‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 63 sur 153 · Article ANcuiNs et Mocr.nNES · texte numérisé non relu

Article ANcuiNs et Mocr.nNES

LE ÏIIKATUE DE VOLTAIRE o

ce qu'il allait faire lui-même? Il faut dire que son goiït était, mali^ré tout, en avance sur celui de ses contemporains, dont plusieurs trouvèrent excessive cette justice rendue à « son » Shakespeare.

Bnitus et Zaïre se ressentent aussi plus ou moins de l'influence anglaise. Le premier est précédé d'nn Discours sur la tragédie (1731), adressé à Dolingljroke. Cet Anglais était très Français, et c'est en France que Voltaire l'avait connu. 11 peut donc lui faire avouer que le théâtre anglais « est hien défectueux «; mais ces pièces si irrégulières ont un grand mérite, celui de l'action, a Nous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement... Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage. » Pour le coup, on sent un homme qui a passé le détroit : il a vu jouer à Londres Jules César, et, s'il n'en excuse pas « les irrégularités barbares », il a écouté avec ravissement les discours de Brutus et d'Antoine, l'un tenant un poignard encore teint du sang de César, l'autre qui étale aux yeux du peuple le corps du dictateur; et Fon sent que ces détails matériels l'ont frappé autant que leur éloquence. 11 est vrai que les Anglais passent souvent les bornes de la bienséance et donnent des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles; mais nous autres Français, « nous nous arrêtons trop, de peur de nous emporter, et riuelquefois nous 7i'arr irons pas au tragique, dans la crainte d'en passer les bornes. » Le Français, d'ailleurs, se retrouve aussitôt et proleste qu'il ne veut pas transformer la scène en « un lieu de carnage », comme fait Shakespeare. C'est encore à un Anglais, à Falkener,que Voltaire adressait sa Zaire; mais, ici, il serait dangereux d'évoquer le souvenir cïOthello : c'est pourquoi le prudent Voltaire se contente de louer le sage Addison, en ajoutant ce conseil discret:

Polissez la rude action

De vos Melporaèiics sauvages.

Cependant, sa réelle estime pour Shakespeare ne s'était pas affaiblie : quand il faisait représenter sa Mort de César par les écoliers du collège d'Harcourt (l7.3o), il croyait avoir traité une espèce de tragédie étrangère à notre théâtre, et, loin de cacher

ses emprunts, il se glorifiait d'avoir traduit u mot pour mot» de Shakespeare la dernière scène et plusieurs autres morceaux.

La France n'est pas le seul pays o.'i l'on fasse des tragédies ; et notre goût, ou plutôt notre habitude de ne mettre sur le théâtre que de longues conversations d'amour, ne plaît pas chez les autres nations. Notre théâtre est vide d'action et de grands intérêts, pour l'ordinaire. Ce qui fait qu'il manque d'action, c'est que le Ihéùlre est Offusqué par nos pelits-mailres; et ce qui fait que les grands intérêts en sont bannis, c'est que notre action ne les connaît point. La politique plaisait du temps de Corneille, parce qu'on était tout rempli des guerres de la Fronde; mais aujourd'hui on ne va plus à ces pièces. Si vous aviez vu jouer la scène entière de Shakespeare, telle que je l'ai vue, et telle que je l'ai à peu près traduite, nos déclarations d'amour et nos confidentes vous paraîtraient de pauvres choses auprès'.

Mais une traduction fi'ançaise du théâtre anglais, celle de Pierre la Place, paraît de 174a à 1748, et Shakespeare y occupe, comme il est juste, la place d'honneur. Voltaire remaniait précisément une de ses pièces malheureuses, Êrlphile, dont il faisait Sémiramis (1749). Le spectre d'Amphiaraiis, dans Êrlphile, devenait l'ombre de Ninus, dans Sémiramh, et tous deux descendaient en droite ligne de l'ombre d'Hamlet. Il fallut donc parler d'Hamlet, « pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de l'Italie « (il écrit au cardinal Quirini-), et qu'on dirait « le fruit de l'imagination d'un sauvage ivre «; mais il fallut reconnaître aussi que, parmi ces irrégularités et ces extravagances, éclatent « des traits sublimes dignes des plus grands génies », et que l'apparition de l'ombre du père d'Hamlet est un des coups de théâtre les plus frappants. Pour l'ensemble , ces prétendues tragédies restent des « farces monstrueuses », entassement d'événements incroyables^. Au poète Keate, un moment son voisin de Genève, il accorde (17 avril 1760) que la nature a fait beaucoup pour Shakespeare : « Elle lui donna tous ses diamants, mais son siècle ne permit pas qu'ils fussent polis... Je ne saurais souffrir le mi'IanQC du tragique et du bouffi m : cela me parait un monstre. » Ainsi Voltaire reste obstinément Français, et Français du xvii° siècle. Il renvoyait à l'opéra les sorcières de Macbeth el leurs enchantements''\ Il traduisait le, /«/es César de Shakespeare d'une façon si plaisamment littérale que d'Alembcrt lui-même

i. Lettre îi DesPontaines, M nov. 173o.

ii. Dis-scrlation sur ta Irai/'hlic ancienne et moderne, on tète de Sémiramis.

:i. Kpltre dodicatoire de ['Orphelin de la Chine.

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