C. de Litt. — VoLTAiBE [Thratre
38 COURS DE LITTÉUATURE
O jours de notre enfance! û tendresses passées! Il fui le confident de toutes mes pensées.
De tout cela résulte une pièce plus curieuse comme tentative que vivante comme œuvre.
La Mort de Ct'sar marque une tentative dans un tout autre sens. Elle fut représentée le i\ août 1735 par les écoliers du collège d'Harcourt. En mai 1735, Voltaire l'avait présentée au proviseur de ce collège, l'abbé Asselin, comme une pièce de sa façon en trois actes, toute propre pour le collège, où l'on n'admet point de femmes sur le théâtre. Dans la versification, ditil, il s'y est proposé Corneille comme modèle. Il y a pourtant une dernière scène à refondre. Cette dernière scène était traduite de Sliakespare; car la pièce avait été conçue en Angleterre et, depuis 1731, était au moins ébauchée. Voltaire déclarait celte espèce de tragédie « tout opposée au goût de notre nation..., étrangère à notre théâtre », et propre à nous donner quelque idée du théâtre anglais ou même du théâtre italien'. La préface de l'édition de 1738 rappelle que, le premier. Voltaire a fait connaître les muses anglaises en France : a Shakespeare était lin grand génie, mais il vivait dans un siècle grossier; et l'on retrouve dans ses pièces la grossièreté de ce temps, beaucoup plus que le génie de l'auteur. M. de Voltaire, au lieu de traduire l'ouvrage monstrueux de Shakespeare, composa, daiis le goût anglais, ce Jules César que nous donnons au public. » Où voiton le « goût anglais » dans la Mort de César? Les souvenirs de l'histoire, les délibérations politiques, on les trouve dé|à chez Corneille, et c'est de Corneille, il l'avoue, que Voltaire s'inspire, au moins pour la forme des vers. Les souvenirs historiques et les mots historiques : c Et toi, Brutus, aussi! » — « Tu dors, Brutus! » la couronne olferte par Antoine à César, sont assez ingénieusement utilisés et encadrés. C'est bien une tragédie classique, c'est-à-dire faite pour les classes par un homme qui a fait ses classes. Les délibérations des conjurés n'ont pas le mouvement dramatique des scènes analogues de Cinna et de Pompée. C'est que Brutus, Cassius, Cimber, n'ont qu'une seule et même physionomie tout abstraite. A peine sur ce fond monotone se détache un bref portrait de Cicéron, qui d'ailleurs n'est pas mêlé à l'action :
1. LcUrcs il l'uljbfi Dosfontaincs, 7 sept, ot 1 1 nov. 173;;. I.o jiiuvn;iliste Desfonlaiiie-;, iiui n'était jjus encore son eiinenii, et dunt "\olt;iiie soUiiituit l'ujipui, déclura au contraire la jiiéce immorale.
Cicéron, qui d'un Iraitrea iiuni l'insolence, Ne sert la lil)erté que par sou éloquence : Hardi dans le sénat, faible dans le danger. Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger.
Brûlas est pourlant un personnage de premier plan, d'autant plus que Voltaire, trouvant trop simple sans doute l'intrigue diihiles Césai' de Shakespeare, a imaginé de faire de Brutus le fils de César. « Après quoi, il ne sait plus comment finir. Brutus, fort embarrassé, se dérobe, s'elface et passe la main à Cassius. Voilà tout un drame gâché, et pourquoi? Pour un enfantillage, pour le petit mouvement de surprise que nous pourrons avoir en entendant César dire à Brutus : « Je suis ton père^ » Le caractère de César, d'ailleurs, n'est pas plus net que celui de Brutus. En face des sénateurs qui se taisent ou résistent, il est violent et maladroit; seul avec Antoine, un confident de tragédie tout désigné, il parle en maître indulgent, qui ne veut pas être haï. Son fils Brutus l'irrite et lui plaît.
Si je n'étais César, j'aurais été Brutus.
Le père et le fils déclament à l'envi, mais Brutus aurait le premier prix de rhétorique française. Il s'écrie, en invoquant les dieux: « Faites qu'il soit juste, afin qu'il soit mon père! » 11 ose dire à sesamis, qui l'invitent à tout oublier, sauf son devoir de citoyen :
De mes stoïques yeux des larmes ont coulé.
Tel dialogue, alors admiré, entre César et Brutus, n'éveille plus qu'un sourire : « Quoi! Brutus peut pleurer?... — Je ne ' pleure que toi. » Le meurtre de César s'accomplit dans la coulisse, mais son cadavre est porté sur le théâtre : c'est là, sans doute, une de ces innovations « dans le goût anglais » dont Voltaire se faisait honneur. Mais c'est précisément dans ces dernières scènes où Voltaire suit Shakespeare déplus près qu'il est le plus loin de lui. Les discours opposés de Cassius et d'Antoine, celui-ci beau morceau d'éloquence, les sentiments inconslants et contradictoires du peuple, nous touchent peu : Voltaire est capable de composer un discours selon les règles du Conciones, mais il ne sait pas assez faire les âmes vivre et les foules se
i. Jules Lemaitre, les Contemporoin^, 2° série.
mouvoir. Et il se croit très habile psychologue parce qu'il nous dévoile, à la fin de sa pièce, les ambitions secrètes du pathétique Antoine :
Succi'dons à César en courant le venger.
Repi'ise le 29 août 1743, la Mort de César n'eut que sept représentations. Cette tragédie sans femmes (c'en est à peu près la seule originalité shakespearienne) parut froide aux contemporains. En revanche, sous la Révolution, elle enthousiasma les femmes elles-mêmes : « Les femmes du bon ton se pâmèrent sur les tirades fanatiques de Brutus et de Cassius, comme Philaminte sur les madrigaux de Trissotin'. »
Avec Alz'ire (27 janvier 1736) Voltaire revint aux femmes et au sentiment; il en fut récompensé par un succès qui se prolongea pendant vingt représentations. Ici, nous retrouvons l'amour, et aussi le christianisme, et encore cette couleur exotique dont Voltaire avait essayé de peindre des mœurs assez françaises au fond. Dans une Lettre à messieurs de la Comédie française (nov. I73o), craignant d'être devancé par Lefranc de Pompignan, qui avait traité, croyait-on, un sujet analogue, il caractérisait la « singularité » de sa propre tragédie : « Vous sentez bien, Messieurs, que tout le mérite de ce sujet consiste dans la peinture des mœurs américaines opposées au portrait des mœurs européennes. » Dans un Discours préliminaire qui est un vrai plaidoyer personnel, un portrait légèrement llatté de l'auteur par l'auteur, Alzire devient une pièce « à thèse », le plus édifiant des sermons dramatiques. « On a tâché dans cette tragédie, toute d'invention et dune espèce assez neuve, de faire voir combien le véritable esprit de religion l'emporte sur les vertus de la nature. » Est-ce bien le but qu'on a atteint? Où sont, dans cette pièce, les enfants de la nature? Le vieux chef péruvien Montèze, père d' Alzire, est atfranchi du joug de la superstition. A sa tille, qui lui reproche de la forcer à épouser le gouverneur du Pérou, Gusman, précisément l'anniversaire du jouioù Gusman a vaincu la race et détruit l'empire des enfants du Soleil, il répond, en homme qui aurait lu Œdipe :
Nous seuls rendons les jours heureux ou malheureux.
QuiUe un vain préjugé, l'ouvrage de nos prclres,
Qu'à nos peuples grossiers ont transmis nos ancêtres. (I, vi.)
1. Geolfi-oy, Di'hats ilu 20 juin ISOI ; cité p:ir M. des Granges.
On pense bien que ce philosophe a bientôt compris les bienfaits de la civilisation, et qu'il défend ses propres tyrans contre les ignorants qui les combattent; qu'il admire leur science de i'homme, leur art k d'être heureux de penser et de vivre ». Sa lillc Alzire ne connaît pas l'art de feindre : (c c'est un art de l'Europe », qui n'est pas fait pour son cœur « sauvage », formé par « la grossièie nature ». Quand Emire, une confidente toute française et qui se garderait d'avoir ua caractère, lui rappelle sa « gloire », elle repousse loin d'elle « cet honneur étranger,... fantôme vain qu'on prend pour la vertu,... la crainte du reproche, et non celle du vice » : pour elle, elle est instruite « à suivre la vertu sans en chercher l'éclat ». Mais pourquoi parle-t-elle du « grossier climat » où elle a reçu une éducation si admil'able? Serait-il grossier à ses yeux si la civilisation ne l'avait éclairée ou égarée? Dans la scène suivante (IV, iv), elle-même s'écrie qu'elle a sa « gloire » à sauver. La voilà donc Européenne, tout comme Chimène et Pauline, et même un peu libre penseuse :
J'ai promis, il suffit : il n'importe à quel dieu.
Elle s'exhorte au suicide en stoïcienne du xYin° siècle (V, m); elle raisonne trop pour être une sauvage péruvienne. Le Sévère de cette Pauline américaine, le cacique Zaniore, dont la mort a été pleurée et qui a fui les Espagnols pour mieux les combattre, reparaît soudain. Il a plus de droits que Sévère, puisque Alzire lui a été promise, et le mariage d'Alzire avec Gusman vient seulement d'être célébré. C'est une sorte de Hernani classique, brigand malgré lui :
J'ai porté mon courroux, ma honte et mes regrets Dans les sables mouvants, dans le fond des forets. (II, i.)
C'est lui qui est chargé de représenter plus spécialement « la nature ».Et l'on doit reconnaître qu'il la représente assez bien, puisqu'il assassine son rival, qui est aussi son tyran. Celui-ci, mourant, pardonne à son assassin. Il ne faut pas nier la grandeur de ce dénouement, qui forme en même temps un de ces spectacles tels que Voltaire les aimait. Américains, Espagnols, soldats, confondus, deux amants qui appellent la mort, un père désespéré, un tyran qui se révèle martyr et s'élève jusqu'au sublime de l'abnéKation chrétienne.
Le Ciel, qui veut ma mort, et qui l'a suspendue, Mon père, en ce moment, m'amène à voire vue. Mon àine fugitive, et prête à me quitter. S'arrête devant vous,... mais pour vous imiter. Je meurs, le voile tomhe, un nouveau jour m'éclaire. Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière. .]'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil, Gémir l'humanité du poids de mon orgueil. Le Ciel venge la terre : il est juste; et ma vie Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie. Le bonheur m'aveugla, la mort m'a détrompé : Je pardonne à la main par qui Dieu m'a frappé. J'étais maitre en ces lieux ; seul j'y commande encore : Seul je puis faire grâce, et la fais à Zamore. Vis, superbe ennemi, sois libre, et te sourion Quel fut et le devoir et la mort d'un chrétien. (.4 Motiléze qui se jette ii ses pieds.)
Montèze, Américains qui fûtes mes victimes, Songez que ma clémence a surpassé mes crimes. Instruisez l'Amérique; apprenez à ses rois Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois. [A Zamore.)
Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassincr, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner'.