disant que « l'on u verse le mépris sur la poésie à pleines mains, et que la poésie lyrique est une u harmonieuse extravagance, etc. » Et c'est ainsi qu'on cherche souvent à rabaisséries talents auxquels on ne saurait atteindre. « Nous ne pouvons y parvenir, dit .( Montaigne, vengeons-nous-en par en médire. ■> Mais Montaigne, le devancier et le maître de Montesquieu en imagination et en philosophie, pensait sur la poésie bien ditléremment.

« Si Montesquieu avait eu autant de justice que d'esprit, il aurait senti malgré lui que plusieurs de nos belles odos et cic nos l)ons opéras valent infiniment mieux que les plaisanteries de Rica à L'sbek, imitées du Siamois de Dufresny, et que les détails de ce qui se passe dans le sérail d'Usbek à Ispahan. » (Dictionnaire piiilosophique. Art poétique.) Cf. dans le même ouvrage l'article sur la Poétique d'Aristote.

on doit reconnailre que Montesquieu est moins constamment sérieux, moins probe de pensée et d'intention que la Bruyère, il semble qu'il l'emporte par l'aisance et surtout par l'audace. Souvent les portraits, cbez la Bruyère, sont compliqués et laborieux ; chez Montesquieu, ils sont plus lestement enlevés, ce qui ne les empêche pas de contenir leur part d'humanité. Tel le portrait si court et en même temps si achevé du décisionnaire.

Je me trouvai l'autre jour clans une compagnie où je vis un homme bien content de lui. Dans un quart d'heure il décida trois questions de morale, quatre problèmes historiques et cinq points de physique. Je n'ai jamais vu un décisionnaire si universel; son esprit ne fut jamais suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des nouvelles du temps : il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus l'attraper, et je dis en moi-même : a II faut que je me mette dans mon fort ; je vais me réfugier dans mon pays. » Je lui parlai de la Perse; mais à peine lui eus-je dit quatre mots, qu'il me donna deux démentis, fondés sur l'autorité de MM. Tavernier et Chardin. <> Ah ! bon Dieu! dis-je en moi-même, quel homme est-ce là ! Il connaîtra tout à l'heure les rues d'Ispahan mieux que moi. » Mon parti fut bientôt pris : je me tus, je le laissai parler, et il décide encore'.

Ce « caractère » est de tous les temps : c'est une légère esquisse, mais qui ne laisse rien à désirer. Il est vrai qu'en plus d'un endroit Montesquieu se souvient de la Bruyère; mais, alors même qu'il l'imite, il a sa façon propre d'encadrer ses portraits dans des réflexions qui les préparent et les complètent, de façon à en composer un tout qui se tient et qui vit, le portrait animant les réflexions, et les réflexions éclairant le portrait, le prolongeant, pour ainsi dire, dans l'esprit du lecteur, tant elles sont ingénieusement suggestives.

I. — Je vois de tous côtés desgens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes: leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure : ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les grossisse à vos yeux : ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé : ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh ! que la louange est fade, lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part !

II. — Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère nous accabla pendant deux heures de lui, de son mérite et de ses talents : mais, comme il n'y a point de mouvement perpétuel dans le monde, il cessa de parler. La conversation nous revint donc, et nous la prîmes. Un homme qui paraissait assez chagrin commença par se plaindre de l'ennui réjiandu dans les conversations. « Quoi ! toujours des sots qui se peignent eux-mêmes, et qui ramènent tou

1. Lettre 72. Voir la série de portraits-car,ictères de la lettre 4S, peut-être plus individuels, plus vus que certains portraits généralisés de la Bruyère, et pourtant, eux aussi, d'un intérêt général.

h eux ! — Vous avez raison, reprit brusquement notre discoureur : il n'y a qu'à faire comme moi ; je ne me loue jamais : j'ai du bien, de la naissance ; je fais de la dépense; mes amis disent que j'ai quelque esprit, mais je ne parle jamais de tout cela : si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c'est ma modestie. »

III. — J'admirais cet impertinent; et, pendant qu'il parlait tout haut, je disais tout bas : « Heureux celui qui a assez de vanité^pour ne dire jamais de bien de lui, qui craint ceux qui l'écoutent, et ne compromet point son mérite avec l'orgueil des autres i ! »

Ici, le trait est un peu appuyé à la manière de la Bruyère. Mais Montesquieu fait effort pour tout lier et donner de l'action à tout, ce qu'exigeait d'ailleurs la forme épistolaire qu'il avait choisie. Aussi trouve-t-on chez lui beaucoup moins de maximes détachées telles que celles-ci : « L'injustice est mauvaise ménagère et ne remplit même pas ses vues... Les maladies de l'esprit ne se guérissent guère. « Mais où la Bruyère ne pouvait lui servir de modèle, c'est quand il touche aux plus graves sujets de politique, de religion et de morale. La Bruyère n'avait pas assisté à l'exlrème fin du règne de Louis XIV, c'est-à-dire au début du xviii'' siècle. Il l'avait deviné, d'ailleurs, et sa clairvoyance attristée note avec une certaine précision les prodromes de la crise, abaissement des grands, toute-puissance des financiers, transformation et corruption des mœurs, éveil de l'opinion publique. Né chrétien et sujet de Louis XIV, il est fort éloigné du libertinage d'esprit où se complaît Montesquieu. Si l'on essayait de dégager des Lettres persanes un chapitre intitulé la Religion de Montesquieu, ce chapitre serait court et vague. On trouverait d'abord quelques épigrammes plus ou moins hardies, plus ou moins décentes, contre le pape, « vieille idole qu'on encense par habitude », grand magicien qui « fait croire que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain, et que le vin qu'on boit n'est pas du vin « ; contre les casuistes, les directeurs de conscience, même les missionnaires. C'est la part du temps, et Montesquieu la fait large; il le remarque, à l'époque où il écrit, « les gens de cour, les gens de guerre, les femmes mêmes, s'élèvent contre les ecclésiastiques et leur demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. » Montesquieu est un de ces rebelles qui « ont senti le joug et l'ont secoué avant de l'avoir connu-». Quand son livre parut, Marivaux le jugea dans le Spectateur français, y

i. Lettre 50.

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