‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 61 sur 153 · C. de Litt. — Voltaire {Théâtre · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Voltaire {Théâtre

avec la conscience relativement nette des innovations qui s'imposent et qu'on réalise. Si le goût de Voltaire pour le théâtre était tout personnel et spontané, son talent dramatique fut plus industrieux qu'instinctif. Il ne suffit pas de vouloir faire « du nouveau » pour eu faire. Trop intelliirent pour ne pas entrevoir quelquefois de quel côté était l'avenir, Voltaire était gêné jusqu'en ses hardiesses par les timidités d'un goût très mélangé, qu'il importe de délinir tout d'abord.

Il s'avouait fort peu Grec, mais sentait confusément le rare mérite non d'un Eschyle', mais d'un Sophocle et d'un Euripide. « Il n'appartient qu'à l'iguorance, et à la présomption qui en est la suite, de dire qu'il n'y a rien à imiter dans les anciens ; il n'y a point de beautés dont on ne trouve chez eux les semences. Je me suis imposé surtout la loi de ne pas m'écarler de cette simplicité tant recommandée par les Grecs et si difficile à saisir : c'était là le vrai caractère de l'invention et du génie, c'était l'essence du théâtre^. » Mais il l'écrivait en tète de son Oreste, dans une Épitre où il se ressouvenait, du reste avec bonheur, de l'intelligent enthousiasme qu'eut pour la Grèce M. de Malézieu, précepteur du duc du Maine :

Il prenait quelquefois un Sophocle, un Euripide; il traduisait sur-le-cliamp en français une de leurs tragédies. L'admiration, l'enthousiasme dont il était saisi, lui inspirait des expressions qui répondaient à la mâle et harmonieuse énergie des vers grecs, autant qu'il est possible d'en approcher dans la prose d'une langue à peine tirée de la barbarie, et qui, polie par tant de grands auteurs, manque encore pourtant de précision, de force et d'abondance. On sait qu'il est impossible de faire passer dans aucune langue moderne la valeur des expressions grecques : elles peignent d'un trait ce qui exige trop de paroles chez tous les autres peuples; un seul terme y suffit pour représenter ou une montagne toute couverte d'arbres chargés de feuilles, ou un dieu qui lance au loin ses traits, ou les sommets des rochers souvent frappés de la foudre. Non seulement cette langue avait l'avantage de remplir d'un mot l'imagination, mais chaque terme, comme on sait, avait une mélodie marquée et charmait l'oreille, tandis qu'il étalait à l'esprit de grandes peintures. Voilà pourquoi toute traduction d'un poète grec est toujours faible, sèche, indigente : c'est du caillou et de la brique avec quoi on veut imiter des palais de porphyre. Cependant M. de Malézieu, par des efforts que produisait un enthousiasme subit, par un récit véhément, semblait suppléer à la pauvreté de la langue, et mettre dans sa déclamation toute l'âme des grands hommes d'Athènes. Permettez-moi, Madame, do rappeler ici ce qu'il pensait de ce peuple inventeur, ingénieux et sensible, qui enseigna tout aux Romains, ses vainqueurs, et qui, longtemps après sa ruine et celle de l'empire romain, a servi encore à tirer l'Kurope moderne de sa grossière ignorance.

1. « L':irt était dans son enfanro! du temps d'iischylc, eonime à Londres du temps de Shakespeare » {Discours sur la traf/éilie, en tète de firutns.) t. Epilre à .U""-' la duchesse du Maine, en tète d' Oreste.

Il rappelle à la duchesse que, bien jeune, dans une fête donnée à Sceaux, il vit représenter VIphiyénie en Tauride d'Euripide, traduite par Malézieu ; « J'admirai J'Antique dans toute sa noble simplicité. Ce fut là ce qui me donna la première idée de faire la tragédie d'CEdipe... » C'était prouver qu'on peut admirer l'Antique sans le sentir, car YŒdipe de Voltaire n'a rien d'antique assurément. Mais comment l'aurait-il senti, celui qui réclamait « une autre espèce de simplicité » pour un public au goût « plus cultivé -> que le public d'Athènes'? celui qui écrivait sérieusement : « J'ignore si la forme de nos tragédies, p?i<s rapprochée de la nature, ne vaut pas celle des Grecs, qui avait un appareil plus imposant... JNos tragédies devinrent une imitation plus vraie de la nature? » Au reste, il ne prétend pas « que la scène française l'emporte en tout sur celle des Grecs, et doive la faire oublier. Les inventeurs ont toujours la première place dans la mémoire des hommes...; mais combien de nos bons auteurs tragiques ont-ils de traits de maîtres que Sophocle eût fait gloire d'imiter, s'il fût venu après eux! Les Grecs auraient appris de nos grands modernes à faire des expositions plus adroites, à lier les scènes les unes aux autres par cet art imperceptible qui ne laisse jamais le théâtre vide, et qui fait venir et sortir avec raison les personnages-. » Mais pourtant Œdipe roi semble une tragédie assez bien liée? C'est précisément au sujet de cet Œdipe roi que Sophocle est accusé de ne savoir « même pas préparer les événements, ni cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces. » C'est par l'harmonie de ses vers et par le pathétique de son style que ce Sophocle a « surpi'is l'admiration de son siècle ». Euripide lui est très supérieur, et il serait le plus grand des poètes « s'il était né dans un siècle plus éclairé ». Voltaire ne sait pas assez qu'Euripide était un philosophe; mais on sent bien par où Euripide devait lui plaire. « Eh! quelle idée ne doit-on pas avoir d'un poète qui a prêté des sentiments à Racine mème^? » Voilà pour Voltaire le critérium suprême : ces Grecs sont bien dignes d'estime, puisque les Français, et, entre tous, Racine, leur ont emprunté quelques beautés. Il semble qu'avec l'âge son goût se soit afTermi, mais en restant toujours étroit. Dans le Dictionnaire philosophique, il met Sophocle au-dessus d'Euripide :

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