Lettres 24, 29 et
voulut bien reconnaître beaucoup d'esprit, quoique cet esprit fiH assez différent du sien, mais insinua qu'il n'y avait pas grand mérite à donner du joli et du neuf sur les clioses de la religion, et accusa l'auteur d'avoir traité légèrement de choses graves :
Tout homme qui les traite avec quelque liberté peut s'y montrer spirituel k peu de frais. Car enfin dans tout cela je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine, mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravité respectable de ces matières. Il faut là-dessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires dès qu'on les lui présente de façon peu sérieuse.
D'Alembert, dans son Éloge de Montesquieu, répond timidement à ce reproche', qui avait été renouvelé par d'autres. Mais d'Alembert n'est peut-être pas un très sûr garant de l'orthodoxie d'un écrivain, et, d'autre part, il est peu sérieux de rappeler, comme l'auteur, quel qu'il soit, des Quelques 'Réflexiom sur les « Lettresperscmes », que ce sont des mahométans qui parlent. 11 vaut mieux reconnaître que les lettres dont la religion est le sujet ou le prétexte sont aussi peu religieuses d'esprit que possible. Montesquieu est très sincère et quelquefois chaleureux, quand il s'élève contre l'intolérance en matière de religion-; mais pourquoi la combat-il, sinon parce qu'elle trouble la paix entre les hommes? Ce qui constitue proprement une religion, c'est-à-dire les dogmes d'un côté, les cérémonies du culte de l'autre, il l'écarté ou s'en passe. Pour plaire à Dieu, qui aime les hommes, il suffit de les aimer et d'observer « les règles de la société et les devoirs de l'humanité ». Cela, c'est le fond commun de toutes les religions, et toutes sont bonnes par la morale sur laquelle elles reposent. Ainsi Montesquieu, comme Barni l'a vu, ramène la religion à la morale, affranchit la morale du dogme et la fonde sur la raison. La lettre 83 expose clairement cette théorie de la morale indépendante de la religion :
Ainsi, quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer : justice, c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nou avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait nécessairement juste. Libi. que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celi. de l'équité-,
1. K S'il paraît toucher ailleurs à des questions plus délicates et qui intéressent de plus près la religion chrétienne, ses réflexions, appréciées avec justice, sont on effet très favorables à la révélation, puisqu'il se borne à montrer combien la raison humaine abandonnée à elle-même est peu éclairée sur ces objets. »
i. Cf. les lettres 29, 40 et 85.
La morale et la politique de Montesquieu sont, d'ailleurs, peu aisées à définir, et ce n'est pas l'épisode, découpé en plusieurs lettres, des Troglodytes, qui nous aidera beaucoup à en préciser le caractère'. Qu"il soit incrédule, et même d'une incrédulité agressive, au moins dans ce premier livre, cela ne fait pas de doute. Mais, si son irréligion est certaine, sa morale, tantôt stoïcienne , tantôt épicurienne, semble manquer d'unité et de clarté. On ne peut pas dire non plus que, dès les Lettres persanes, Montesquieu ait un système politique arrêté-, à moins d'exagérer l'importance de la lettre 80 sur le gouvernement «i le plus conforme à la raison ». Ce qu'on voit nettement, dès lors, c'est de quel gouvernement il ne veut pas , et ce gouvernement est justement celui qu'ont fait Richelieu et Louis XIV. Six ans après la mort du grand roi, on lui conteste jusqu'à sa grandeur. Sous lui, la monarchie a dégénéré en despotisme; mais en pouvait-il être autrement? Ne savons-nous pas, par la lettre 102, que la monarchie « est un état violent, qui dégénère toujours en despotisme ou en république », la puissance ne pouvant jamais être partagée également entre le peuple et le prince? Montesquieu, qui hait le despotisme et parle avec tant de mépris des grands seigneurs, est-il donc un républicain? Il est probable que la meilleure des républiques, pour lui, c'est le gouvernement constitutionnel des Anglais, qu'il n'a pas visités encore, mais dont il expose, avec prudence, dans la lettre 104, les idées « extraordinaires » sur le contrat qui lie le roi à son peuple. Modéré avant tout, il sait que la violence n'établit rien de solide, et, dans la page la plus digne -^ peutêtre du futur auteur de l'Esprit des lois, il conseille de ne toucher aux lois qu'en certaines nécessités rares, et d'une main tremblante : elles sont « comme la conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se conformer loujoui's ».
Cette satire des Lettres persanes n'est donc pas entièrement négative et destructrice, et sa popularité (elle eut huit éditions ou contrefaçons en un an' ne fut pas due au seul scandale.
1. u Salente était l'idéal du futur gouvernement du duc de Bourgog-ne sous le ministère de Beauvilliers. Les Troglodytes de Montesquieu sont les précurseurs de la cité de Jlably et de la république de Rousseau. « (Sorel.) D'Alembert juge « digne du Portique » ce tableau d'un peuple vertueux, devenu sage par le malheur.
2. Quelques idées sont nettes, mais assez peu justes; par exemple, Montesquieu condamne les colonies : « L'effet ordinaire des colonies est d'affaiblir les pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie. Il faut que les hommes restent où ils sont. 11 11 est vrai que ce jugement est appuyé sur la théorie de la différence des climats.