Lettre au comte d'Autry, 2 dcc. llZi
an théâtre, et esquissent une comparaison à ce point de vue entre le Ihéàtre anglais et le théâtre français. Oh! il ne faut pas attendre du prudent Voltaire une comparaison entre Othello et Zaïre. Othello semble même n'avoir pas existé. II est possible que Voltaire s'imagine de très bonne foi avoir traité l'amour, dans Zaïre, avec plus de simplicité et de vérité que Shakespeare ne l'avait fait dans Othello. En tout cas, il nous apprend que les Anglais ne passent pas en France pour être « tendres » : leurs héros de théâtre sont amoureux, mais rarement expriment leur passion d'une manière naturelle. « Nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en poètes. » Pour la galanterie, les P'rançais sont leurs maîtres. Mais plus que les Français ils connaissent les ressources offertes par l'histoire nationale, et c'est au théâtre anglais que Voltaire avoue devoir la hardiesse qu'il a eue « de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume »; et « cette nouveauté pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnue jusqu'ici et dont nous avons besoin ». Que les Anglais se contentent de celte supériorité, et qu'ils laissent aux Français cette politesse des mœurs et du langage qui fait d'eux le peuple le plus sociable de la terre. On représente Zaïre en Angleterre, mais le traducteur anglais n'a pas respecté partout ces bienséances théâtrales que les Français sentent et suivent d'eux-mêmes.
Par exemple, lorsque, rtans la pièce anglaise, Orosmane vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému do la voir dans celte posture ridicule et de désespoir, et le moment d'après il est tout étonné que Zaïre pleure. Il lui dit cet hémistiche (acte VI, se. u) :
Zaïre, ^ ous pleure/. !
Il aurait dû lui dire auparavant : << Zaïre, vous vous roulez par terre ! » Aussi ces trois mots, Zu/rc, roua pleurez, qui font un grand effet sur notre théâtre, n'en ont fait aucun sur le vôtre, parce qu'ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur, vous changez de visage, n'est rien par soimême; mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées dans Uithridate (acte III, se. vi) fait frémir.
« Vous devez, dit-il li Falkener, vous soumettre aux règles de notre théâtre, comme nous devons embrasser votre philosophie. » Cette conclusion est conciliante, mais les Anglais et les Français d'aujourd'hui ne l'accepteraient pas. Avant même d'avoir lu Zaïre, on sait que dans ce sujet pris à Shakespeare
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c'est Racine qui dominera. « Zaïre, dit M. Faguet, c'est Othello avec }3eaucoup de Mlthrklate. « C'est un peu, assez peu de Shakespeare, beaucoup de Racine, beaucoup de Voltaire aussi.
Qu'y a-t-il de Shakespeare ? Le fond du drame, mais bien altéré, et le caractère d'Orosraane, non moins profondément modifié. Un soudan de Jérusalem aime une esclave et veut l'épouser. L'esclave apprend qu'elle est chrétienne d'origine et fille d'un prince en qui survit la race des anciens rois de Jérusalem. Partagée désormais entre l'amour filial et l'amour, elle se laissepersuader tantôt parle Soudan, qui ignore ce mystère et ne voit qu'ingratitude dans les hésitations de celle qu'il aime, tantôt par son frère, chevalier chrétien, qui veut l'arracher à la foi musulmane. Trompé par les apparences, voyant dans ce frère un rival, le soudan Orosmane tue l'esclave Zaïre, et sur son corps, détromj)é, se tue à son tour. C'est, au fond, le même drame de la jalousie. Mais qui ne saisit du premier coup d'ceil les difl'érences? Othello, vieux soldat. Africain de race et d'àrae, est mordu au cœur par une jalousie féroce qu'expliquent son âge. sa laideur, et la conduite même de Desdémone, qui a quitté sa famille pour le suivre : celle qui a trompé ses parents pourra bien le tromper à son tour; sa jalousie est moins celle d'Orosmane que celle de Mithridate, avec cette différence que Mithridate n'est pas l'époux de Monime. Le jeune et brillaut" Orosmane est un monarque généreux dans la victoire, et qui ne peut s'attendre à des résistances lorsqu'il daigne s'abaisser, nouveau Pyrrhus, vers cette Andromaque virginale et rajeunie qui est Zaïre. Zaïre, de son côté, n'est point Desdémone, qui, toute à la passion, est la victime passive d'une sorte de fatalité des choses : il y a lutte dans son àme entre des sentiments opposés et savamment compliqués. Le traître Yago u disparu, à moins qu'on ne veuille absolument le retrouver eu Corasmin, ce confident au caractère si effacé, dont on peut deviner seulement qu'il est hostile aux chrétiens et en particulier à Zaïre ; mais c'est un vizir qui redoute l'inlluence d'une sultane favorile. Aux suggestions infernales d'Yago que substituera Voltaire? Le ressort abstrait d'une méprise : c'est se souvenir de Crébillon plus que de Shakespeare. Le sanglant dénouement sera l'effet d'un malentendu.
Cela dit, il ne faut pas dédaigner la peinture que Voltaire a tracée et de l'amour et du caractère il'Orosmane. Il a pris soiîi de nous l'expliquer (III, i), Orosmane n'est point un Asiatique, mais un Scythe : il garde de ses aïeux les mœurs fières, k>
passions, la généi'osité; il peut fouler aux pieds la contrainte odieuse du sérail; il doit se défier de la volupté qui a vaincu lanl de sultans. Forcé de lutter au dehors contre les chrétiens, il partagera son cœur entre la guerre et Zaïre, trop délicat pour traiter en esclave celle qu'il aime, trop passionné pour se contenter d'une tendresse médiocre.
Je vous aime, Zaïre, et j'attends de votre àme
Un amour qui réponde à ma brûlante flamme.
Je l'avouerai, mon cœur ne veut rien qu'ardemment;
Je me croirais haï d'être aimé faiblement.
De tous mes sentiments tel est le caractère.
Je veux avec excès vous aimer et vous plaire.
si d'un égal amour votre cœur est épris,
Je viens vous épouser, mais c'est à ce seul prix. (I, ii.)
Quand Néreslan, Régulus chrétien, vient délivrer ses frères au prix de sa propie liberté et de sa fortune, il l'admire, mais il observe que ses yeux se sont tournés vers Zaïre, et il est jaloux déjà, au moment même où il écarte l'idée de la jalousie, comme d'une bassesse avilissante :
Je ne suis point jaloux... Si je l'étais jamais !...
Certes, ce n'est là ni un Asiatique ni un Scythe; mais le sujet est posé avec force, et l'attention du spectateur est éveillée. Ces premières inquiétudes sont vite dissipées; il est tout à la joie d'être aimé, et veut que tous soient heureux de son bonheur, l'uis les soupçons renaissent, exaspérés par les perfides insinuations de Corasmin, et il éclate en transports dont l'expression est vraiment tragique.
CORASMIN.
N'avez-vous pas, seigneur, permis, malgré nos lois, Qu'il jouît de sa vue une seconde fois"? Qu'il revînt en ces lieux?