Lettre à Fyot de la Marche, 9 juillet 176i
a au théâtre une réputation toute faite quand Voltaire y fait ses débuts; il est prudent de le ménager. Il a, d'ailleurs, la discrétion de laisser le champ libre à ses jeunes rivaux : pendant plus de vingt ans il demeure éloigné de la scène. Mais il s'avisa d'y reparaître après cette longue retraite, et la cour favorisa cette rentrée tardive : les acteurs qui jouaient le rôle de sénateurs dans son Catilina reçurent du roi de belles toges de toile d'argent, avec bandes de pourpre. Voltaire s'étonna, s'irrita bientôt de se voir opposer et préférer ce revenant. Il eut, d'ailleurs, ou crut avoir à se plaindre de Grébillon, qui, censeur dramatique, exerçait trop rigoureusement sur les pièces nouvelles son droit de censure et môme d'interdiction.
Mais autre chose que des raisons personnelles les séparait. Esprit fougueux, mais peu cultivé, Grébillon ne devait son succès qu'à des procédés dramatiques grossiers, soutenus d'un style de déclamateur. Remontant jusqu'au vieux Corneille, el, par delà Corneille, jusqu'à Sénèque, il avait choisi pour domaine propre non pas seulement le terrible, mais l'horrible, auquel se mêle étrangement chez lui le romanesque. Ses sujets sont d'une noirceur infernale; ses intrigues sont compliquées de méprises et de reconnaissances; ses personnages sont tantôt des orateurs qui déclament, tantôt des galants doucereux : Electre, par exemple, est aimée du fils d'Egisthe, sans que Grébillon sente l'énormité d'un tel amour dans un tel sujet. Au reste, il s'inquiète peu de peindre des caractères. En cela il n'est pas assurément le disciple des classiques, et, en ce qui concerne l'imitation de l'antiquité, il n'est ni Romain comme Corneille, ni Grec comme Racine. Mais, d'autre part, il n'a rien d'un novateur, car ce n'est pas l'être que d'outrer certains procédés du vieux Corneille; les situations frappantes, les Irails à la Sénèque, les amplifications de rhétorique, les maximes, ne sont point chose nouvelle sur notre théâtre. Mais les maximes se faisaient déjà plus hardies, et l'auteur de Xerxès se faisait applaudir du roi lui-même quand il écrivait :
La crainte fit les dieux, l'audace a fait les rois.
De tout cela Voltaire gardera bien quelque chose; mais, disciple de Racine plus que de Corneille, il approfondira la pitié plus que la terreur. Grébillon se refusait à aller « gueuser» chez les nations étrangères; Voltaire ne dédaignera pas de faire quelques emprunts discrets à Shakespeare. Mais l'élève
des jésuites de Louis-Ie-Grand ne prévoyait pas ce prochain avenir quand, à vingt-quatre ans, après la Motte, après Corneille, après Sophocle, il osa donner au théâtre un OEdipe.
D' « Œdii»e » î'i « Xaïre » : « Brucii^^ ».
Représenté le 10 novembre l~[S, OEdipe eut quarante-cinq l'eprésentations. Le succès fut considérable : « On a joué aujourd'hui à la Comédie Œdipe d'Arouet; tout Paris y est venu; vous comprenez aisément qu'on a renvoyé plus de moitié. Tout était double; ils ont fait des sommes énormes... On ne parle que de la belle tragédie d'OEdipe par M. Arouet. Le prince do Conti a fait remarquer à l'auteur quelques défauts qui avaient échappé aux plus fins connaisseurs'. » Ainsi non seulement Arouet, du premier coup, s'établissait en maître au théâtre, mais il entrait en relations avec le meilleur monde, et un prince du sang daignait lui donner des conseils. De Vienne, J.-B. Rousseau avait écrit à Brossette, en 1717 : « II y a longtemps que j'entends dire merveilles de VOEdipe du petit Arouet. J'ai fort bonne opinion de ce jeune homme, je meurs de peur qu'il n'ait affaibli le terrible de ce grand sujet en y mêlant de l'amour. » Mais ses inquiétudes ne tardèrent pas à se dissiper, et le ton des félicitations qu'il adresse à Voltaire (25 mars 1719) est hyperbolique : « Je ne m'attendais pas à ce que vous sortissiez si glorieusement du combat avec Sophocle, et, malgré la juste prévention où je suis pour l'antiquité, je suis obligé d'avouer que le Français de vingt-quatre ans a triomphé en beaucoup d'endroits du Grec de quatre-vingts. » Plus lard, quand il fut Itrouillé avec Voltaire, il dut se repentir de lui avoir sacrifié un peu hâtivement Sophocle, car Voltaire lui-même avouait n'avoir pas évité Técueil que la première lettre de J.-B. Rousseau signalait. Douze ans après, il écrivait au P. Porée, son ancien maître :
Je vous envoie, mon cher Père, la nouvelle édilion qu'on vient de faire de la trajjédie d'OEilipe. J'ai eu soin d'elïaci;r aulaul que j{! l'ai pu les cûii/ciirs fades d'un amour déplacé, que j' (irais mclces mahjrc iiun aux traits nniles et terril'ies (lue ce sujet exige.
1. l,(Utros du marquis de lîalleroy, 13 oct. et 1" doc. 171S. dans les Correspondants de la marquise de lialleroy.
Je veux d'alioi'd que vous sachiez, pour ma juslificalion, que, tout jeune que j'étais quand je fis VOEdipe, je le comiiosai à peu près tel que vous le voyez aujourd'hui : j'étais jilein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le th('àtre de Paris; je travaillai à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs : c'était me conseiller de me ]iromener dans Paris avec la rolie de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour amoureuse. On trouva la scène de la double confidence entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage.
J'étais extrêmement jeune, je crus qu'ils avaient raison : je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en (if/'adissuiit par des seiilviieiits de tendresse un sujet qui le comporte si peu.
Les acteurs n'étaient peut-être pas les seuls coupables : Voltaire peut-être ne gâta pas sa pièce seulement « pour leur plaire », mais aussi pour plaire au public, dont ils connaissaient le goût. 11 s'abrite derrière l'exempte donné par Corneille', qui amis au premier plan de son Œdipe l'amour de Thésée pour Dircé, en pleine peste de Thèbes. Mais que penser de l'amour du farouche Philoctète, ce Robinson grec, pour Jocaste, cette victime de la plus terrible fatalité, mariée d'ailleurs pour la seconde fois? Cette intrigue amoureuse joint à l'inconvenance l'inconvénient de greffer une seconde action sur la première; mais c'est en vain que Voltaire fait effort pour faire de son Philoctète un Nicomède. Que vient faire ce Philoctète à Thèbes"? Il ignore la mort de Laïus, l'histoire du sphinx, l'élévation d'CEdipe? Obligeamment, Dimas l'instruit de tout cela, en ami qui serait un philosophe :
Les dieux nous ont conduits de supplice en supplice; '
La famine a cessé, mais non leur injustice ;
Et la contagion, dépeuplant nos Etats,
Poursuit un faible reste échap]ié du trépas.
Tel est l'état horrible oii les dieux nous réduisent. (I, i.)
L'oracle a déclaré que le seul remède à la peste qui désole Thèbes était la punition de l'assassin de Laïus ; OEdipe s'est maudit lui-même sans le savoir :
1. Voyez dans le t. IV de notre Tlu'àtre de Pierre Corneille, Delagrave, p. 345- S 6i, l'étude sur les Œdipe de Corneille et de Voltaire. Voir aussi la cinquième lettre à M. de Genonvilleot i'Epitre à la duchesse du Maine en tête d'Oreste.
Et vous, dieux dps Thébains, dieux qui nous exaucez, Punissez l'assassin, vous qui le connaissez' ! (I, m.)
On a soupçonné Philoclète : Jocaste répond, en héroïne cornélienne : « Il est vertueux, puisqu'il m'avait su plaire, » et ne craint pas de dire à celui-là même qu'elle a aimé jadis : « Vous « ne pouvez pas être indigne de moi. « Mais « une suprême loi » a toujours disposé d'elle contre sa volonté : elle a étouffé la révolte de ses sens; Œdipe lui inspire « une amitié sévère »; elle aime en lui sa vertu. C'est à peu près la situation de Pauline dans Pohjeucte, mais Pauline ne déclame pas. Au reste, tous déclament, depuis Œdipe prêt à « mourir pour son pays », jusqu'à Philoctète, héros à demi républicain, fort supérieur <( aux hommes communs, aux âmes ordinaires » :
Un roi pour ses sujets est un dieu qu'on révère : Pour Hercule et pour moi, c'est un homme ordinaire...
Le trône est un objet qui n'a pu me tenter : Hercule à ce haut rang dédaignait de monter. Toujours libre avec lui, sans sujets et sans maître, J'ai fait des souverains, et n'ai point voulu l'être. Mais c'est trop me défendre et trop m'humilier : La vertu s'avilit à se justifier. (II, iv.)
Celte contagion gagne les confidents eux-mêmes : Araspe est un philosophe incrédule, qui se passe volontiers des oracles et engage Œdipe à faire comme lui :
Ces dieux dont le pontife a promis le secours,
Dans leurs temples, seigneur, n'habitent i)as toujours.
On ne voit point leur bras si prodigue en miracles :
Ces antres, ces trépieds, qui rendent leurs oracles.
Ces organes d'airain que nos mains ont formés.
Toujours d'un souffle pur ne sont pas animés.
Ne nous endormons point sur la foi de leurs prêtres ;
Au pied du sanctuaire il est souvent des traîtres.
Qui, nous asservissant sous un pouvoir sacré.
Font parler les destins, les font taire à leur gré.
Voyez, examinez avec un soin exlrèrne
Philoctète, Phorbas, et Jocaste elle-même.
Ne nous fions qu'à nous; voyons tout par nos yeux :
Ce sont là nos trépieds, nos oracles, nos dieux. (II, v.)
\. Dans pctte nièiiic scène (I, m), Œdipe parle on roi pliilosoplie, et Jocaste en incrédule :
ELpiHit-iHn> le C.i.-l.
El pi'iit-iHi'i' le C.ii'l. ijLie ee sraml crime inile i)i;roba le coupable à ma jusle poinsuile : Peul-iHre, accom|)li^'sallt ses (Ucrels étenieU, Alhi de nous jninir, il nous fit criminels.
Œdipe, accusé à son tour, s'élève contre le prèlre imposteur qui abuse insolemment du privilège des autels et du commerce des dieux; Pliiloctète raille les vains oracles des pontifes, qui inspirent une confiance aveugle à leurs imbéciles adorateurs, surtout quand l'intérêt, « père de la licence », vient enbardir leur zèle impie contre leurs rois. On dirait que riiglise et l'État sont en présence et se menacent mutuellement. Et Jocaste, piquée d'honneur, lance le cri célèbre qui eût bien étonné Sophocle :
Nos pi\''tres ne sont ]ioinl; ce qu'un vain peuple pense : Kotre crédulilé fait toute leur science. (IV, i.)
La contradiction est choquante entre des épigrammes si modernes de ton et l'esprit du drame antique. L'intérêt religieux absent, où trouver l'intérêt dramatique ? Ce n'est pas dans l'amour ridicule de Pliiloctète pour Jocaste, ni même dans le péril que court ce héros à la fois sensible et impassible. Nous sommes rassurés sur son sort, et, son innocence reconnue, il s'empresse de disparaître. Une seconde pièce s'engage et a pour sujet la tragique révélation de Li naissance d'Œdipe. Mais comment une telle révélation serait-elle saisissante, en dehors du mystère religieux el de l'horreur sacrée, dans un milieu de philosophes et de raisonneurs? Œdipe parle bien d'un dieu f[.ui domine ses transports et le fait passer de la colère à la stupeur. Mais nous ne sentons pas le dieu présent; nous ne voyons pas le bras de la destinée s'appesantir sur ce malheureux, qui, dans son malheur même, est préoccupé de garder intacte sa « gloire », sur ce déclamateur qui regarde en face le Ciel et le brave :
Impitoyables dieux, mes crimes sont les vôtres, Et vous m'en punissez! (V, iv.l
Nous ne pouvons prendre en pitié Jocaste elle-même, car elle est, elle aussi, trop éloquente et trop philosopbe dans son infortune :
J"ai fait rougir les dieux, qui m'ont forcée au crime (V, vi),
■ pensée dans le goût de Lucain, bien éloignée de la simplicité du génie grec... Dans la tragédie grecque, dès que l'affreux mystère est soupçonné d'Œdipe, Jocaste disparait'. » Ici,
1. Villemain, la Lltti'ralure au dix-hiiiticme siècle, i' leçon. Le critique y marque
elle tient à rester jusqu'au bout, et c'est elle qui prononce les derniers vers de la tragédie. La Harpe n'en attribue pas moins à Voltaire la gloire d'avoir balancé un des chefs-d'œuvre de Sophocle et de l'avoir surpassé même en quelques parties, au moins pour certains détails qu'il a perfectionnés, pour certaines « nuances délicates « qu'il a ménagées avec plus de soin. Patin est plus clairvoj-ant, mais adoucit ses critiques par un éloge auquel il nous est difllcile de souscrire : l'œuvre du jeune Voltaire, selon lui, « égale et surpasse quelquefois le modèle grec », bien que très inférieure pour l'ordonnance, pour la conduite, pour la vérité da langage et des sentiments, surtout du sentiment religieux, car le scepticisme de Voltaire y met en cause non plus seulement le destin, force aveugle et brutale, mais les dieux, cause intelligente et volontairement malfaisante.
Patin observe aussi qu'OEdipe, Jocaste, Philoctète, sont en quelque mesure des personnages cornéliens, car ils connaissent leur devoir, tout leur devoir, et n'hésitent pas à tout lui sacrifier. Cette influence cornélienne s'exerce visiblement sur les premières pièces de Voltaire. Ainsi, dans Artémire, représentée le 17 février 1720, l'héroïne a dû épouser Cassandre alors qu'elle aime Philolas, qu'elle a cru mort, mais qui reparaît. C'est encore ici un ressouvenir de la situation de Pauline dans Polijeucte; mais la ressemblance s'arrête là, car Cassandre tue le père de sa femme, qui ne lui en reste pas moins fidèle, sa « gloire » lui étant plus chère que tout, et Philotas tue Cassandre. Artémire ne réussit ni à la première représentation ni à la repiise, malgré les corrections de l'auteur; mais celui-ci en fit passer les meilleurs vers dans sa tragédie suivante, Mariamne (6 mars 1724). « La destinée de cette pièce a été extraordinaire, dit Voltaire dans sa préface. Elle fut jouée pour la première fois en 1724, au mois de mars, et fut si mal reçue, qu'à peine put-elle être achevée. Elle fut rejouée avec quelques changements en 1725, au mois de mai, et fut reçuialors avec une extrême indulgence. » Il avoue modestement qu'elle méritait le mauvais accueil que lui fit d'abord le public ; l'histoire y était trop fidèlement observée pour plaire, et le sujet
certaines différences précises entre la tragédie grecque et la pièce française : '< Voltaii ■ substitua le jtersonnage épisodique de Philoctète à Créon, l'adversaire naturel d'W.- <lipe ; il remplaça Tirésias p4r un grand prêtre ; il ne donna pas d'onfants à (llvdipi' ; il suspendit avec un art plus apparent la révélation do sa destinée; il adoucit son rlésespoir; il ne le montra jias ans spectateurs les yeux cievés et sanglants; il rcpandit sur le tout un vernis d'élégance et de philosopliie. «
même ne plaisait pas : « Comme le génie des Français esl de saisir vivement Je côté ridicule des choses les plus sérieuses, on disait que le sujet de Mariamne n'était autre chose qu'»u vieux mari amoureux et brutal, et on ajoutait qu'une querelle de ménage ne pouvait jamais faire une tragédie. » Au moment où l'actrice qui jouait Mariamne portait à sa bouche la coupe empoisonnée, une personne du parterre s'écria : La reine boil! ce qui occasionna un grand tumulte. La Mariamne de l'abbé >iadal venait d'être représentée, et n'avait pas eflFacé davantage la Mariamne du vieux Tristan. Mais il esl vrai que le sujet nous intéresse peu; la Harpe, ici, a raison de dire : « Que nous fait la jalousie d'un homme qui n'est point aimé ? »
Ces pièces sont antérieures au séjour en Angleterre; Brulus (11 décembre 1730) est postérieur. Dans \q Biscoun sur la tragédie, qui précède cette pièce, et qui est dédié à Bolingbroke, Voltaire dit expressément que « la tragédie de Brutus est née en Angleterre >', chez Falkener, à Wandsworlh, et que le premier acte même fut d'abord écrit en prose anglaise. 11 mentionne, en note, un Brutus de l'Anglais Lee, mais le qualifie d'ouvrage ignoré même à Londres. Or, ce n'est pas d'une vieille tragédie de la Calprenède, la Mort des enfants de Brute (1647), ni du Brutus de M"" Bernard (1690), auquel on disait que Fontenelle avait collaboré, c'est du Lucius Junius Brutus de Lee (1081) que procède le Brutus de Voltaire. Il le termina et le francisa en France. Sous sa première forme, cette tragédie eut quinze représentations. Sous sa seconde forme (1742) elle ne plut pas moins. Deux lettres du président llénault à M™'' du Deffand (12 et 17 juillet 1742) le prouvent :
J'allai hier à Brulus; il y avait assez de monde ; je me confirmai bien dans ce que j'ai toujours pensé, que c'est la plus belle pièce de Voltaire... Brulus continue à avoir le plus grand succès du monde : il y a de grands changements et des scènes entières nouvelles. En tout, c'est une des pièces les plus raisonnables qu'il y ait au théâtre, c'est la mieux écrite de Voltaire, et le cinquième acte me parait très touchant.
Longtemps après avril 1763\ Brutus paraissait encore à €rimm un ouvrage d'une grande élévation, d'une marche sage et majestueuse, d'une diction pure et enchanteresse. « Cela, disait Grimm, est aussi grand que Corneille quand il l'est véritablement, et aussi beau que Racine. Si la nation avait décerné un monument à la gloire du poète après la représentation de Brutui^, la nation, en honorant le génie, se serait immortalisée,
car voilà des ouvrages dont les auteurs mérilent des statues. » Cet enthousiasme étonna Voltaire lui-mênie;il nous étonne plus encore. Mais la tragédie rapportée de l'Angleterre paraissait, selon l'auteur des Anecdotes dramatiques, animée d'un esprit républicain dont les manifestations ravissaient les uns et faisaient frémir les autres. Il est certain que Brutus semble avoir lu déjà le Contrat social lorsqu'à l'ambassadeur Arons, qui rappelle les serments prêtés jadis à Tarquin dans ce même Capitule, il répond Qèrement :
Nous avons fait, Arons, en lui rendant hommage,
Serment d'obéissance, et non point d'esclavage ;
Et puisqu'il vous souvient d'avoir vu dans ces lieux
Le sénat à ses pieds faisant pour lui des vœux,
Songez qu'en ce lieu même, à cet autel auguste,
Devant ces mêmes dieux, il jura d'être juste.
De son peuple et de lui tel était le lion :
Il nous rend nos serments lorsqu'il trahit le sien ;
Et, dès qu'aux lois de Rome il ose être infidèle,
Rome n'est plus sujette, et lui seul est rebelle... (I, ii.)
Lui-même, Arons, resté seul avec son confident, ne cache pas son admiration pour cette liberté qui des esclaves fait des citoyens, pour cette liberté qu'il combat, mais qu'il envie :
Crois-moi, la liberté, que tout mortel adore.
Que je veux leur ôter, mais que j'admire encore,
Donne à l'homme un courage, inspire une grandeur
Qu'il n'eût jamais trouvés dans le fond de son cœur. (I, m.)
Brutus ose dire sur la scène française, au moment où Louis XV attend le moment de régner :
Qui naquit dans la pourpre en est rarement digne;
Titus, son digne fils, porte en son cœnr
La liberté gravée et les rois en horreur. i'IL ii.)
Mais ce même Titus aime une captive des Romains, la fille de Tarquin, Tullie ; il l'aime et la fuit, en héros cornélien qui veut être digne d'elle, digne de lui-même, et la mériter en la perdant. Longtemps il est ainsi vainqueur de soi, « libre et toujours Romain »; puis, il semble Uéchir sous le poids de son héroïsme. Tullie va partir! Il sait bien encore ce qu'il doit faire, mais il ne sait plus ce qu'il veut : il « embrasse le crime », en
chérissant la verlu. Nous sommes ici plus près de Racine. Il y a un essai de gradation dramalicpie dans les hésitalions, dans la trahison (à peine ébauchée; de Titus, dans ses remords; il y a quelque grandeur dans la dernière scène entre le père et le lils :
Mon malheur e?t au comble, ainsi que ma furie : Terminez mes forfaits, mon désespoir, ma vie, Votre opprobre et le mien. Mais si dans les combats J'avais suivi la trace où m'ont conduit vos pas, Si je vous imitai, si j'aimai ma patrie, D'un remords assez grand si ma faute est suivie,
(Il se jette à genoux.) A cet infortuné daignez ouvrir les bras; Dites du moins : " Mon tils, Brutus ne te hait pas! » Ce mot seul, me rendant mes vertus et ma gloire, De la honte où je suis défendra ma mémoire ; On dira que Titus, descendant chez les morts. Eut un regard de vous pour prix de ses remords, Que vous l'aimiez encore, et que, malgré son crime, Votre fils dans la tombe emporta votre estime.
BRUTCS.
Son remords me l'arrache. O Rome ! ô mon pays ! Proculus,... à la mort que l'on mène mon fils. Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse ; Lève-toi, cher appui qu'espérait ma vieillesse ; Viens embrasser ton père : il t'a dû condamner ; Mais, s'il n'était Brutus, il fallait pardonner. Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage : Va, porte a ton supplice un plus mâle courage ; Va, ne t'attendris point, sois plus Romain que moi, Et que Rome t'admire en se vengeant de toi.