‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 76 sur 153 · ZAÏRE · texte numérisé non relu

ZAÏRE

Eh bien! puisqu'il est vrai que vous ne m'aimez plus, Seigneur...

OROSMANH.

Il est trop vrai que l'honneur me l'ordonne. Que je vous adorai, que je vous abandonne. Que je renonce à vous, que vous le désirez, Que sous une autre loi... Zaïre, vous pleurez?

Ah! seigneur! ah! du moins, gardez de jamais croire

Que du rang d'un Soudan je regrette la gloire ;

Je sais qu'il faut vous perdre, et mon sort l'a voulu :

Mais, seigneur, mais mon cœur ne vous est pas connu.

Me punisse à jamais ce Ciel qui me condamne,

Si je regrette rien que le cœur d'Orosmane 1

Zaïre, vous m aimez!

OROSMANi;.

ZAÏBH.

Dieu! si je l'aime, hélas!

OROSM.VNR.

Quel caprice étonnant, que je ne conçois pas!

^'ous m'aimez? Eh! pourquoi vous forcez-vous, cruelle,

A déchirer le cœur d'un amant si fidèle?

Je me connaissais mal; oui, dans mou désespoir.

J'avais cru sur moi-même avoir plus de pouvoir.

Va, mon cœur est bien loin d'un pouvoir si funosl'.

Zaïre, que jamais la vengeance céleste

No donne h ton amant, enrliaiaé sous ta loi,

La force d'oublier l'amour qu'il a pour toi !

Qui? moi"? que sur mon trône une autre fut placée !

Non, je n'en eus jamais la fatale pensée.

Pardonne à mon courroux, à mes sens interdits,

Ces dédains affectés, et si bien démentis;

C'est le seul déplaisir que jamais, dans ta vie,

Le Ciel aura voulu que ta tendresse essuie.

Je t'aimerai toujours... Mais d'où vient que ton cœur,

En partageant mes feux, différait mon bonheur?

Parle. Était-ce un caprice? est-ce crainte d'un maître,

D'un Soudan, qui pour toi veut renoncer à l'être?

Serait-ce un artifice? Épargne-toi ce soin ;

L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. . . (IV, ii.)

Nous sommes bien loin de Shakespeare, mais nous ne sommes pas, en vérité, si loin de Ilacine. Presque aussitôt il se repent de sa « bonté facile ». Le billet de Nérestan à sa sœur, surpris par le doucereux et fielleux Corasmin, égare sa raison, qui se ressaisit un moment à peine quand de nouveau Zaïre a parlé :

J'ai honte des douleurs où je me suis plongé ; ^lais malheur aux ingrats qui m'auront outragé!

Il est mfir pour le meurtre et pour le suicide; mais il a raison de dire, avant de se frapper :

Eu détestant mon crime, on me plaindra, p'cut-ètrc.

On le plaint sans l'aimer, sans l'excuser même autant qu'on excuse Othello, dont le crime n'a pour mobile que la passion. Orosmane parle trop, roi, de sa grandeur; généreux, de sa générosité; il est blessé dans son orgueil presque autant que dans son amour. Et c'est pourquoi notre sympathie va droit à Zaïre, à tel point que Fintérèl se déplace, passe du héros à l'héroïne, comme en témoignent les titres : Othello, Zaïre.

Zaïre est charmante, légèrement voltairienne et raisonneuse au début, quand elle définit le pouvoir de la coutume et de l'éducation, du milieu, comme on dirait aujourd'hui, mais racinieune dès qu'elle ouvre son âme :

Qui lui refuserait le présent de son cœur? De toute ma faiblesse il faut que je convienne ; Peut-être sans l'amour j'aurais été chrétienne; Peut-être qu'à ta loi j'aurais sacrifié : Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié. Je ne vois qu'iJrosmane, et mon àme enivrée

Se remi)lil du bonheur de s'en voir adorée. Mels-toi devant les yeux sa grâce, ses exploits ; Songe à ce bras puissant, vainqueur de tant de rois; A cet aimable front que la gloire environne : Je ne te parle point du sceptre qu'il me donne; Non, la reconnaissance est un faible retour. Un tribut offensant, trop pou fait pour l'amour. Mon cœur aime Orosmanc, et non son diadème ; Chère Fatime, en lui je n'aime que lui-même. Peut-être j'en crois trop un penchant si flatteur; Mais si le Ciel, sur lui déployant sa rigueur, Aux fers que j'ai portés eut condamné sa vie, Si le Ciel sous mes lois eût rangé la Syrie, Ou mon amour me trompe, ou Zaïre aujourd'hui Pour l'élever à soi descendrait jusqu'à lui. (I, i.)

Elle sent mieux son bonheur en le communiquant. Malgré l'ingénuité de ses confidences, ce n'est pas une esclave, c'est une i'emme libre, aimante et fière, c'est presque une reine déjà. On dirait une femme de Corneille, quand elle loue le iiéros qu'elle admire et qu'elle aime. Et pourtant, quand elle voit Orosmane, elle parle trop de ses « bontés », de ses « augustes mains », de son « auguste choix». La coutume a peut-être agi sur elle plus qu'elle ne le croit : ce n'est pas impunément qu'on a été élevée dans le harem. Soudainement, la voilà chrétienne, et séparée par là d'Orosmane. Plus gauchement que n'eût fait Racine, n)ais d'une façon suffisamment émouvante encore, Voltaire nous fait assister à la lutte qui se livre dans l'âme de Zaïre entre l'amour, d'une part, le devoir filial et la religion de l'autre (III, iv). Elle n'est point coupable d'aimer Orosmane : « Qui ne l'aurait aimé? » Fatime lui parle du baptême prochain ; mais elle ne songe qu'à Orosmane, à son cœur juste et magnanime:

s'il était né chrétien, que serait-il de plus?

Mais quand Orosmane l'outrage par ses soupçons, elle se redresse :

Vous, seigneur ! vous osez me tenir ce langage ! Vous ! cruel ! Apprenez que ce cœur qu'on outrnge. Et que par tant d'horreurs le Ciel veut éprouver, S'il ne vous aimait pas, est né pour vous braver. Je ne crains rien ici que ma fuii(>ste flamme; N'imputez qu'à ce feu qui brûle cncor mon àme, N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier, La honte où je descends de me justifier. (IV, vi.)

C'est la ficrlé de Monime, mais de Moniine ijui n'aurai! point

à cacher son amour. L'expression de cet amour a plus de grâce encore que de force, plus de délicatesse encore que de passion. « Par un reste de galanterie, a dit M. Brunetière, on mettait alors encore de l'esprit dans l'amour. » Zaïre est une Française du xviii" siècle : il en était de passionnées, il en était peu de passionnées au point de manquer tout à fait d'esprit ni de dignité. Alors même que tout contribue à la désespérer, Zaïre se promet de ne pas trahir le sang dont elle est née. Cette esclave se révèle patricienne; cette future sultane ressemblerait à une femme de Marivaux, n'était le dénouement tragique; mais ce dénouement, son charme tout-puissant réussirait à l'écarter, si les circonstances ne commandaient à Zaïre de se taire. C'est sa discrétion qui la perd : elle meurt en gardant son secret aussi inviolablement que son amour. Et c'est pourquoi, pour des Français, elle est plus touchante que Desdémone, étant plus consciente. Cette peinture nuancée d'une âme féminine est, selon Michelet, « la première chose humaine » que Voltaire eût pu faire encore. Voltaire lui-même écrivait à la Roque, directeur du Mercure : « Zaïre est la première pièce de théâtre dans laquelle j'aie osé m'abandonner à toute la sensibilité de mon cœur; c'est la seule tragédie tendre que j'aie faite. » 11 semble vouloir, d'ailleurs, s'excuser d'avoir donné au public ce que le public demandait, « de la tendresse et du sentiment « :

J'ai cherché du moins à couvrir cotte passion de toute la bienséance possible ; et pour l'ennoblir, j'ai voulu la mettre à côté de ce que les hommes ont de plus respectable. L'idée me vint de faire contraster dans un même tableau, d'un côté, l'honneur, la naissance, la patrie, la religion ; et de l'autre, l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des mahométans et celles des chrétiens; la cour d'un Soudan et celle d'un roi de France; et de faire paraître, pour la première fois, des Français sur la scène tragique. Je n'ai pris dans l'histoire que l'époque de la guerre de saint Louis; tout le reste est entièrement d'invention. L'idée de cette pièce, étant si neuve et si fertile, s'arrangea d'elle-même; et, au lieu que le plan d'Éri/phile m'avait beaucoup coûté, celui de Zaïre fut fait en un seul jour ; et l'imagination, échauffée par l'intérêt qui régnait dans ce plan, acheva la pièce en vingtdeux jours.

L'histoire n'a fourni que le cadre, assez nouveau, d'ailleurs; mais l'esprit, c'est le christianisme qui eût dû le donner, et comment demander à Voltaire la sincérité, la profondeur du sentiment chrétien? Il faut avouer qu'il a fait de son mieux : le fameux discours de Lusignan (II, m) a peut-être été trop vanté jadis, mais a du mouvement, et un mouvement dramatique. Les chevaliers chrétiens désintéressés et dévoués jus-

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qu'au sacrifice qu'il nous montre sur la scène ne sont pas de purs mannequins : ils sont les dignes frères de ce même Lusignau que l'un d'eux, Chàtillon, nous peint si fièrement soldat, soldat chrétien, héros avant d'être martyr.

Lusignan, lo dernier de cette auguste race,

Dans ces moments affreux ranimant notre audace,

Au milieu des débris des temples renversés,

Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés.

Terrible, et d'une main reprenant sonépée.

Dans le sang infidèle à tout moment trempée,

El de l'autre à nos yeux montrant avec fierté

De notre sainte foi le signe redouté,

Criant à haute voix : « Français, soyez fidèles... »

Sans doute en ce moment, le couvrant de ses ailes,

La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui,

Aplanissait sa route et marchait devant lui. (Il, i.)

Geoffroy remarque, non sans finesse d'ailleurs, que les ouvrages philosophiques de Voltaire u cabalent contre ses tragédies )) ; que Lusignan et Nérestan ne sont plus regardés que. comme des trouble-fête qui tombent des nues pour tourmenter l'innocente Zaïre; qu'en un mot, l'intérêt que Zaïre peut inspirer aux modernes est directement contraire à l'esprit de la pièoe^ Oui, à l'esprit de la pièce telle que Geoffroy l'a conçue; mais il faut demander à Voltaire ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait : il n'a ni pu ni voulu faire un Polyeucte, et l'on sait qu'il pensait que la belle âme de Polyeucte même aurait faiblement attendri les contemporains de Corneille, si Pauline n'avait aimé Sévère. « Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m'ont assuré que si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé; mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde; et

i. Geoffroy, Dêbnta, 24 février J802. 10 août 1807. Voir le livrede M. des Granges cité à la Bibliographie. — Ailleurs Geolfroy écrit : « Keninies sensibles, que Zaïre attendrit jusqu'aux larmes, ne cherrhez point àdécouvrir comment on vous tronqie. puisque votre bonheur est d'être trompées. Craignez de regarder Voltaire dans son cabinet, préparant avec un sourire malin les filets où il veut vous ])rendre, rassemblant autour de lui tontes ses machines dramatiques : ici les Turcs, là les chrétiens; la croix et les plunns d'un côté, les turbans et le croissant de l'autre; tantôt Jésus, tantôt Mahomet; i'aris et la Seine à droite, Jérusalem et le Jourdain à gau che ; mettant tous les sentiments, toutes les passions en salmis; la religion, l'ainour, la galanterie, la nature, la jalousie, la rage pèle-mèle. Il y en a pour tout lo monde; il y a bien de quoi satisfaire tous les goûts; peu de sens et de raison; beaucoup de tendresse, de fureurs et de déclamations ; beaucoup de combats et d'orages du ciEur. En voyant dans les lettres de Voltaire tout l'échafaudage de cette pièce « turco-chrétienne », on est vraiment honteux d'être dupe de ce charlatanisme théâtral. »

voilà ce qui a fait sa fortune'. » A ses yeux donc l'amour de Zaïre était le principal ; le reste n'est que l'accessoire, mais un accessoire qui n'est pas tant à dédaigner. Un critique qu'on n'accusera pas d'être trop favorable à Voltaire, M. Brunetière, l'a montré avec autant d'équilé que de pénétration, pendant ces vingt-deux jours oia le sujet Ventrainait, où la pièce se faisait toute seule : « Il avait cru lui-même à sa fable ou à son roman. Pendant près d'un mois, en traçant le rôle de Zaïre et celui d'Orosmane, il avait lui-même ou.blié ses intrigues et ses affaires. Il avait vécu avec Lusignan, il s'était intéressé à l'histoire des croisades, et, d'une manière tout intellectuelle, tout historique, tout extérieure, il avait failli comprendre la puissance du sentiment religieux. Nous le récompenserions mal de sa sincérité si nous ne savions la reconnaître. Quand elle n'aurait que ce seul mérite, ce serait assez pour mettre Zaïre fort au-dessus de la plupart des autres tragédies de Voltaire. Elle est vivante; et elle l'est parce que, si je puis ainsi dire, tandis qu'il n'y a personne dans Mariamne ou dans Érijphile, il y a quelqu'un dans Zaïre. » Si l'on veut mesurer les progrès réalisés par la critique littéraire en moins d'un siècle, qu'on lise toute l'étude où M. Brunetière caractérise le tragique intérêt de ce conflit entre la croyance et la passion, et aussi le mérite qu'a eu Voltaire de pressentir, si confusément que ce soit, avant l'auteur du Génie du christianisme, « ce qu'il pouvait y avoir de valeur pittoresque dans un judicieux emploi de la religion, de moyens nouveaux d'émouvoir et de ressources enfui qu'une piété un peu janséniste avait seule interdites au drame ou au roman-. »

La période féconde et relativement paisible de Cirey va s'ouvrir pour Voltaire : elle produira Ahire et Mérope.

De « Zaïre » à « Mérope » : a AIzire » et « DIaliomet ».

On ne refait pas Zaïre : Vohaire s'en aperçut quand il fit jouer Adélaïde Duguesclin (18 janv. 1734), qui eut deux représentations seulement. Dans les lettres à Cideville qui précè-

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